Au nom de tous les siens

Son grand-père voulait qu’il soit avocat. Premier chirurgien autochtone du Québec, Stanley Vollant a effectivement plaidé. Pour que les facultés de médecine accueillent plus d’étudiants autochtones. Cause gagnée.

Plus de médecins autochtones, c’est bien. Mais si la population continue d’avoir de mauvaises habitudes de vie, plaide le D r Stanley VOLLANT, les problèmes de santé de sa communauté ne seront pas résolus.

Sa communauté est aux prises avec des problèmes de santé criants. Et le D r Stanley VOLLANT veut que ça change. Mais tout ne repose pas sur l’État, plaide-t-il.

Originaire de la réserve de Betsiamites, au sud-ouest de Baie-Comeau, sur la Côte-Nord, Stanley Vollant se souvient bien des mots de son grand-père, chasseur et trappeur, qui l’a élevé. « Stanley, disait-il, un jour, tu iras à l’université, tu deviendras un grand avocat et tu défendras nos droits. »

Stanley Vollant a plutôt choisi la médecine et, surmontant son dégoût du sang, est devenu en 1994 le premier chirurgien d’origine autochtone du Québec. Personnalité atypique, ce père de trois enfants s’intéresse autant à l’histoire de Rome, de Carthage et de Babylone qu’aux grands enjeux éthiques de la médecine. Il peut vous raconter en détail ses dernières expéditions en canot sur la rivière Toulnustouc, au nord de Baie-Comeau, ses chasses à l’orignal et au caribou, mais il peut aussi vous entretenir du financement du système de santé, d’éthique biomédicale, de formation de la relève… Pour fêter son 43 e anniversaire, le mois dernier, ce coureur de marathon a parcouru 780 km sur le chemin de Compostelle.

Honorant la mémoire de son grand-père, heurté mortellement il y a 25 ans par un automobiliste ivre, Stanley Vollant n’a jamais hésité à s’engager en faveur des siens, notamment en plaidant pour que les facultés de médecine accueillent plus d’étudiants autochtones. Ex-chirurgien en chef du Centre hospitalier régional Baie-Comeau (1996-2003), chirurgien à l’Hôpital de Chicoutimi (2003-2006) et président de l’Association médicale du Québec (2001-2003), il dirige depuis 2006 le programme autochtone de la Faculté de médecine de l’Université d’Ottawa et pratique la chirurgie à l’Hôpital Montfort, également à Ottawa. Il vient d’accepter de présider le comité de surveillance du plan directeur de la santé et des services sociaux des Premières Nations du Québec 2007-2017, lancé en novembre dernier par le gouvernement du Québec. L’actualité l’a joint à son bureau.

***

Pourquoi faut-il plus de médecins autochtones  ?

— Parce qu’ils sont plus susceptibles que les Blancs de s’installer dans les réserves et d’agir directement auprès la population. Moi-même, j’ai offert des services à Betsiamites une fois par semaine pendant neuf ans. Aujourd’hui, mon travail à Ottawa m’empêche de m’y rendre aussi souvent, mais j’envisage de pratiquer la chirurgie générale dans des communautés du Nord, comme Moose Factory, Sioux Lockout, Iqaluit ou Chisasibi, aussitôt que mon emploi du temps me le permettra. J’y organiserai des stages pour mes étudiants de l’Université d’Ottawa. Il est important que de futurs médecins, autochtones ou pas, connaissent cette réalité. Il y a très peu de médecins autochtones, mais heureusement, les choses changent. Le gouvernement du Québec vient d’autoriser les facultés de médecine à accepter quatre étudiants autochtones dans la cohorte de ceux qui commenceront leurs études en septembre 2008. C’est peu, parmi les 825 inscriptions, mais c’est mieux que rien. Je me suis battu pour cela dès que j’ai pu en discuter avec un ministre de la Santé, en 2001, Rémy Trudel. Je suis sans cesse revenu à la charge depuis. Je ne compte plus les échanges avec l’actuel ministre, Philippe Couillard. Je ne m’attribue pas tout le mérite de l’ouverture d’esprit dont fait preuve le Ministère, mais je me suis beaucoup battu pour ça et il faut croire que l’idée a fait son chemin.

Pourquoi être parti à Ottawa  ?

— Parce que l’Université d’Ottawa m’a offert un poste qui me permet de me concentrer sur la santé des autochtones. Le programme que je dirige réserve 8 des 156 places en médecine à des autochtones. Cela signifie qu’on va accepter des candidats qui ont peut-être une moyenne un peu moindre que les autres, mais qui s’engagent à retourner exercer dans leur communauté. Ce programme vise un objectif ambitieux  : diplômer 100 médecins autochtones d’ici 2020. Aux universités de la Colombie-Britannique et de la Saskatchewan ainsi qu’aux universités McMaster et Queen’s, en Ontario, il existe des politiques similaires. En 2003, la signature d’un plan directeur sur la santé des autochtones a poussé les universités canadiennes à sortir de leur tour d’ivoire et à contribuer à améliorer les soins de santé aux communautés. Résultat  : au Canada anglais, on compte actuellement 200 médecins autochtones, comparativement à seulement 10 au Québec.

Il serait malvenu que je m’oppose à la discrimination positive, car j’en ai moi-même bénéficié. Quand j’ai fait ma demande d’admission à la Faculté de médecine, en 1986, mes notes étaient inférieures à celles que l’on exigeait. Pierre Rivest, l’adjoint du doyen de l’époque, m’a rencontré et a décidé de me donner une chance. Je lui en serai toujours reconnaissant.

Le Canada anglais montre-t-il plus d’intérêt que le Québec pour la cause des Premières Nations  ?

— Oui. Au Québec et dans les provinces de l’Atlantique, la cause autochtone est moins reconnue et on sent qu’elle suscite moins de sympathie. En Saskatchewan, au Manitoba et en Colombie-Britannique, les autochtones sont très présents. Impossible d’entrer à Winnipeg ou à Vancouver sans remarquer l’influence des Premières Nations, tant dans le tourisme que dans l’architecture. De plus, dans le secteur qui m’intéresse, on forme des médecins autochtones depuis bien plus longtemps et en plus grand nombre qu’au Québec. Pourquoi cette différence  ? Peut-être à cause de la crise d’Oka, en 1990, qui a divisé la population québécoise. Les Canadiens anglais n’ont pas connu de conflit similaire.

Quels sont les problèmes de santé particuliers aux autochtones  ?

— Les autochtones vivent six à sept ans de moins que la moyenne des Québécois. Quelque 40 % à 60 % d’entre eux souffrent d’obésité, ce qui entraîne très souvent le diabète. Ils fument davantage, ont un taux de maladies cardiaques plus élevé que le reste de la population et présentent des risques de huit à dix fois supérieurs de souffrir de tuberculose. De plus, l’autochtone risque de trois à cinq fois plus de se trouver, dès sa petite enfance, dans des situations de pauvreté, de maltraitance, ou d’être placé dans des familles d’accueil. Enfin, cette population est cinq fois plus exposée au suicide. Et je ne parle pas de l’accès aux soins de santé, déficient pour toute personne vivant en région éloignée, ni de toxicomanie.

À mon avis, le plus grave problème de santé publique, actuellement, dans les réserves, est l’épidémie d’obésité. Depuis 20 ou 30 ans, les autochtones ont connu un changement de régime alimentaire désastreux. Moi, dans mon enfance, je mangeais du castor, du caribou, de la perdrix, du lièvre et du poisson. Nous étions trop pauvres pour nous payer autre chose. Je me souviens que l’été nous mangions du saumon à nous en écœurer. Les repas de fêtes, pour nous, c’était du « baloney » [Rire]. Nous marchions toute la journée, pour aller à l’école ou pour suivre nos parents dans la forêt. Aujourd’hui, les jeunes des réserves sont sédentaires et ont un régime alimentaire semblable à celui de millions de Nord-Américains  : riche en hydrates de carbone, dont le sucre. Résultat  : ils sont sujets à l’obésité, porte d’entrée du diabète.

La médecine curative est-elle la meilleure solution aux problèmes de santé des autochtones  ? Ne vaudrait-il pas mieux avoir des programmes de prévention  ?

— C’est vrai que la prévention est plus profitable à long terme. C’est bien beau d’avoir plus de médecins, mais si la population continue d’entretenir de mauvaises habitudes de vie, ça ne réglera pas le problème. Le tabagisme, par exemple, touche 35 % des autochtones, alors que le pourcentage de fumeurs ne dépasse pas 20 % dans le reste du pays. Il faut absolument améliorer les conditions de vie des autochtones en les sensibilisant à une meilleure prise en charge de leur santé.

Quelle importance accordez-vous au fait d’être le premier chirurgien autochtone du Québec et l’un des tout premiers au Canada  ?

— Ça me gêne, en réalité. J’aurais préféré être le 100 e ou le 200 e. Que je sois le premier ne nous honore pas. Mais si j’ai pu donner à d’autres l’envie de se consacrer à la médecine, tant mieux. Je suis heureux de la carrière que j’ai eue jusqu’ici. Enseigner la chirurgie laparoscopique dans des hôpitaux universitaires est extrêmement stimulant. Mais la médecine n’était pas un rêve de jeunesse. Enfant, je voulais construire des centrales hydroélectriques. Quand je suis arrivé à Montréal, j’avais la possibilité de m’inscrire à l’École polytechnique. J’ai finalement choisi la médecine parce que je sentais que j’y serais plus utile, même si j’avais une aversion maladive pour le sang et les cadavres. À mon premier cours d’anatomie, je suis tombé dans les pommes. J’ai réussi à dompter ma phobie. Je crois d’ailleurs que la dissection de cadavres est une excellente pratique pédagogique, qui, hélas, a presque disparu au profit de la réalité virtuelle. En milieu hospitalier, on voit tout de suite quel résident a fait de la dissection et lequel a eu une formation livresque. Je trouve dommage qu’on ne fasse plus de dissection dans le cadre d’un cours de médecine, une pratique qui date du 15 e siècle et qui a fait ses preuves.

Pourquoi courir des marathons  ?

— L’activité physique et le plein air ont toujours été importants pour moi. Et c’est plus vrai que jamais. À la suite d’épreuves personnelles que j’ai subies au cours des derniers mois, dont un divorce, je dirais que la course à pied m’a sauvé la vie. Il y a dans cet exercice quelque chose de thérapeutique et même de spirituel. Quand je cours le long de la rivière Betsiamites, je m’arrête pour m’asperger le visage et m’abreuver. J’ai l’impression de m’imprégner un peu de l’esprit de mes ancêtres. De grands coureurs de fond sont des autochtones. Thomas Longboat, un Onondaga des Six-Nations de la Grande Rivière (près de Brantford, en Ontario), a remporté le marathon de Boston en 1907. Actuellement, Jason Loutitt, un métis de la Colombie-Britannique, est l’un des coureurs de fond les plus performants du Canada. Le Montagnais David Gill est le champion canadien du 1 500 mètres et du 3 000 mètres (voir L’actualité, 15 déc. 2007). On souhaite tous le voir représenter le Canada aux Jeux de Pékin… s’ils ne sont pas boycottés. J’espère donner envie aux jeunes de faire plus de sport. Dans cet esprit, j’organiserai une activité dans ma région natale l’été prochain au profit de la maison des jeunes de Betsiamites. Je vais courir un ultramarathon entre la réserve et Baie-Comeau. Une distance de 62 km. Les jeunes doivent comprendre que rien n’est impossible.

Quelques chiffres

• 52 % de la population autochtone en âge de travailler est sans emploi.

• Près de 60 % des adultes ont un revenu annuel inférieur à 20 000 dollars.

• Une maison sur quatre ne dispose pas d’eau courante exempte de polluants.

• 49 % des adultes n’ont pas terminé leurs études secondaires.

• On dénombre 35 % plus de fumeurs chez les Premières Nations que dans l’ensemble de la population.

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