Bételgeuse et nous

On peut rêver, n’est-ce pas ? Car oui, les étoiles ont encore cet effet sur nous.

Photo : Antoine Bordeleau

À l’œil nu, la constellation d’Orion ressemble à un sablier. Nos ancêtres, plus imaginatifs en observant le ciel, y voyaient plutôt un guerrier, un chasseur, une figure divine masculine et virile. C’est l’une des constellations les plus facilement identifiables de l’hémisphère Nord, notamment grâce à Bételgeuse, une étoile brillant d’un éclat rouge orangé distinctif, située dans son coin supérieur gauche.

Pourquoi cet intérêt soudain envers Bételgeuse ? Parce que, lors de l’automne 2019, cette étoile massive se trouvant à peine à 500 années-lumière de la Terre a perdu près de la moitié de sa luminosité, ce qui a provoqué l’émoi de la communauté scientifique. Nous nous questionnons aujourd’hui sur la possibilité que Bételgeuse termine sa courte vie stellaire et explose en supernova… quelque part entre maintenant et les 100 000 prochaines années.

Les supernovas (ou supernovæ) sont des événements astronomiques aussi rares que spectaculaires : seulement les étoiles les plus massives de l’Univers atteignent ce stade de l’évolution stellaire, soit une poignée d’étoiles sur 100 milliards. Et lorsqu’elles explosent, elles émettent en quelques mois plus de lumière que notre humble Soleil n’en produira au cours des 10 milliards d’années de son existence.

Les archives liées à ces observations rarissimes nous indiquent qu’une étoile qui explose devient soudainement extrêmement brillante. Située à une distance de la Terre équivalente à celle de Bételgeuse, une étoile mourante pourrait briller au point que sa luminosité apparente dépasserait celle de la pleine lune. Sa lumière viendrait ainsi éclairer le ciel nocturne, obstruant celle des autres étoiles. Dépendamment de sa position, l’étoile mourante pourrait même demeurer visible en plein jour. Quelques mois plus tard, son éclat diminuerait graduellement, jusqu’à ne plus jamais être visible à l’œil nu. L’étoile pulvérisée laisserait derrière elle une nébuleuse gigantesque et un cadavre stellaire — dans certains cas, un trou noir.

La dernière fois qu’une supernova a pu être observée à l’œil nu au sein de notre galaxie remonte à 1604. C’était avant la naissance d’Isaac Newton, en Angleterre, avant même l’invention du télescope par Galilée à l’Université de Padoue, en Italie.

Pourtant, les dernières supernovas galactiques ont littéralement changé le cours de l’histoire occidentale et furent des facteurs majeurs menant à l’éclosion de la première révolution scientifique.

Cette intense lumière nocturne servira peut-être d’inspiration à une nouvelle génération de scientifiques.

En 1572, le scientifique danois Tycho Brahe remarque un nouveau point lumineux dans la constellation de Cassiopée. Quelle est donc la source de cette lumière soudaine ? Est-ce une comète ou un astre rapproché ? Non, expliqua Brahe. Les comètes et les planètes se meuvent de nuit en nuit par rapport aux étoiles. À l’aide d’observations précises, Brahe démontra que l’objet lumineux en question demeurait fixe au sein de sa constellation. La nouvelle source lumineuse appartenait alors à « la sphère des étoiles », et était donc située bien au-delà de Saturne. Impressionné par ce travail, le roi Frédéric II du Danemark ordonna la construction d’un observatoire et d’un centre de recherche sur l’île de Ven, à l’ouest de la mer Baltique, où Brahe fut nommé seigneur féodal. Disposant des services des habitants de l’île et du soutien financier du roi, Brahe passa les deux décennies suivantes à étudier le ciel et à mesurer avec précision la position des astres.

Au début du XVIIe siècle, les travaux de Brahe, mis entre les mains d’un mathématicien allemand prodigieux nommé Johannes Kepler, allaient permettre l’élaboration des toutes premières lois sur le mouvement des planètes autour du Soleil — les lois de Kepler. À leur tour, les lois de Kepler furent essentielles à la conception de la mécanique newtonienne à la fin de ce même siècle. C’est ainsi que, depuis l’Antiquité, les humains se servent du mouvement des astres pour mieux comprendre notre monde.

« Le battement des ailes d’un papillon au Brésil catalyse la formation d’un ouragan au Texas » est bien évidemment une figure de style. Néanmoins, considérez ceci : la lumière émanant de la supernova de 1572 a voyagé pendant près de 16 000 ans avant d’arriver jusqu’à notre planète. L’explosion de l’étoile avait donc eu lieu alors que la Terre était toujours en période glacière, et bien avant que l’être humain primitif se soit doté des moyens pour mesurer et documenter l’événement. Si la lumière de l’explosion de Bételgeuse nous parvient au cours des prochaines années, personne ne peut prédire les effets qu’elle aura sur notre imaginaire collectif. Cette intense lumière nocturne, aussi étrange nous paraîtra-t-elle pendant les mois qu’elle brillera sur nous, servira peut-être d’inspiration à une nouvelle génération de scientifiques dont les travaux amélioreront la qualité de vie des habitants de la Terre.

On peut rêver, n’est-ce pas ? Car oui, les étoiles ont encore cet effet sur nous.

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