Au rythme de la nouvelle année

«J’appuie sur le bouton. Choc donné ! Le corps saute violemment. Je jette un coup d’œil au moniteur, où le tracé tarde à s’organiser. Un rythme normal reprend enfin le dessus.»

Photo : Daphné Caron

C’est souvent avec angoisse que les patients acceptent la cardioversion. Ce geste médical est très sûr, mais frappe l’imagination. Il s’agit tout de même d’administrer un choc électrique intense à un cœur emballé par l’arythmie afin de le ramener à la normale.

Quand j’en discute avec mon patient Jacques, il m’écoute avec inquiétude. Voilà des jours que son cœur bat la chamade, son pouls irrégulier montant parfois jusqu’à 160. Comme les médicaments n’ont eu aucun effet, le mieux est de donner le choc, c’est-à-dire d’arrêter l’organe vital une fraction de seconde.

« Qu’est-ce qui va se passer ?

— Le but, c’est de suspendre l’arythmie. Ensuite, le cœur reprend son travail habituel.

— Et s’il repart pas ? Il est quand même presque à la retraite…

— Il va battre, n’importe laquelle de ses milliards de cellules peut le relancer.

— Me semble que j’essaierais plutôt un petit verre de rouge.

— Dans votre cas, les médicaments ne fonctionnent pas.

— Alors on a juste à le laisser aller…

— À 160 à la minute, vous allez recevoir une méchante contravention. »

Il sourit et se détend un peu.

« Mon frère, il est mort d’un AVC.

— Vous prenez un anticoagulant, vous êtes bien protégé… On vous endort une petite minute, avec l’équipe ?

— S’il le faut… »

L’homme de 72 ans jette un coup d’œil à sa femme. En cette fin d’après-midi du 31 décembre, la première grosse bordée de neige d’un hiver tardif tombe sur Montréal et les urgences sont bien tranquilles.

« On se revoit l’an prochain, ma chérie… ou de l’autre côté du tunnel.

— On dit pas des affaires de même ! »

Tandis que je gratifie d’un sourire la femme tracassée, le préposé saisit la civière et roule mon patient vers la petite salle où nous réalisons les cardioversions. Pendant que l’infirmière branche le défibrillateur, l’anesthésiste sort le propofol, sérum de vérité qui désinhibe avant d’endormir. L’inhalothérapeute règle la tubulure d’oxygène.

« Vous voulez voyager gratis ?

— O.K. En Gaspésie, je viens de Percé.

— Alors en route pour Percé ! Vous allez arriver avant la nouvelle année. »

Je fais un signe de la tête à l’anesthésiste, qui injecte le médicament.

« Comptez de 20 à 0, lentement.

— 20, 19, 18, 17, 16… 15, 14, 13… 12… 13… je me se… 11… et 3… et 4… et… »

Mais quand les yeux de mon patient deviennent fixes, ses deux bras s’élèvent, puis s’agitent en des gestes répétitifs et de grande amplitude, comme s’il voulait s’envoler. Et sur ses lèvres apparaît un mouvement de succion récurrent, tandis qu’il gémit faiblement. J’interroge du regard l’anesthésiste, aussi étonné que moi.

« Ces contractions, on dirait des  myoclonies… Les lèvres, c’est pas un réflexe primitif du tronc cérébral ? »

Pour la cardioversion, il n’y a presque jamais de complications, mais là… Je songe à un AVC ou encore à une crise d’épilepsie.

« Mais qu’est-ce qui se passe ? »

Les mouvements deviennent plus saccadés et les jambes se tortillent. S’il fallait que ça tourne mal ! J’en ai des sueurs froides. Mais le cœur s’est emballé à plus de 180, je dois continuer. Nous ajoutons d’autre propofol. Et graduellement, les gesticulations ralentissent, puis cessent tout à fait, les bras retombent et la voix se tait. Le patient se met même à ronfler, inconscient. Je charge l’appareil, qui émet son alarme habituelle.

« Clear ! »

J’appuie sur le bouton. Choc donné ! Le corps saute violemment. Je jette un coup d’œil au moniteur, où le tracé tarde à s’organiser. Un rythme normal reprend enfin le dessus. Ne reste plus qu’à espérer le réveil. Au bout de 2 minutes — qui m’en paraissent 10 —, le patient ouvre les yeux.

« Je suis… arrivé ?

— Où ça ?

— À Percé.

— Presque !

— C’est pas le jour de l’An ? »

Tout le monde sourit, l’atmosphère s’allège.

« L’arythmie est partie.

— J’ai rien senti.

— C’était ça le but. »

Soulagé, je sors de la salle pour remplir mon dossier. Plus tard, je retourne examiner Jacques afin de lui expliquer les étranges mouvements constatés.

« Je vais en parler au neurologue et…

— Quel genre de gestes ?

— Comme une convulsion, avec les bras, et avec les lèvres, comme si vous… »

À ce moment, le rire sonore de sa femme coupe net mes mots.

***

« Appelez-moi l’anesthésiste, vite ! »

Après 15 secondes, mon téléphone sonne.

« Tu peux pas imaginer, le patient !

— Il ne va pas bien ?

— Devine c’est quoi son métier.

— Ben… je ne sais pas.

— Accordéoniste !

— C’est quoi l’affaire ?

— Il nous jouait les rigodons de sa Gaspésie natale ! »

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15 commentaires
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Ahhh l’anesthésie, le plus beau métier du monde. Content de lire que vous les demandez pour les cardioversion. Nos jeunes MD de familles aiment jouer avec le propofol sans notre aide. Besoin d’adrénaline? Au risque de difficulté pour le patient? D’ou vient se besoin de jouer avec la mort ?
Alain Béland, anesthésiologiste

La sédation-analgésie fait tout de même partie de la pratique courante de la médecine d’urgence. Chez nous, nous avons le plaisir de collaborer pour les CV stables avec les anesthésistes. C’est toujours très intéressant. Pour les cas urgents et instables, nous procédons nous-mêmes, à deux médecins. Merci pour le commentaire.

Vous avez tout un talent de conteur… en plus de toutes vos compétences et de votre « humanité » réconfortante. Merci. Bonne année 2018… et pas trop d’accordéoniste à « repartir du bon pied » ! Ah, ces musiciens folkloriques : pas un cadeau, pour un citadin, tout de même.

Je n’en traite pas souvent, mais c’est habituellement un plaisir. Bonne journée à vous!

Pourquoi ne pas avoir donné de l’adénosine?

L’adénosine est un bloqueur du noeud AV (entre l’oreillette et le ventricule) dont l’action ne dure que quelques secondes. Dans un cas de fibrillation auriculaire, il faut plutôt convertir l’arythmie, lorsque c’est indiqué. L’adénosine n’a pas cet effet. L’état initial serait revenu au bout de 20 secondes avec l’adénosine. Bonne question!

Merci docteur Vadeboncoeur, j`ai déjà fait de l`arythmie deux fois et mon cœur est revenu sur la bonne voie à la clinique, tout seul comme un grand garçon, mais jamais deux sans trois… avec vos explications qui nous familiarisent avec la médecine, je suis moins craintif en cas de récidives arythmiques, faut mentionner que votre nom est prédestiné pour remettre les sur la bonne voie..merci et bonne année 2018.

Bien souvent, l’arythmie rentre dans l’ordre elle-même, en effet. Dans certains cas, elle persiste. Des fois, on la laisse aller, en ralentissant la vitesse. D’autres fois on donne un choc ou bien un médicament (ou les deux) pour faire l’arythmie et redonner un rythme normal au coeur. Tout, dans des conditions sécuritaires pour le patient. Pour ce qui est du nom, effectivement, ça fonctionne mieux en urgences cardiaques que, disons, en urologie. Bonne journée!