Calmons-nous avec le nerf vague

Des influenceurs affirment que de simples exercices, comme des mouvements des yeux, peuvent « réinitialiser » le nerf vague pour guérir l’anxiété et la dépression, tout en améliorant la mémoire. Il y a beaucoup d’exagération là-dedans.

Ametamorworks / Getty Images / montage : L’actualité

L’auteur est communicateur scientifique pour l’Organisation pour la science et la société de l’Université McGill. Il est titulaire d’un baccalauréat en biochimie et d’une maîtrise en biologie moléculaire. En plus d’écrire de nombreux articles, il coanime le balado The Body of Evidence. 

Les zones d’ombre et les vœux pieux concernant un sujet scientifique émergent peuvent être transformés en certitudes. Alors que les chercheurs explorent les profondeurs ténébreuses de notre système nerveux avec l’équivalent d’une lampe frontale au faisceau très étroit, les influenceurs du bien-être se targuent d’avoir une vision 20/20, à la limite de la clairvoyance. Un os déterré devient une bête mythique, le doute est converti en tutoriels.

Le nerf vague – parfois aussi appelé « vagal » – est la coqueluche des adeptes de la médecine naturelle. Son arborescence complexe en fait le sujet idéal d’une multitude de prétentions que font valoir les professeurs de bien-être. En ligne, on le présente comme « la clé du bien-être », « l’autoroute de la santé » et même « la manifestation physique de l’âme ». La « réinitialisation » de ce nerf par une série d’interventions de routine est censée vaincre l’anxiété et la dépression, améliorer la mémoire et accroître l’altruisme et la réussite dans la vie. Et si vous manquez de temps pour faire les exercices prescrits pour stimuler votre nerf vague, vous pouvez dépenser 65 dollars sur le site goop de Gwyneth Paltrow pour obtenir l’huile de massage étant destinée à cette partie du corps, un mélange de jojoba, de notes de citron vert et bergamote et d’autres plaisirs olfactifs.

Le nerf vague existe bel et bien, et il y a de véritables moyens de soigner des problèmes de santé en se servant de l’autoroute de l’information de notre corps. Mais ces interventions entièrement naturelles dont on fait l’apologie en ligne ? Un examen approfondi les renvoie aux zones d’ombre et aux vœux pieux.

Des expériences électrisantes

Notre système nerveux est constitué de lignes de transmission qu’on appelle les nerfs, qui envoient des informations dans les deux sens dans tout notre corps. Les nerfs connectés directement au cerveau sont les nerfs crâniens, et le plus long de ces derniers est le nerf vague. (Le plus long nerf du corps serait le nerf sciatique, qui descend dans chaque jambe. Il est certainement le plus gros, selon le manuel Gray’s : Anatomie pour les étudiants, mais je n’ai pas trouvé de source fiable confirmant qu’il était le plus long.) On pourrait imaginer le nerf vague comme un simple bout de corde, mais il s’agit en fait plutôt d’un arbre qui se ramifie sans cesse. Sa cartographie a été réalisée principalement chez le rat, et les scientifiques présument que ces détails anatomiques, pas encore tous connus, sont assez semblables chez l’humain.

Nous le désignons au singulier, mais en réalité, il s’agit d’une paire de nerfs, l’un du côté gauche et l’autre du côté droit. Ils descendent du cerveau et, par une série d’embranchements, accèdent au cœur, aux poumons, à la rate, au foie, au diaphragme et aux intestins. Le mot latin « vagus » signifie « vagabond », et cette arborescence sinueuse est surnommée notre « cerveau intérieur inconscient ». Le nerf vague aide le cerveau à ressentir la pression, la douleur, la température et l’inflammation à l’intérieur du corps, et il peut réguler certains de ces états intérieurs. En fait, lorsque le cerveau demande au cœur, aux poumons et aux viscères si tout va bien en bas, les réponses arrivent généralement par le nerf vague.

En descendant vers le tronc, ce nerf passe par le cou à un endroit facile d’accès. À cette hauteur, il est entouré d’une gaine qui enveloppe également la carotide et la veine jugulaire interne. Si vous touchez la partie inférieure de votre oreille (le lobule) et que vous promenez vos doigts le long de votre cou, vous tracez le trajet du nerf vague.

En raison de sa facilité d’accès, les médecins se sont bien demandé ce que pouvait produire la stimulation de ce nerf. À la fin des années 1800, alors que l’on pensait que l’épilepsie était causée par une trop grande circulation sanguine dans le cerveau, le neurologue James Corning a tenté de traiter cette maladie en stimulant électriquement le nerf vague. Il utilisait une fourche en forme de Y qui appuyait sur le nerf vague de chaque côté du cou et qui conduisait l’électricité générée par une batterie. L’idée était de réduire le flux sanguin dans le cerveau et de ralentir le cœur. Les résultats furent décevants, mais ce n’était que le début des expérimentations sur le nerf vague.

Un siècle plus tard, la Food and Drug Administration des États-Unis allait approuver un dispositif qui stimule le nerf vague pour traiter (non sans opposition toutefois) l’épilepsie difficilement soignable et la dépression résistante aux traitements. Il s’agit d’un disque implanté chirurgicalement dans la poitrine, dont le câble atteint le nerf vague gauche et s’enroule autour de lui. Les stimulateurs du nerf vague plus récents ne nécessitent pas d’intervention chirurgicale. Ils ressemblent à des pistolets à impulsion électrique ou à des téléphones intelligents, et ils agissent à travers la peau pour stimuler le nerf vague. Ils ont été approuvés dans certains pays pour soigner, entre autres, les maux de tête, les troubles gastriques et les symptômes du syndrome de stress post-traumatique, bien que la façon de les utiliser ne soit pas toujours optimale. Des études sont en cours pour voir si la stimulation du nerf vague pourrait aider à lutter contre un plus large éventail d’affections, comme la maladie d’Alzheimer et la fibromyalgie.

Même sans appareil stimulant électriquement le nerf vague, un médecin peut s’en servir de manière intéressante. J’ai parlé au Dr Christopher Labos, cardiologue et associé de l’organisme pour lequel je travaille – l’Organisation pour la science et la société de l’Université McGill -, de ce qu’il appelle une technique très « Jedi ». Parfois, quand le cœur bat de façon irrégulière, un médecin peut masser le côté du cou, ce qui envoie au cerveau un message qui passe ensuite par le nerf vague, ralentit le cœur et peut briser ce rythme irrégulier.

Le pouvoir du nerf vague se manifeste également chez les nourrissons : lorsque le nerf détecte que le bébé est immergé dans l’eau, il ordonne au cœur de ralentir et aux vaisseaux sanguins de se resserrer afin, croit-on, de l’aider à survivre. C’est ce qu’on appelle le réflexe de plongée.

Toutes ces applications médicales peuvent cependant sembler un peu trop artificielles aux yeux de certains. Existe-t-il un moyen naturel de stimuler son nerf vague à l’âge adulte ?

Un battage médiatique qui met les nerfs à vif

Les vidéos sont séduisantes. Elles parlent d’exercices simples pour « réinitialiser » notre nerf vague. En effet, le système nerveux parasympathique intervient dans « le repos et la digestion ». Il nous calme, et sa porte d’entrée est le nerf vague. En regardant de côté et en tournant la tête dans un sens, puis en répétant l’exercice en sens inverse, nous pouvons « débrancher notre cerveau de l’anxiété », dit-on. Étant donné que l’anxiété chronique touche près de 1 Canadien sur 11 au cours de sa vie, de simples mouvements oculaires constitueraient une révolution dans le domaine des soins de santé si cela fonctionnait.

Lorsqu’on a montré à Simon Cork, Ph.D., chargé de cours en physiologie, l’une des vidéos d’exercices les plus populaires pour la stimulation du nerf vague, il a déclaré au média Inverse que les recommandations de la vidéo n’étaient pas fondées sur la science. Notre compréhension de l’anxiété est encore floue. Parler du nerf vague et de la neuroplasticité — le fait de refaçonner notre cerveau malléable — peut sembler scientifique et donc fiable, mais il s’agit de pseudoscience dans ce contexte.

De nombreuses autres notions sous-tendent ces guides pratiques sur la puissance de notre nerf vague, et l’aficionado du bien-être connaît bien tous ces concepts. Devant une recherche fondamentale prometteuse et quelques applications technologiques, les influenceurs du bien-être se demandent : « Mais ne pourrions-nous pas faire cela naturellement ? » Or, l’origine naturelle ou synthétique d’une chose n’a aucune incidence sur son utilité ou sa sécurité. Les exercices de mouvements oculaires doivent faire leurs preuves avant de pouvoir être proclamés efficaces.

Alors que la science torture sans cesse le cerveau avec des nuances, les gourous de la santé naturelle visent la simplicité en noir et blanc. Le nerf vague est un excellent exemple de ce que j’appellerais le mythe du croque-mitaine et de la panacée : tout ce qui ne va pas chez vous, prétendent-ils, est dû au nerf vague, et tout remède passe aussi par celui-ci. Dans un monde toujours plus complexe, croire à une simple histoire de bien et de mal peut sembler éclairant, mais cette lucidité est un mirage.

Ce que la communauté du bien-être recommande pour stimuler le nerf vague — mouvements oculaires, méditation, massage, immersion en eau froide, chant et fredonnement —, si ça fonctionne, est sans doute bénéfique grâce à un phénomène très simple : la relaxation. Prendre un moment pour soi, faire une pause dans une situation stressante et se concentrer sur sa respiration peut, en effet, aider temporairement à se sentir mieux. Le nerf vague n’est qu’un habillage scientifique destiné à transformer le bon sens en une astuce corporelle avant-gardiste et entièrement naturelle.

Face à un tel battage médiatique, la meilleure réponse est de sortir de notre état parasympathique et de combattre la tentation des solutions faciles avec une bonne dose de scepticisme.

Message à retenir :

  • Le nerf vague est le plus long nerf crânien. Il transmet des informations du cerveau à de nombreux organes de la poitrine et de l’abdomen, puis il fait la même chose dans l’autre sens.
  • On peut stimuler le nerf vague dans un contexte médical pour aider à rétablir un rythme cardiaque régulier ou pour traiter certaines affections à l’aide d’un appareil utilisant l’électricité.
  • De nombreux influenceurs du bien-être font une variété d’allégations non fondées sur la stimulation ou la « réinitialisation » de votre nerf vague par des exercices simples comme des mouvements des yeux ou le fredonnement.

La version originale (en anglais) de cet article a été publiée sur le site de l’Organisation pour la science et la société de l’Université McGill.

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