Ça ne va pas bien ? Vous n’êtes pas seul

On mène deux guerres en même temps : celle de la COVID et celle en santé mentale, disent les experts préoccupés par la forte hausse des troubles psychologiques depuis le début de la pandémie. 

Photo : Westend61 / Getty Images

Dans les années 1970, alors qu’il s’intéressait aux symptômes de la ménopause de 1 100 Israéliennes, le sociologue médical Aaron Antonovsky a fait une découverte qui a changé le visage de la médecine préventive. Interrogeant les participantes sur leur état psychologique, le chercheur a noté que la moitié se disaient en bonne santé émotionnelle ; par contre, ce taux chutait à 29 % chez les survivantes des camps de concentration. Rien d’étonnant à cela, compte tenu des atrocités qu’elles avaient subies… Mais si, en fait : par quel miracle une proportion tout de même importante de ces femmes pouvaient-elles mener une existence heureuse, en dépit des horreurs de la Shoah ? Comment avaient-elles réussi à rester saines d’esprit ?

Cette réflexion a conduit le sociologue à élaborer le concept de la « salutogénèse », dont le but est de cerner chez une personne non pas les causes de la maladie, mais ce qui génère la santé. Une approche révolutionnaire à l’époque, qui passionne encore des scientifiques partout dans le monde. Mélissa Généreux, experte en santé publique et médecine préventive à l’Université de Sherbrooke, s’est justement inspirée des théories d’Aaron Antonovsky pour bâtir le questionnaire d’une vaste étude sur les effets psychologiques de la pandémie. Les résultats, publiés fin septembre, lui ont scié les jambes. « Les chiffres sont assez désastreux », convient cette énergique blonde platine, qui s’intéresse aux populations marquées par des catastrophes — notamment les inondés de Sainte-Marthe-sur-le-Lac ainsi que les habitants de Lac-Mégantic, victimes d’un déraillement de train en 2013. 

Sur les 6 260 adultes québécois de tous âges sondés début septembre par son équipe de chercheurs, un sur cinq affirme avoir ressenti des symptômes s’apparentant à ceux d’un trouble d’anxiété généralisée ou d’une dépression pendant les deux semaines précédant l’enquête. Un sur sept dit même avoir pensé à se faire du mal — voire qu’il serait mieux mort. Ces taux sont encore plus inquiétants chez les Montréalais ainsi que chez les anglophones, les adultes de 18 à 44 ans et les travailleurs de la santé. À titre comparatif, en 2018, les troubles de l’humeur (dont la dépression) touchaient un adulte québécois sur 15 et les troubles d’anxiété, un sur 13, selon Statistique Canada. La crise a donc multiplié par trois les problèmes psychologiques.

« On en a au moins pour 10 ans à ramasser les pots cassés », prévoit Luigi De Benedictis, psychiatre et coordonnateur au CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal. Sur son territoire, les demandes de consultation ont bondi de 20 % par rapport à 2019. « On mène deux guerres en même temps, celle de la COVID et celle en santé mentale. Cette dernière est aussi grave, mais on s’en préoccupe moins, parce que ça ne saigne pas… » Pour l’heure, ceux qui appellent à l’aide sont surtout d’ex-toxicomanes qui rechutent ou encore des gens ayant souffert de dépression et de troubles anxieux dans le passé. Il y a également de nouveaux venus, ceux qui n’arrivent plus à gérer leurs angoisses grâce à leurs trucs habituels, tel le yoga. « C’est comme si le stress de la pandémie ramenait toute la souffrance à la surface. »

Même topo à Revivre, un organisme de soutien et d’information en santé mentale. Le directeur général, Jean-Rémy Provost, a récemment dû embaucher d’autres intervenants pour faire face au « tsunami » qui déferle. « Ce n’est pas pour faire une image-choc — c’est vraiment ça, dit-il. Les chefs d’entreprise sont nombreux à téléphoner, à la recherche de conseils pour soutenir leurs employés désespérés d’être à la maison depuis des mois. Le télétravail crée beaucoup de détresse. »

Cette épidémie de morosité, baptisée « phase de désillusion » dans la littérature scientifique sur les catastrophes, est tout à fait normale, explique Mélissa Généreux. Quand un événement majeur survient, les gens mobilisent toutes leurs ressources pour gérer la situation. L’adrénaline se retrouve ainsi à son comble. « Mais cet état est impossible à maintenir à long terme, c’est trop exigeant, souligne la médecin. Les hormones de stress finissent par redescendre et, tout à coup, on réalise l’ampleur des dégâts. » Le mode « je suis en mission » cède alors le pas à la fatigue, à la frustration, à la tristesse, à la colère. 

Il peut s’écouler au moins un an avant qu’une population entre enfin dans la phase du rétablissement, du moins dans le cas d’une tragédie définie dans le temps — un tremblement de terre, par exemple. Mais la pandémie n’ayant pas dit son dernier mot, la période de désillusion risque de s’étirer bien au-delà. D’autant que la COVID-19 n’a pas fait de cadeau à l’humanité. « Elle a ruiné tous les piliers sur lesquels les Occidentaux s’appuyaient pour bâtir leur vie en commun », observe le philosophe Jean-Michel Longneaux, professeur à l’Université de Namur, en Belgique.

L’être humain est néanmoins d’une remarquable adaptabilité, si bien que la majorité va se redresser après avoir ployé comme un roseau pendant la tempête.

La foi en la science, par exemple, censée pouvoir aujourd’hui tout maîtriser. « Un virus est débarqué, et ça a été la panique à bord, personne ne savait quoi faire », dit l’auteur de Finitude, solitude, incertitude : Philosophie du deuil (PUF, 2020). « Des experts se sont mis à se chamailler à propos de l’utilité du confinement, du port du masque, des traitements… On ne savait plus sur quel pied danser. C’est très angoissant de réaliser que la science est faillible, qu’elle ne porte pas une vérité absolue. »

Même chose pour la foi en l’économie, laquelle roulait rondement avant la pandémie — en particulier en Amérique du Nord. Du jour au lendemain, des entreprises ont fait faillite, des millions de personnes ont perdu leur emploi, les États ont accumulé des déficits éléphantesques. « Ce rien du tout qui est invisible, et qui se propage partout, nous rappelle que personne ne maîtrise vraiment sa vie, et qu’on peut tout perdre d’un coup, poursuit Jean-Michel Longneaux. Que nous sommes dépendants de systèmes fragiles, sans police d’assurance. » Non seulement cette débâcle effrite la confiance en l’avenir, mais elle place aussi les gens devant leur vulnérabilité, les angoisses les plus primaires liées à leur survie.

Certains réagissent à la peur en faisant de l’évitement, jusqu’à nier que la COVID existe, explique le spécialiste du deuil. « D’autres dérapent, adhèrent à des théories du complot délirantes pour se donner l’impression d’être moins dupes que les autres, de pouvoir lire entre les lignes. Ça les rassure de penser maîtriser leur destin au milieu du chaos. » Et puis, il y a ceux qui perdent pied, qui sombrent dans la dépression parce que la réalité est trop dure à avaler. Jean-Michel Longneaux cite le philosophe Antonio Gramsci : « “Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres”, écrivait-il. C’est précisément ce qui se passe en ce moment. Les monstres sont lâchés. »

L’être humain est néanmoins d’une remarquable adaptabilité, si bien que la majorité va se redresser après avoir ployé comme un roseau pendant la tempête, affirme la psychologue et professeure Pascale Brillon, directrice du laboratoire de recherche Trauma et résilience, à l’UQAM. « Une minorité de gens vont même sortir grandis de la pandémie. Ils auront intégré des leçons et réorganisé leur vie pour le mieux grâce à ces apprentissages », note-t-elle. C’est ce que les psychologues appellent la croissance post-traumatique, soit la capacité de dépasser le niveau de bien-être qui nous habitait avant que le ciel nous tombe sur la tête. Certes, la détresse ressurgit parfois. Mais telles les fêlures de poteries brisées que les artistes japonais soulignent avec de la poudre d’or, les séquelles cohabitent désormais avec un horizon nouveau, plus lumineux, pour reprendre une image du magazine spécialisé Cerveau et psycho.

Mélissa Généreux a tenté de percer le mystère de cette mégarésilience dans son enquête récente auprès de 6 260 Québécois. Car manifestement, certains traversent mieux la pandémie, révèle son étude. Et ce serait surtout grâce au « sentiment de cohérence » qui les habite, un état d’esprit relevé par le sociologue Aaron Antonovsky lors de ses travaux sur les survivants de l’Holocauste. Grosso modo, en période de crise, ces personnes sont capables d’analyser ce qui se passe, de reconnaître les pensées et les perceptions qui aggravent leur souffrance, puis de réévaluer leurs valeurs et leurs objectifs afin de mener une vie satisfaisante, en dépit de nouvelles contraintes. « Cette habileté est de loin le facteur de protection le plus important en ce moment, remarque l’experte en santé publique. Dans notre étude, ceux qui ont un sentiment de cohérence élevé sont quatre fois moins à risque de devenir dépressifs et cinq fois moins portés à penser au suicide. Bref, on découvre que l’idée qu’on se fait d’une situation, même si elle est objectivement stressante, joue un rôle majeur sur le plan de la santé mentale. »

Ces résultats recoupent ceux d’une autre étude menée par la chercheuse en psychologie Roxane de la Sablonnière, de l’Université de Montréal. « Parmi nos 3 600 participants, ceux qui jouissent d’un plus grand bien-être psychologique depuis le début de la crise ont davantage tendance à trouver les consignes des autorités claires, cohérentes et importantes, et à y adhérer personnellement », observe cette spécialiste de l’influence des grands changements sociaux sur l’identité individuelle et collective. Pour Mélissa Généreux, qui s’intéresse aussi aux effets des sources d’information sur la santé mentale, plus on nage dans la confusion, plus on se sent impuissant, voire à la merci des événements. « D’ailleurs, les gens qui s’abreuvent de fausses croyances — par exemple que l’industrie pharmaceutique a propagé le virus — sont plus susceptibles d’être en détresse. » 

Heureusement, le sentiment de cohérence et la résilience s’acquièrent, assurent tous les experts. Même à l’âge adulte, alors que le cerveau est moins malléable que celui des bambins. « L’identité est beaucoup plus dynamique qu’on le croit », soutient Roxane de la Sablonnière. Et des bouleversements aussi majeurs qu’une pandémie sont la voie royale pour provoquer des changements personnels profonds, tant sur le plan des valeurs que sur celui des attitudes ou des priorités. Parce que les gens sont forcés de se redéfinir par rapport à leur vie d’avant.

Avec ses patients meurtris par une tragédie, la psychologue Pascale Brillon travaille à faire émerger le sentiment d’autoefficacité, c’est-à-dire la confiance qu’ils ont bel et bien en eux la force de traverser la tempête, ainsi que la souplesse cognitive, qui permet de relativiser et de nuancer une situation, en évitant les « jamais » et les « toujours ». « Les discours intérieurs truffés de mots absolus, tels que “je ne m’en sortirai jamais” ou “personne ne n’aime”, empêchent de s’adapter à une situation », explique l’auteure de plusieurs guides, dont Se relever d’un traumatisme (Les Éditions Québec-Livres, 2017). Elle les amène également à écouter leur petite maman intérieure, celle qui leur dit avec bienveillance qu’il est temps d’aller se coucher et que trois verres de vin, c’est assez pour ce soir. « Il faut se préserver de comportements autodestructeurs pendant l’épreuve et s’envoyer le message qu’on se juge assez important pour prendre soin de soi. »

Se réconcilier avec sa finitude libère aussi d’une certaine anxiété, estime le philosophe Jean-Michel Longneaux. Car plus on s’accroche à son désir de toute-puissance, convaincu de maîtriser son destin et que la mort, c’est pour plus tard, plus on fait de sa vie un enfer, explique-t-il. « Tous les basculements de l’existence deviennent alors des affronts qui nous rappellent nos limites. C’est épouvantable d’angoisse et de souffrance, au point de conduire certains au suicide. » 

Ce spécialiste du deuil voit dans la pandémie une occasion de sortir de l’illusion de l’immortalité afin de reprendre conscience de ce que nous sommes vraiment, soit des êtres vulnérables, mais qui peuvent s’appuyer sur les autres pour rendre cette réalité supportable et savourer le temps qui leur est imparti. « Il y a de l’espoir : j’observe qu’un certain nombre d’individus, et même de collectivités, se disent qu’on ne peut plus continuer comme ça, tant à ce qui a trait à l’organisation des soins de santé qu’au rapport catastrophique à la nature, notamment. Sur le plan personnel, des gens font des virages, par exemple en laissant un emploi pour faire quelque chose de plus significatif à leurs yeux, ou en ralentissant la cadence afin d’accéder à plus de sérénité. Quelque chose en eux est en marche vers l’acceptation de leur condition humaine. »

Besoin d’aide ? Contactez la ligne québécoise de prévention du suicide, accessible en tout temps, au 1 866 APPELLE (1 866 277-3553) ou la ligne d’intervention psychosociale au 811. Des ressources sont également proposées sur le site Comment parler du suicide.

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Quel bel article! Il touche sur de nombreux points saillants de la condition humaine et explique sans jugement comment les gens vivent et peuvent vivre une situation. J’ajouterais que la vie est faite d’attentes et que l’écart entre ce qu’on veut et ce qui a lieu et toutes ses variantes temporelles sont une clef d’interprétation également. Au delà de tout ce qui a lieu, la foi est nécessaire, non pas spécifiquement celle en un Dieu bienveillant mais une foi que malgré toutes les choses qui ne vont pas tout va bien aller un jour. Ce n’est pas toujours facile mais la foi qu’il est possible de se construire un monde meilleure une belle vie… de penser qu’il est possible d’être heureux est important.

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