Cacouna : M. Heurtel, arrêtez tout !

Selon Valérie Borde, il faut abandonner le projet de terminal pétrolier à Cacouna et réexaminer les autres options — en prenant soin, cette fois, de ne pas considérer la valeur des écosystèmes touchés comme négligeable face aux promesses de retombées économiques.

cacouna
Photo : La Presse Canadienne/Greenpeace

Le jugement qui a forcé l’arrêt des travaux de TransCanada à Cacouna a montré avec quelle légèreté le ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques avait examiné les risques associés au forage. Mais il n’est pas trop tard pour réparer les pots cassés.

Le ministre David Heurtel doit prendre ce dossier à bras le corps, pour empêcher par tous les moyens possibles qu’un terminal pétrolier ne soit bâti à Cacouna.
Sante_et_science

Cette installation n’est ni indispensable à la stratégie maritime du gouvernement ni vitale pour TransCanada. Elle ouvre plutôt la porte à un développement anarchique du trafic maritime, où les intérêts à court terme priment sur un développement durable de la navigation dans le fleuve et l’estuaire.

Car au-delà des forages, le projet de terminal implique que deux à quatre pétroliers par semaine, à l’année longue, circulent dans cette partie de l’estuaire — qui, pour l’instant, est protégée des effets négatifs de la circulation maritime.

Pour rejoindre la longue jetée du port de Cacouna, ils vont devoir sortir du chenal Nord qu’empruntent la plupart des navires qui utilisent la voie maritime, pour passer au sud de l’île Rouge et se faufiler entre l’île Verte et l’île Blanche.

Les spécialistes des bélugas à Pêches et Océans Canada ont déjà tranché sur le genre de perturbations qu’amènera un passage accru des navires à cet endroit. L’information est publique : impossible de l’ignorer.

Véronique Lesage et ses collègues ont publié, cette année, un rapport intitulé Répercussions de la déviation du trafic maritime dans l’estuaire du Saint-Laurent sur le béluga (Delphinapterus leucas) : le secteur des sciences à l’appui de la gestion du risque (pdf), qui montre que :

Le maintien ou la concentration la plus grande possible du trafic commercial dans le Chenal Nord constitue le scénario réduisant au maximum les répercussions sur le béluga de l’Estuaire du Saint-Laurent et son habitat.

Même si les risques de marée noire sont minimes, et même si TransCanada adoptait un comportement exemplaire pour limiter les fuites de carburant dans le fleuve au moment des transbordements, le simple bruit du moteur des pétroliers — qui vont devoir manœuvrer et accélérer pour repartir du terminal — constituera une nuisance importante et inévitable avec le projet actuel. Tout comme les vagues dans leur sillage, qui vont accroître l’érosion des berges et perturber les battures des îles environnantes.

Or, cette partie de l’estuaire n’est pas seulement une pouponnière à bélugas. C’est aussi un milieu très riche en biodiversité, un «hot spot» de la conservation, où évoluent notamment de nombreux oiseaux marins et une multitude de poissons.

Le ministère de l’Environnement connaît d’ailleurs très bien cette zone, où il projette d’établir une nouvelle réserve de biodiversité, à l’Île-aux-Lièvres. Dans son Plan de conservation (pdf), publié en septembre 2013, on peut notamment lire que :

L’Île-aux-Lièvres fait partie d’une vingtaine d’îles entre Kamouraska et le point de confluence du Saguenay et du Saint-Laurent. Ces îles et l’espace marin qui les sépare sont d’une importance majeure pour la faune côtière et marine. La localisation et la grandeur de l’île aux Lièvres en font la clé de voûte de la conservation de la faune de l’estuaire du Saint-Laurent.

On n’a vraiment pas besoin d’un terminal pétrolier là, au milieu !

Preuve que la partie de l’estuaire située près de la rive sud du fleuve (entre Kamouraska et Trois-Pistoles) est particulièrement importante du point de vue écologique, on y trouve déjà de multiples autres zones protégées, telles que :

– la Héronnière de la Grande Île de Kamouraska (habitat faunique protégé par le ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques) ;

– le Parc marin du Saguenay–Saint-Laurent (Parcs Canada et Parcs Québec — voir carte du zonage [pdf], page 12) ;

– le Refuge d’oiseaux migrateurs de L’Isle-Verte, site de la Convention sur les zones humides d’importance internationale RAMSAR ;

– la Réserve nationale de faune de la Baie de l’Isle-Verte ;

– la Réserve nationale de faune des îles de l’estuaire (Environnement Canada) ;

– l’archipel des Pèlerins (protégé par la société Duvetnor) ;

– la Réserve naturelle, le refuge d’oiseaux migrateurs et le Lieu historique national de l’Île-aux-Basques ;

– la Réserve naturelle de l’Île-aux-Pommes.

Actuellement, selon les chiffres de Transports Canada, 89 % du volume de pétrole qui transite par navire au Québec est chargé ou déchargé à Montréal et à Québec.

Il me semble que tout nouveau projet de transbordement pétrolier devrait viser en priorité ces deux ports, puisque les nuisances et les risques y sont déjà présents.

Pour une entreprise comme TransCanada, qui dit se préoccuper de développement responsable du transport de produits pétroliers et qui affirme, dans son rapport de responsabilité sociale et environnementale, avoir à cœur la protection de la biodiversité, Cacouna est vraiment un très mauvais choix.

L’économiste des HEC Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie (et membre de l’équipe à laquelle Québec vient de confier son Étude environnementale stratégique sur les hydrocarbures), se demande même pourquoi la compagnie a besoin d’un terminal au Québec, alors qu’elle en projette un autre à Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick. En construire un seul — quitte à ce qu’il soit plus gros — minimiserait certainement les perturbations !

M. Heurtel a de la chance, puisque la Cour supérieure lui a donné une chance de rattraper sa bévue. À lui, maintenant, de faire vite pour ramener son gouvernement et TransCanada au bon sens.

Il faut abandonner ce projet de terminal pétrolier à Cacouna et réexaminer les autres options, en prenant soin, cette fois, de ne pas considérer la valeur des écosystèmes touchés comme négligeable face aux promesses de retombées économiques.

* * *

À propos de Valérie Borde

Journaliste scientifique lauréate de nombreux prix, Valérie Borde a publié près de 900 articles dans des magazines depuis 1990, au Canada et en France. Enseignante en journalisme scientifique et conférencière, cette grande vulgarisatrice est à l’affût des découvertes récentes en science et blogue pour L’actualité depuis 2009. Valérie Borde est aussi membre de la Commission de l’éthique en science et en technologie du gouvernement du Québec, en plus d’être régulièrement invitée dans les médias électroniques pour commenter l’actualité scientifique. On peut la suivre sur Twitter : @Lactu_Borde.

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie

12 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Madame Borde, dans votre argumentaire vous n’egligez 3 détails essentiel pour bien comprendre la situation
Premièrement il y a déjà un port à vocation industriel a cacouna , ce que veut faire TransCanada est d’ajouter une nouvelle branche au quai déjà existant.
Deuxièmement, le pipeline de TransCanada va permettre a nos raffineries de s’alimenter avec notre pétrole, donc elles n’auront plus à importer du pétrole de l’étranger par bateau, ce qui réduira d’autant le nombre de pétrolier devant parcourir le fleuve jusqu’à montreal ou Lévis .
Troisièmement su vous avez vraiment a cœur la protection des baleines, vous devriez militer aussi pour l’interdiction des croisières aux baleines qui sont très présente dans la région . En fessant un petit estimer rapide, dison 20 bateaux de croisière qui font 3 sorties par jour, ça fait 420 bateaux par semaine qui dérange et harcèle les baleines , je crois que c’est bien pire que 3 pétroliers …

– le terminal de TransCanada sera situé tout près du port, mais pas dans le port, c’est pas une nouvelle branche mais bien l’équivalent d’un 2e port;
– le pétrole transporté par le pipeline servira exclusivement à l’exportation, pas aux raffineries québecoises;
– ya une énorme différence entre un petit bateau de croisière et un mega pétrolier (bruit, eaux de ballast, risque de déversement, etc.). Il y a aussi la question du forage pour la construction du port, ce pourquoi la cour supérieur a stoppé les travaux.

Petite correction. C’est du pétrole Lourd qui va transiter par là et pour l’exportation. Même si on le voulais, les raffineries québécoises ne pourraient pas le traiter.

Quand je vois un article comme le vôtre je me demande toujours combien de fois dans votre vie où dans votre travail vous utilisez l’avion où l’auto comme moyen de transport et dépensiez des tonnes de pétrole, que vous ne voulez pas utiliser au Québec. C’est correct en autant que le pétrole vienne d’un autre province où d’un autre pays et qu’il passe dans un espèce de tuyau au dessus de notre province, pour qu’on puisse se dire immaculés. Si je vous dis qu’un seul voyage Montréal/Paris en gros porteur vous dépensez plus de pétrole qu’une personne utilise pendant toute sa vie avec son auto.
C’est certain qu’on ne peux mettre des terminaux pétroliers partout dans la province mais si vous les déplaciez de quelques kilomètres vous aurez le même problème cette fois probablement à cause des grenouilles, des chevreuils, des canards où des oies blanches etc. C’est sûr que si vous mettez un immense terminal en Ontario près de la Baie James et le suivant au Nouveau-Brunswick on protège notre province immaculée et tue les baleines des autres provinces. Si vous voulez être parfaitement propre commencez à vous promener à pied où en bicyclette.

Actuellement je ne vois pas de pipeline ni de port pétolier a Cacouna, et pourtant je me déplace en voiture et je prend l’avion. Là n’est pas le problème. La question est comment répondre à la demande croissante de pétrole dans 10-15 ans. Augmenter l’exploitation des sables bitumineux OU investir dans les énergie propre/renouvelable et dans l’efficacité énergétique?

Petite correction. Un vol vers Paris allez retour, c’est l’équivalent d’à peu près un an de voiture. Pas un vie.

La distance Montréal / Paris en avion est de 5512 kms aller retour donne 11024kms. Un avion 747/400 utilisé par air France utilise 16.1 litre au kilomètre. Soit 177486.4 litres Si vous utilisez 60 l. par semaine ça prendras 56 ans pour égaler votre voyage à Paris.

Vos 56 ans répartis sur 800 passagers font alors moins de 25 jours ce qui rest peu pour parcourir plus de 11.000 kilomètres… Non ?

A ROGER 16 : Votre réisonnement ne résiste pas une seule seconde au fait que l’on est rarement seul dans une « gros porteur ». Le pétrole consommé sera bientôt à diviser par 400 à 850 passagers. Votre mauvaise foi est évidente comme tout bon rêveur écologiste. De plus on ne peut pas comparer un pétrole lourd et brut à du kérosène que vous êtes incapables de raffiner chez vous..

La vraie solution, ce serait d’agir pour cesser l’utilisation des produits pétroliers, pas seulement pour les véhicules, bateaux, avions et autres, mais dans tout notre environnement. Il y a une utilisation de molécules de pétrole dans tout ce qui nous entoure et que nous utilisons comme les vêtements, les habitations, les appareils domestiques et de communication, etc. Il me semble important de commencer à utiliser des matériaux recyclables et moins nocifs pour l’environnement. La fourrure est de ce type au grand dam des protecteurs des animaux.
Enfin, le pétrole acheté des pays producteurs où le droit des femmes est bafoué est-il propre?

Le port de Cacouna a été construit pour recevoir de gros bateaux, après d’innombrables suppliques des instances régionales, avant 1981. Si tout cela tardait, c’était la faute du Fédéral qui n’allait pas assez vite selon l’opinion publique! Le Fleuve Saint-Laurent est l’objet d’un grand trafic maritime depuis des siècles, jalousement gardé, et surveillé par les pilotes du Saint-Laurent, une de nos plus vieilles institutions. Des pétroliers y voguent depuis des lustres. À titre d’exemple, devant la ville de Québec, des remorqueurs manoeuvrent des pétroliers jusqu’à leur mouillage au terminal pétrolier de St-Romuald depuis des décennies, sans que personne ne s’inquiète outre mesure. Pourtant, ils ne font pas que passer au milieu du canal, ils exécutent des tête-à-queue, évitent les navires qui descendent vers la mer, et gardent l’oeil sur les innombrables voiliers qui volètent autour, en plein milieu urbain! Si c’est bon pour l’homo quebecensis, c’est bon pour le béluga, non?
La disparition des bélugas a sans doute beaucoup plus à voir avec la hausse de température de l’eau du Saint-Laurent, avec la baisse du plancton à l’entrée du Saguenay, et de d’autres facteurs comme la multiplication des bateaux observatoires, kodiaks et autres embarcations qui ne cessent de leur tourner autour. Ah! les beaux bélugas, que c’est beau la nature!
Le Fleuve Saint-Laurent est une voie maritime de première importance, qu’il faut protéger, soit, mais qu’il est insensé de vouloir sanctuariser. Nous en sommes là, à écouter les manifestants adeptes du risque zéro et du principe de précaution à outrance.
Si les écolos veulent vraiment sauver les bélugas et leurs innombrables congénères, qu’ils manifestent en faveur d’une taxe majeure sur les produits du pétrole, à commencer par l’essence automobile et le transport. Cela aura un effet certain sur la vie maritime, et le temps presse.

Je ne partage pas votre avis car je pense que votre « homo quebecensis » est infiniment plus adaptable à l’environement que toutes les autres espèces (sauf peut-être les rats…) C’est d’ailleurs ce qui en fait le plus grand prédateur de la planète. Il n’est donc pas possible de considérer que ce que l’homme supporte est supportable, sans dommage, par le reste du monde animal et sans doute encore moins par des espèces envoie de disparition comme le sont des milliers d’espèces sur notre planète. Il serait certainement plus judicieux d’envisager de placer ce genre de NUISANCE en un lieu moins sensible comme il en existe tant votre espace est vaste. Taxer les tonnes de pétroles transitant au Québec serait aussi une excellente source de revenu pour nourrir vos politiciens aussi avides sue les nôtres tout en faisant réfléchir à deux fois votre « lobby des pétroliers » de l’Alberta qui disposent de ressources dont ils tendent visiblement à conserver la plus grosse part.comme le lion tend toujours à le faire jusqu’à ce qu’il est besoin du rat pour le déliver…