Aux petits maux les remèdes inutiles

Craindre la maladie permet de survivre, et s’éloigner des microbes écarte le risque de contamination, mais de là à mettre n’importe quoi sur la peau ou avaler des poisons, il y a une marge ! C’est pourtant ce que nous faisons depuis longtemps. Petit survol historique avec le docteur Alain Vadeboncœur.

Quand j’ai parlé du Mercurochrome sur les réseaux sociaux, tout le monde a plongé dans ses souvenirs. C’est incroyable, la quantité de produits bizarres jadis utilisés pour «désinfecter» nos mille et un petits bobos. Et il en reste encore sur les tablettes.
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Craindre la maladie permet de survivre, et s’éloigner des microbes écarte le risque de contamination, mais de là à mettre n’importe quoi sur la peau ou avaler des poisons, il y a une marge. C’est pourtant ce que nous faisons depuis longtemps.

Dans son magnifique ouvrage, Histoire de la médecine au Québec (1800-2000), Denis Goulet et Robert Gagnon rappellent d’ailleurs le grand nombre de médicaments à la formule secrète qui sévissaient au XIXe et jusqu’au XXe siècle. Par exemple, ce vin phosphaté au quinquina commercialisé par les Pères trappistes d’Oka, qui pouvait vraiment tout guérir, de la débilité générale aux pâles couleurs :

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Image tirée de l’ouvrage Histoire de la médecine au Québec (1800-2000), Denis Goulet et Robert Gagnon, 2014.

La médecine a souvent proposé des produits plus ou moins farfelus, rarement démontrés efficaces, comme ces substances infectes, mystérieuses ou nauséabondes qu’on devait boire, renifler et humecter, ou dont on devait s’enduire le corps et se badigeonner. Bref, des remèdes plus ou moins folkloriques, qui ont marqué notre enfance et qui continuent de sévir — à défaut de servir.

Mon père étant lui-même hypocondriaque et fils de pharmacien, je fus moi-même condamné, fort jeune, à subir les effets d’un certain nombre de composés plutôt suspects :

«Je fus conséquemment gavé toute mon enfance de produits taillés à la mesure de l’ennemi, comme le sirop CréoTerpin, douteux expectorant verdâtre contenant de la créosote, qu’il me fallait boire à la moindre quinte de toux. Et si un mal de gorge se pointait, c’était plutôt le temps de gargariser tout ça au Stérisol, bourré d’alcool. En cas de plaie, même superficielle, pour éviter l’invasion bactérienne, le mercurochrome, liquide écarlate suspect, était journellement étalé sur l’abrasion coupable.» (1)

Éraflures et coupures

Personne ne peut oublier la magnifique teinture nommée Mercurochrome, qui tachait tout sur son passage et qui avait la fâcheuse habitude de masquer les signes d’infection, souvent manifestés par des rougeurs sur la peau. Il s’agissait en réalité de merbromine, qui contient du mercure organique.

Or, au-delà du risque d’allergie, on peut même frôler l’intoxication en cas d’applications cutanées répétées. Le produit n’est d’ailleurs plus commercialisé aux États-Unis depuis 1998, en France depuis 2006, et plus récemment au Canada, mais je ne retrouve pas la date précise.

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Des produits appelés «Mercurochrome» sont encore vendus au Canada, mais ils ne contiennent plus de merbromine. Ils sont plutôt constitués de Chlorexhidine, un antiseptique d’usage courant.

Mon amie Anne se souvient par contre que ça piquait, le Mercurochrome, ce dont je doute. Selon mon souvenir, mes amis se divisaient entre ceux dont les parents appliquaient le Mercurochrome et ceux chez qui on utilisait la teinture d’iode. Or, la seconde option étant autrement plus douloureuse que le premier.

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Source : https://bouteillesduquebec.ca/images/Medicaments/casgrain_charbonneau_iode1.JPG

Maryse se rappelle plutôt qu’à chaque bobo, elle avait droit au peroxyde, troisième option courante à l’époque, que sa mère faisait suivre généreusement de Mercurochrome — pour ne vraiment rien laisser passer.

Mais cette idée est particulièrement douteuse d’un point de vue médical, quand on sait aujourd’hui que le peroxyde d’hydrogène, qui sert par ailleurs au blanchiment de la pâte à papier, tue les fragiles cellules qui assurent la réparation et la guérison des plaies.

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Source : https://champignonscomestibles.com/wp-content/uploads/2013/01/eau_oxygenee.jpg

Jean-Robert a pour sa part été marqué par le Merthiolate, avec raison sans doute, puisque le nom devrait vous faire frissonner. Il s’agit de l’éthyle-mercuri-thio-salicylate de sodium, qu’on appelle plus couramment le thiomersal, également utilisé (et souvent critiqué) comme adjuvant pour les vaccins, un organomercuriel comme la merbromine (Mercurochrome). Il peut, par ailleurs, aussi causer des intoxications graves.

Toutes ces pratiques étaient fort peu fondées, mais surtout plutôt toxiques pour les tissus. Mieux vaut mettre de l’eau vive sur une plaie fraîche, pour nettoyer, et peut-être un peu de savon doux autour.

Pour ceux qui craignent les rares bactéries présentes dans l’eau du robinet, une solution stérile d’eau bouillie ou de salin provenant de la pharmacie peut être un bon choix. Parce qu’une plaie a besoin de cellules vivantes et en forme pour guérir et se protéger des risques d’infection.

Toux et rhume

Bien sûr, il y a aussi les virus et la toux, qui ont hanté notre enfance. Et tout ce qu’on pouvait ingurgiter pour y mettre fin, surtout la nuit, quand nous empêchions nos parents de dormir.

Maryse rapporte que pour sa vilaine toux, ses parents lui donnaient un sirop assez costaud en hydrocodone — un sous-produit de la morphine —, soit le Mercodol. C’était sûrement très «efficace», puisqu’elle dormait fort bien. Le sirop contient notamment des dérivés de l’opium…

Il faut dire qu’on abusait beaucoup des narcotiques, en cette fin du dix-neuvième siècle. La santé publique faisait même campagne pour éviter de tuer des enfants à coup d’opium, comme on le mentionne dans l’Histoire de la médecine 1800-2000.

Pour ce qui est des maux de gorge, je n’ai pas retrouvé les ingrédients du Stérisol de mon enfance, qu’on ne semble plus vendre dans les pharmacies. Je sais seulement qu’il contenait passablement d’alcool et qu’il goûtait plutôt bon. Il s’agissait de se gargariser régulièrement avec la substance rougeâtre au moindre mal de gorge.

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Ce qui m’inquiète un peu, c’est qu’on retrouve le même produit aujourd’hui dans certains magasins spécialisés pour désinfecter… les instruments de musique à vent !

Toujours pour contrer les fameux virus, Geneviève rapporte que sa mère lui badigeonnait la gorge à grands coups de bleu de méthylène, un classique goûtant d’ailleurs très mauvais et qui, surtout, peinturait les muqueuses en bleu pour plusieurs jours.

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Source : https://www.humeau.com/bleu-de-methylene-phenique-solution-ral-125ml.html

Apparemment assez peu doué pour lutter contre les bactéries, l’usage antimicrobien du bleu de méthylène a été abandonné, bien qu’il soit encore fort utile comme colorant alimentaire et pour certaines intoxications rares.

Mais qui se souvient, comme Robert, de l’Argyrol de son enfance, lequel était d’ailleurs décrit comme «non poisonous, non irritating» ? Il lui fallait enduire la solution de 11 % dans le nez, ce qui engendrait une odeur pestilentielle. Le produit, dérivé de l’argent, a peu à peu disparu de notre imaginaire — bien qu’on utilise toujours le nitrate d’argent à l’urgence, pour faire cesser les saignements de nez, justement.

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Source : https://www.argyrol.com/agprotein.phtml

Roch avait pour sa part intérêt à ne pas tomber trop malade, puisque sa mère lui servait en vrac un cocktail de traitements tous plus imaginatifs les uns que les autres, et presque uniquement composés de grands classiques : le fameux sirop Lambert, l’huile de foie de morue, les poches de camphre, le sirop Fortin (que je ne connais pas), les célèbres Vicks en crème et les ouates enrobées d’huile dans les oreilles. Il a tout de même survécu.

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Source : https://bouteillesduquebec.ca/medicaments_brevetes/lambert_sirop.htm

Douleurs et toniques

Anne se souvient plutôt de la Ouate thermogène, dont elle ne précise pas l’étrange usage, qu’on retrouve d’ailleurs encore sur les tablettes. Le produit contient de la capscaïne, provenant du piment fort, qu’on incorpore dans certaines préparations et, bien entendu, dans le célèbre vaporisateur au poivre utilisé par nos amis les policiers. Je pense qu’on la trouvait surtout en Europe. D’après la monographie :

Ouate thermogène est le traitement adjuvant des affections respiratoires banales (rhumes, toux, bronchites simples) et des douleurs chroniques d’origine musculaire et tendino-ligamentaire (lombalgies, douleurs articulaires). Une application de 30 minutes, matin et soir pendant 2 jours. Appliquer directement sur la peau, la face en non-tissé côté vêtement. Maintenir la ouate à l’aide d’une bande ou d’un sous-vêtement.

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Mais rien ne bat le Neo-chemical Food, un tonique «full vitamines» qui ressemblait apparemment à de la mélasse et qu’on ajoutait alors à plusieurs aliments. J’ai plus de difficulté à trouver des sources fiables, mais plusieurs personnes en parlent dans Internet. Le produit remonterait aux années 1940, sans doute un ancêtre de nos Ensure et autres mixtures fortifiantes.

Lorraine rappelle à mon bon souvenir l’Auralgan, pour les otites, qu’on trouve d’ailleurs encore dans les pharmacies. Il s’agit d’un analgésique versé dans le conduit auditif externe, dont j’avais moi-même bénéficié dans un camp de vacances, à un moment où j’avais eu fort mal aux oreilles. Composé de phénazone (une substance analgésique et antipyrétique) et de benzocaïne (un anesthésiant), l’Auralgan permet apparemment de diminuer la douleur locale liée à une otite. Ce qui a un certain sens, dans la mesure où l’on sait maintenant que la majorité des otites sont virales et ne requièrent pas d’antibiotiques — alors aussi bien essayer de soulager.

Évidemment, des gouttes dans les oreilles, ce n’est pas aussi sexy que l’huile électrique du docteur Thomas, sur laquelle Lorraine nous relance, ou encore les carrés de camphre portés dans un petit sac pendu au cou, rapportés par Jean-Robert. Apparemment, tous les jeunes du primaire en avaient dans les années 1950. Ils étaient certainement plus efficaces avant, puisqu’en plus, on les bénissait, paraît-il.

Quant à moi, mon plus beau souvenir, c’était quand je volais des aspirines pour bébé que ma mère cachait dans sa pharmacie, parce que c’était délicieux. On ne savait pas encore, à l’époque, que l’aspirine pouvait causer chez les enfants le syndrome de Reye, souvent mortel — ce pourquoi son usage est depuis fortement déconseillé.

Enfin, côté médecine douce, Fernande se rappelle la patate crue qu’on appliquait sur le crâne pour les maux de tête. Quant aux maux d’oreilles, son père lui envoyait plutôt de la fumée dans les oreilles.

Petite et grande hypocondrie

Tout cela relève bien entendu de l’hypocondrie, c’est à dire la peur des maladies et, notamment, des microbes. Mon ami Jean-Sébastien Girard dirait pourtant que c’est de la petite bière, et que les virus et bactéries de tous les jours ne le dérangent pas du tout.

Il craint plutôt les grandes et graves maladies : les cancers, la sclérose en plaques, le VIH… Bref, les vrais tueurs. Et vous savez quoi ? J’ai connu bien des hypocondriaques, notamment plusieurs comédiens, mais jamais de la trempe de Jean-Sébastien, comme l’entrevue suivante vous le prouvera hors de tout doute : il joue vraiment dans les ligues majeures. Respect.

(1) Les acteurs ne savent pas mourir, Alain Vadeboncoeur, Lux Éditeur, 2014.

* * *

À propos d’Alain Vadeboncœur

Le docteur Alain Vadeboncœur est urgentologue et chef du service de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal. Professeur agrégé de clinique à l’Université de Montréal, où il enseigne, il participe aussi à des recherches sur le système de santé. Auteur, il a publié Privé de soins en 2012 et Les acteurs ne savent pas mourir en 2014. On peut le suivre sur Facebook et sur Twitter :@Vadeboncoeur_Al.

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11 commentaires
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Parmi les remèdes inutiles, auriez-vous des informations sur les taux nettement exagérés de tonsillectomies et d’appendicectomies dans les hôpitaux québécois (tout au moins les hôpitaux des petites villes)? Je suis toujours demeuré sous l’impression anecdotique que si on enlève les chirurgies reliées aux accidents de la route et de travail, 50 % du temps opératoire des chirurgiens d’une certaines époque (années 50, début des années 60) était consacré à ces 2 types d’ablation.

Je me souviens encore du goût de l’huile à lampe!!!!!
Ma grand mère me donnait une bonne cuillère de cette huile qu’on met dans les lanternes, pour soûlager mes mots de gorge.
Y pas à dire c’était n’importe quoi et dangereux, j’en avais des rapport toute la journée.

L’huile à lampe! C’était déjà un dérivé du pétrole, non? Enfin, vous êtes toujours en vie…

Ben oui.L’huile électrique provenait des transformateurs électriques arrivés en fin de vie.On les descendait des poteaux pour les entreposer mais les vieux aimaient bien ça se badigeonner avec l’huile qu’ils contenaient;ils prétendaient que c’était excellent pour combattre les rhumatismes.Cette huile contenait surtout des biphényles polychlorés ou BPC,une substance qu’on sait aujourd’hui hautement cancérigène.

Mon grand-père faisait brûler cette huile électrique (des BPC) pour chauffer sa maison et aussi pour faire fondre le caoutchouc autour des fils électriques, pour récupérer le cuivre. Il en donnait contre les rhumatisme et comme huile solaire. Il en a probablement rejeté dans l’environnement. Hydro Québec payait les gens pour se débarrasser de ses BPC.

Plus tard, il est mort d’un cancer des os. Il aurait peut-être vécu plus longtemps s’il n’avait pas fait brûler ces BPC qui sont beaucoup plus cancérigènes lorsque brûlés.

Je veux simplement porter à votre attention que l’auteur du livre Histoire de la médecine au Québec (Septentrion, 2014) n’est pas Michel Goulet mais bien Denis Goulet. L’ouvrage est d’ailleurs cosigné par Robert Gagnon.

Et que dire des mouches a la moutardes que l’on nous appliquait sur le thorax avant et dans le dos pour combattre la grippe. Des brulures assurées si on laissait le tout en place trop longtemps.
Du sirop fabriqué a partir d’écorces de tremble qu’on faisait bouillir et qu’on en buvait un verre tous les soirs. un gout affreux .Un remède qui devait nous prévenir d’attraper des vers ou le fameux solitaire.

Quand j’étais petit, quand on avait un rhume, mon grand-père nous faisait une tisane « d’herbe-à-chat et d’herbe-à-dinde » (valériane et achillée millefeuilles), en plus de goûter bon, c’était efficace (par-ce que ça venait de « Pepère »).

Aussi, quand je me blessais et que ça signait, je désinfectais la plaie avec du sel de table (j’avais vu ça dans un film), je ne me souviens plus si ça fonctionnait, mais quand ma mère s’en ai aperçue… En bonne infirmière, elle n’a pas aimé.