Ce qu’un décès en France nous dit sur l’état de la recherche médicale

De telles recherches sont aussi menées au Québec. Il n’existe pas de registre, mais selon le magazine Protégez-vous, de 9 000 à 12 000 Québécois y participeraient chaque année.

La ministre française de la Santé Marisol Touraine, à gauche, et le professeur Gilles Edan.(Photo: David Vincent/AP Photo)
La ministre française de la Santé, Marisol Touraine, à gauche, et le neurologue Gilles Edan. (Photo: David Vincent/AP Photo)

Sante_et_scienceLa nouvelle a fait le tour du monde la semaine dernière: un patient ayant participé à une simple recherche médicale est en état de mort cérébrale à Rennes, en France. L’annonce du décès est venue quelques jours plus tard. Selon le neurologue Gilles Edan, l’imagerie par résonance magnétique montrait des lésions profondes, nécrotiques et hémorragiques. Une catastrophe.

Quatre autres volontaires participant à la même étude sur le médicament expérimental BIA 10-2474 souffraient d’effets secondaires moins graves et ont aussi été hospitalisés pour être soignés. Un cinquième, n’ayant pas subi d’effets notables, a tout de même été hospitalisé par prudence.

De quel genre de recherche s’agit-il, que s’est-il passé et quelles leçons en tirer? Voilà des questions pertinentes à explorer.

Le BIA 10-2474

Le BIA 10-2474 est un inhibiteur de l’hydrolase des amides d’acides gras, enzyme qui agit sur le système endocannabinoïde du cerveau, ces récepteurs aux fonctions complexes, encore mal connues, mais qui concernent notamment la régulation de la douleur et de l’humeur. Une molécule connue pour ses effets sur ce système est le THC, présent dans la marijuana, mais le BIA 10-2474 n’en est pas une substance dérivée.

Depuis l’été 2015, on testait des doses uniques de BIA 10-2474 sur des volontaires sains, jusque-là sans problème. La compagnie à l’origine de la création du médicament, BIAL, une grande pharmaceutique portugaise, a été fondée en 1924.

Six volontaires ont donc reçu des doses répétées de ce médicament en janvier et étaient observés sur place dans les locaux de la compagnie Biotrail, qui coordonnait cette recherche pour le compte de BIAL. Quarante prises de sang successives devaient permettre un suivi serré.

Une étude de phase I

La recherche en cours — interrompue depuis — était une étude de phase I, qui constitue la première administration chez les humains d’un médicament à l’étape de son élaboration. Une telle étude suit les études «précliniques», qui consistent plutôt en l’analyse «de la molécule, sa structure, son effet sur les cellules, son effet sur l’animal au niveau comportemental et biologique, et l’étude des organes cibles».

L’étude de phase I est ainsi définie par les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC):

«Dans les essais de phase 1, le médicament est administré à un nombre limité de volontaires en santé pour établir l’innocuité globale, déterminer les effets secondaires, et établir la dose qui est sûre et tolérable pour les humains.»

Habituellement, on administre alors des doses croissantes du médicament, afin d’évaluer la dose maximale tolérée. Selon les entrevues données par les autorités françaises, dans le cas du BIA 10-2474, il est possible qu’on ait plutôt procédé à l’essai de plusieurs doses en parallèle sur divers groupes, un processus apparemment plus risqué.

Quant aux complications sérieuses de telles études, elles semblent extrêmement rares. Un autre décès serait survenu il y a de nombreuses années en Grande-Bretagne.

Les études de phase I au Québec

De telles recherches sont aussi menées au Québec. Il n’existe pas de registre, mais selon le magazine Protégez-vous, qui a exploré le sujet en 2014 sous la plume de la journaliste Catherine Crépeau, de 9 000 à 12 000 Québécois y participeraient chaque année:

«Une sélection faite au téléphone élimine les candidats qui ne répondent pas aux critères: âge, taille, poids, état de santé et disponibilité. Les volontaires retenus signent ensuite le formulaire de consentement et se soumettent à un examen médical (prise de sang, analyse d’urine, électrocardiogramme, etc.), en fonction du protocole de l’essai.»

Ces volontaires ne sont pas «rémunérés», du moins pas au sens propre: on parle plutôt d’indemnité financière et de remboursement de dépenses. D’après l’enquête de la journaliste, les participants recevraient ainsi de 700 $ à 4 000 $ de dédommagement, selon le type et la durée de l’étude.

C’est qu’au Québec, de telles pratiques ne sont pas «commerciales», selon la Dre Michèle Marchand, secrétaire du Groupe de travail en éthique clinique du Collège des médecins du Québec, citée par Protégez-vous:

«Il y a consensus sur le fait que la recherche médicale ne doit pas devenir un échange commercial, car il y aurait des effets pervers. Certains pourraient en faire un job, comme aux États-Unis, où on voit des gens qui donnent du sang ou du sperme à répétition.»

En France, selon une directive européenne, la rémunération ne peut dépasser 4 500 euros par année par personne. Il apparaît justifié que les participants reçoivent une telle compensation, puisqu’ils prennent un risque, tout en ne pouvant jouir d’aucun gain, n’étant pas malades.

Les études de phases 2 et 3

Si les études de phase 1 sont couronnées de succès (ce qui n’est sûrement pas le cas pour le BIA 10-2474), on passe aux études de phase 2, soit l’administration d’une ou plusieurs doses de médicament à un petit nombre de patients atteints de la maladie cible, en le comparant cette fois à un placebo ou encore à un traitement reconnu efficace.

Les IRSC en résument le principe ainsi:

«Dans les essais de phase 2, le médicament est administré à un nombre limité de personnes atteintes de la maladie à traiter. Ces essais visent à établir la dose optimale du médicament et à mettre en évidence toute préoccupation relative à son innocuité.»

Si le médicament franchit avec succès cette deuxième étape humaine, c’est le temps de passer aux grandes études de phase 3, où l’on administrera le médicament à large échelle à un groupe de patients en nombre suffisant pour établir son utilité, toujours en comparaison avec un placébo ou un traitement reconnu comme étant efficace.

C’est seulement si les résultats d’une étude de phase 3 sont convaincants qu’une demande d’homologation peut être déposée à Santé Canada. Ensuite, le médicament pourra être commercialisé.

Les IRSC définissent ainsi les études de phase 3:

«Dans les essais de phase 3, le médicament est administré à un grand nombre de personnes atteintes de la maladie à traiter. Cette phase prend habituellement la forme d’essais contrôlés randomisés pour voir dans quelle mesure le nouveau produit est supérieur à l’absence de traitement (placébo) ou au meilleur traitement existant (comparateur). Les effets indésirables sont notés et étudiés. Si les essais de phase 3 se révèlent fructueux, le médicament peut être approuvé par Santé Canada et rendu accessible au public.»

Une étude de phase 3 peut inclure des milliers de patients — voire de dizaines de milliers —, comme dans les grandes études multicentriques de cardiologie, se déroulant souvent sur plusieurs continents et dans des centaines de centres de recherche à la fois.

L’Institut de cardiologie de Montréal, où je travaille, coordonne de telles études partout dans le monde.

Des conséquences sur la recherche?

Est-ce que le drame de Rennes aura des conséquences, notamment sur la recherche de phase 1? C’est possible, à court terme. Les gens pourraient se montrer un peu plus inquiets et les volontaires sains, plus difficiles à trouver.

Les participants savent qu’elles ne sont pas entièrement exemptes de risques et sont d’ailleurs bien informés (ou doivent absolument l’être) par les chercheurs des effets éventuels, même si des conséquences imprévisibles comme celles rencontrées à Rennes sont toujours possibles. Par contre, les montants versés aux personnes qui acceptent de participer à ces études devraient nous faire réfléchir. D’une part, parce que le recrutement se fait fort probablement chez des gens qui manquent de moyens financiers, et pour qui ces «indemnités» constituent un revenu. D’autre part, parce que les montants en cause peuvent pousser les volontaires à prendre des risques au-delà de ce qu’ils accepteraient autrement.

Mais il faut tout de même rappeler qu’il s’agit d’une situation absolument exceptionnelle, et que les études de phase 1 sont essentielles au développement de la recherche et qu’aucun nouveau médicament ne pourrait être commercialisé sans y avoir d’abord été soumis. Pourvu, bien entendu, que tout ait été fait selon les règles de l’art.

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1 commentaire
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Merci de nous avoir expliqué le processus qui conduit à l’homologation d’un médicament. Texte très éclairant.