Attention à la carpe !

Elles sont une véritable menace pour les autres espèces de poissons. Et quand elles bondissent hors de l’eau par dizaines, sans prévenir, les plaisanciers qui se trouvent sur leur trajectoire y goûtent aussi. Les carpes asiatiques arrivent dans les Grands Lacs.

Attention à la carpe !
Photo: Zumapress/Keystone

Naviguer est devenu un sport de contact sur la rivière Illinois, aux États-Unis. Au point que de nombreux plaisanciers mettent désormais un casque en quittant le quai.

Leur crainte ? Être heurtés par une carpe argentée, une espèce venue d’Asie qui infeste la région depuis une quinzaine d’années. Ce gros poisson s’envole littéralement quand il se sent menacé – par le bruit d’un moteur, par exemple -, effectuant des bonds de plusieurs mètres, qui se terminent parfois par une collision à tout casser. Une conductrice de motomarine a failli se noyer après avoir été atteinte en plein visage. Commotion cérébrale et fracture du nez !

Nick Mandrak a lui-même remonté l’Illinois parmi ces carpes qui sautaient comme du maïs soufflé dans un poêlon chaud. Il a encaissé un coup à la hanche. « J’ai eu mal, et pourtant, je suis un gars solide ! C’est une menace réelle pour la santé humaine », assure le directeur du Centre d’expertise pour l’analyse des risques aquatiques, organisme du ministère canadien des Pêches et des Océans.

Si ce « missile » est dangereux pour les amateurs de navigation, il est fatal pour bien des poissons indigènes. Avec sa gueule béante, il filtre le plancton en permanence, affamant ainsi les autres espèces. « Il s’attaque à la base de la pyramide alimentaire, ce qui bouleverse l’écosystème », résume Nick Mandrak. Certaines rivières du Midwest en ont pâti : aujour­d’hui, leur population de poissons est constituée à plus de 90 % de carpes asiatiques (famille qui comprend la carpe argentée, la carpe à grosse tête, la carpe noire et la carpe du roseau).

Et voilà que ces indésirables se pointent à la frontière du Canada. C’est le biologiste américain David Lodge qui a sonné l’alarme. En mai 2010, le directeur du Centre pour la conservation aquatique de l’Uni­versité de Notre-Dame, en Indiana, a conclu une analyse qui a causé tout un émoi. Depuis un an, il prélevait des échantillons d’eau dans les canaux de Chicago, là où le bassin versant du Mississippi touche celui des Grands Lacs. Il y cherchait l’ADN des carpes asiatiques, contenu dans les écailles et les fèces qu’elles laissent dans leur sillage. Sur un millier de fioles, 128 ont indiqué la présence de l’envahisseur. À l’entrée même du lac Michigan, qui mène au Canada par le lac Huron… « Cela fait 30 ans que la carpe asiatique est en chemin, et nous le savions », lance le chercheur.

Puis, en juin 2010, un pêcheur capturait un spécimen en chair et en arêtes dans un petit lac de Chicago. Cette prise isolée ne porte pas forcément à conséquence. « Pour se reproduire, Monsieur et Madame Carpe doivent se trouver l’un l’autre dans une étendue d’eau, et c’est difficile tant que la population n’atteint pas une masse critique », dit David Lodge. Mais c’est un signal d’alarme. À 80 km au sud du lac Michigan, dans la rivière Illinois, se trouve un banc qui fabrique plein de « carpettes ».

Les carpes asiatiques ont été importées par les éleveurs de poissons-chats du sud des États-Unis pour nettoyer les bassins des algues qui y proliféraient. Dans les années 1970, à la faveur de crues, elles ont filé dans le Mississippi. En remontant le fleuve vers le nord, elles ont ruiné les pêcheries : elles ont une faible valeur commerciale et alourdissent les filets au point que parfois on ne peut plus les retirer. Bref, elles ne font le bonheur que des pêcheurs qui s’amusent à les prendre à l’arc (voyez Asian carp bowfishing sur YouTube).

Des chefs américains tentent de tirer parti de la situation en servant ce poisson mal aimé sous un nom plus alléchant, comme « thon du Kentucky ». Leur slogan : « If you can’t beat them, eat them ! » (si vous ne pouvez les vaincre, mangez-les !). Par malheur, l’animal présente un lacis d’arêtes et de veines qui le rend difficile à apprêter. Des pêcheries de l’Illinois ont eu l’idée de le renvoyer en Chine, où il est appré­cié. Opération réussie : l’été dernier, Big River Fish Corp. décrochait un contrat pour en exporter 13 millions de kilos. D’autres veulent en faire de la pâtée pour les chats.

 

carpe-chef

À maturité, une carpe asiatique mesure un mètre et pèse 40 kilos,
un poids équivalent à celui d’un berger allemand. Elle grossit si vite
qu’elle échappe très tôt à ses prédateurs­. Et par malheur, elle est
difficile à apprêter, même par des chefs.
Photo: AP / Nam Y. Huh / PC


Il faudra en bouffer, de la carpe, pour limiter les dégâts si l’espèce s’établit dans les Grands Lacs. Là-bas, les pêcheries commerciales et récréatives rapportent sept milliards de dollars par an. La navigation de plaisance, encore plus. L’écotourisme est vital dans ce bassin qui contient le cinquième de l’eau douce de la planète et qui irrigue huit États américains et deux provinces.

Nick Mandrak a cosigné, en 2004, une analyse sur le risque que représenterait la présence des carpes asiatiques au Canada. Conclusion : les quatre variétés pourraient coloniser les plans d’eau jusqu’à la limite inférieure de la baie d’Hudson. « J’ai attrapé de ces poissons en Sibérie, dans des lacs qui se couvrent de glace sur un mètre d’épaisseur en hiver ! Ils peuvent donc vivre dans un climat nordique », croit-il. Une fois dans les Grands Lacs, les carpes pourraient s’engager dans le canal Welland, qui con­tourne les chutes Niagara, et atteindre le Saint-Laurent.

Pour éviter le pire, pêcheurs et écolos prônent une solution radicale : séparer les bassins versants des Grands Lacs et du Mississippi, reliés artificiellement il y a plus d’un siècle par la ville de Chicago. Avant 1900, la métropole subissait des épidémies récurrentes, car ses eaux usées se déversaient dans le lac Michigan, non loin de la prise d’eau potable. Elle a donc creusé une tranchée de 45 km de long reliant le lac à une rivière qui coule vers le sud. Le Sanitary and Ship Canal a enrichi la ville en permettant le passage de marchandises diverses, comme le pétrole et le ciment, mais aussi l’échange de créatures malvenues.

Après l’arrivée du gobie à taches noires, un autre poisson exotique qui a infesté les Grands Lacs dans les années 1990, les autorités américaines ont pourvu le canal d’une barrière électrique. Le courant émis est censé décourager les explorateurs à nageoires. Une étude récente a toutefois révélé que l’installation laisse passer les carpes juvéniles longues de moins de 7,5 cm. On cherche comment monter le voltage sans mettre le feu aux marchandises inflammables qui transitent par le canal.

Les industries liées au transport nautique s’opposent naturellement à la fermeture du canal, ce qui a engendré de houleux débats en 2010. La carpe asiatique est sans doute le premier poisson à s’être rendu en Cour suprême des États-Unis ! Soutenus par l’Ontario, six États américains ont demandé une injonction pour clore d’urgence les écluses, ce qui a été refusé. La Chambre des représentants a aussi rejeté un projet de loi similaire. Pour l’instant, le sort des Grands Lacs dépend surtout du corps des ingénieurs de l’armée des États-Unis, qui a entrepris une étude dont le rapport devrait sortir en 2015.

D’ici là, les carpes asiatiques pourraient avoir franchi la frontière du Canada. « Si elles s’installent dans les Grands Lacs, il faudra limiter leur population en interrompant la reproduction. Par exemple, nous pourrions bloquer les rivières où elles vont frayer », explique Nick Mandrak. Pour repérer les zones vulnérables à l’invasion, le ministère des Pêches a lancé, en octobre 2010, une étude dont les résultats devraient sortir bientôt. Et l’Onta­rio a intensifié sa lutte contre l’importation illicite de carpes asiatiques vivantes dans les marchés aux poissons, commerce proscrit depuis 2004.

La porte reste toutefois ouverte aux espèces envahissantes. Dans le sillage de la carpe nage un autre indésirable : le poisson-serpent. Aussi vorace, mais carnivore. « C’est comme un brochet dopé aux stéroïdes, dit Nick Man­drak. Avec ses dents affûtées comme des rasoirs, il peut s’attaquer à bien des espèces natives, même aux grands prédateurs qui font les délices des pêcheurs sportifs. » Qu’on se le dise : la carpe asiatique n’est que l’éclaireur d’une armée de malfaiteurs.

 

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Le repaire des envahisseurs

carte-carpe

Les Grands Lacs sont l’un des endroits de la planète les plus aux prises avec des espèces envahissantes. Depuis la construction du canal Welland, en 1829, qui a ouvert la région aux bateaux en provenance de l’Atlantique, plus de 180 bestioles et végétaux s’y sont installés.

À elle seule, la lamproie de mer, poisson parasite qui suce le sang de ses victimes grâce à sa bouche en ventouse et à ses dents cornées, a ruiné la récolte de truites grises. La pêche est passée de 7 millions de kilos en 1940 à 136 000 kilos en 1960, et elle aurait sans doute disparu si les biologistes ne réduisaient la population des lamproies, notamment en appliquant un pesticide qui s’attaque exclusivement aux œufs de cette espèce et en relâchant des mâles stériles, qui font chuter le taux de reproduction. Ce travail a coûté au Canada et aux États-Unis 30 millions de dollars cette année seulement.

Prévenir le déplacement des espèces exotiques – dans un sens ou dans l’autre – a donc une réelle incidence sur l’économie. C’est pourquoi Phyllis Green, directrice du parc national américain de l’Isle Royale, dans le lac Supérieur, mène une campagne pour inciter les bateaux qui remontent le Saint-Laurent à traiter chimiquement leurs eaux de ballast. « La majorité des espèces envahissantes arrivent ainsi dans les Grands Lacs. Il faut absolument fermer cette porte d’entrée », plaide-t-elle avec feu.

 

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