CEIC : Si Gilles Cloutier ne ment pas, alors qui a menti ?

Il n’y a que deux possibilités : soit Gilles Cloutier ment, soit ceux qui plaident l’innocence mentent. Ou alors, c’est qu’ils sont vraiment « innocents ».

J’ai écouté attentivement le témoignage de l’homme ce matin. Des réponses calmes, précises, posées. Tout ce qu’il décrit est factuel et basé sur un vaste parcours. Ça paraît lui même « normal ».

Il me semble à peu près impossible qu’il mente. Pourquoi le ferait-il? Il n’a aucune raison. Il nous dévoile en toute candeur de nouvelles couches d’un système bien organisé où, comme contractuel pour des firmes, organise des élections, des soirées de financement et des dons en échange de contrats. Il invite des élus municipaux et des « conseils au complet » chez lui.

Il forme même des maires à remplir des grilles d’évaluation en lui donnant des modèles! Des activités « de développement des affaires ». Business as usual. Pour la route 125 dans les basses Laurentides, il pouvait même établir avec précision ses appuis sur un comité de sélection (4/5) et le score à viser (92.5%).

Comme beaucoup de cela est passablement illégal, pourquoi inventerait-il une histoire qui va laisser un souvenir plutôt amer, alors que visiblement, l’homme est plutôt une sorte de héros dans son milieu, d’ailleurs chaleureusement applaudi dans une soirée sportive?

Mais quelle règle ne connait pas ses exceptions? Quelle loi ne peut être contournée? Surtout si tout le monde ferme les yeux. Ou les garde ouverts, mais refuse de voir. Ou voit, mais refuse de comprendre. Ou comprend, mais refuse d’agir. Ou agit, mais sans efficacité. Ce qui revient au même.

Quand un comportement est répandu, ça devient un peu la norme, même s’il est contraire à la loi. Tenez: la vitesse maximale sur une autoroute. La majorité des voitures roulent à 105-110 km/h, non? Et tout le monde sait que la police tolère cette vitesse. Et ne donne pas de ticket. Et que ce n’est pas grave. C’est donc passé dans les mœurs. Même si c’est illégal.

Le ton de monsieur Cloutier ne fait pas «préparé par une armée d’avocats», comme on en a vu. Il répond simplement, factuellement, directement, sans hésitation. Décrivant en détail et sans aucune réserve les stratégies visant à favoriser la firme qui l’emploie.

Heureusement d’ailleurs qu’il possède une excellente mémoire, bien plus affutée que celle de beaucoup de témoins à la commission. Qualité importante quand on comprend l’ampleur de son « travail » et sa durée, puisqu’il pratique son «métier» depuis… Duplessis!

On nous montre la vidéo d’un événement sportif organisé par monsieur Cloutier. C’était en 2004. Toute une réussite. Monsieur Cloutier avait loué une loge qui pouvait accueillir 300 personnes. Ce n’est pas rien.

Pourquoi de telles soirées? Pour 15-20% des invités, c’était apparemment par intérêt pour le sport (mais c’était quand même des maires qui pouvaient apporter du travail à sa firme), alors que pour les 80-85% des autres, c’était pour les affaires, tout simplement.

Il en tire une petite fierté, de ses événements, monsieur Cloutier. Ce qui n’est pas étonnant: attirer un maire de Montréal (Gérald Tremblay), un cardinal (Jean-Claude Turcotte), un président de l’Assemblée nationale (Michel Bissonnet), des députés (Jacques Dupuis et Jean-Marc Fournier)*, de même (cela me fend un peu le cœur) qu’une brochette de joueurs de hockey (Jean Béliveau, Henri Richard, Pierre Bouchard, Yvon Lambert) et même Yvon Deschamps, il faut quand même le faire. Mais il n’en rajoute pas, à la manière de celui qui sait ce qu’il vaut. Dans tous les sens du mot. Il le dit lui-même: c’était rentable. Pas au début, mais à la fin, que oui.

Du développement des affaires, donc :«Chaque soirée m’apportait un petit peu plus.» On parle à terme de s’implanter dans 160 municipalités. Ce n’est pas rien.

D’ailleurs, afin de simplifier les choses et de pouvoir les identifier facilement, tous les hauts dirigeants de Roche portaient des fleurs rouges à la boutonnière à cette soirée et sont formellement présentés à la foule des invités qui semble se presser aux portes.

Le problème avec ce témoignage, qui fait passer monsieur 3% pour un amateur, c’est qu’il est pratiquement incompatible avec celui de plusieurs autres témoins qui ont aussi répondu avec calme et conviction, et surtout sans un clignement des yeux, que cela n’existe pas, ou qu’ils n’en ont rien vu, rien entendu. Que si ça se passait, ils n’étaient pas de ceux qui en profitaient, etc. Des témoins souvent bien préparés, habiles, parfois confrontants. Alors que monsieur Gilles Cloutier parle comme un livre ouvert, sans filtre. Il nous raconte sa vie, une belle vie, où il était un des meilleurs de sa catégorie.

Je ne peux savoir avec certitude qui ment. Mais il est certain que quelqu’un ment. Et pas à peu près. Faites votre choix. C’est impossible de concilier les témoignages.

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L’argent mène le monde, on le sait. Il a toujours été intimement lié à la politique, depuis les temps les plus anciens. Je suis en train de lire l’histoire de France. Les rois qui n’arrivaient pas à « lever l’impôt » ne pouvaient gouverner véritablement. Des seigneurs locaux prenaient alors toute la place.

Il semble que l’argent permette de faire des miracles, c’est-à-dire de biaiser suffisamment le processus démocratique pour obtenir des résultats électoraux tangibles. Du moins au municipal, où c’est « clef en main », une élection, apparemment. Au provincial, ça reste à voir. Mais pourquoi pas?

Apparemment, toujours selon monsieur Cloutier, après le passage de la loi sur le financement des partis politiques par le premier gouvernement Levesque, à peine 2-3 ans avaient suffi pour trouver la parade et reconstituer un financement digne de ce nom, dorénavant illégal. Un financement illégal qui serait aujourd’hui largement majoritaire.

Alors quoi? Quelles sont les options? Baissons-nous les bras, comme aux États-Unis, où les pressions ont fait sauter les verrous (déjà lâches) du contrôle des dépenses électorales, en permettant par la bande à toute personne, mais surtout toute entreprise, d’investir autant qu’elle veut dans un processus électoral, au risque de le biaiser complètement. Mais en toute légalité?

Avec les effets pervers que l’on sait, notamment le contrôle de l’agenda politique par des firmes privées, à petite échelle dans une ville pour obtenir des contrats. Mais aussi à plus grande échelle dans les gouvernements pour influencer les politiques et donc le modèle même de société que nous souhaitons?

Quoi qu’il en soit, je vous dis merci, monsieur Cloutier. Par pour ce que vous avez fait, mais pour ce que vous avez dit cette semaine. Merci pour votre franchise.

Il est illusoire d’éliminer toute corruption. L’idée est de trouver les moyens d’en limiter l’ampleur. Le rapport de la commission va être vraiment intéressant à lire. Surtout dans ses recommandations.

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* Ajout 2 mai. Les députés Guy Chevrette et Lucie Papineau du PQ ont été mentionnés en PM.

NB: Je serai absent quelques jours et de retour le 12 mai. Bonne semaine!

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Un peuple déçu, depuis Duplessis et avant lui certainement que l’électeur, le citoyen qui a la fois, serait berner. ST-Lévesque a voulu arranger les moeurs électoral , mais comme le disait M.Cloutier cela a pris un an pour que l’on déjoue cette loi. C’est ancré dans les moeurs, c’est viscéral, même le cardinal Turcotte allait au ”Temps des bouffons” moderne de 2004 au stade olympique invité par la firme Roche. Maudit qu’on est beau, nous l’élite.
En passant les BS sont t’y paresseux M.le maire, y veulent avoir l’argent que nous, nous ramassons à même les taxes des citoyens avec les contrats arrangés, puis maintenant il y a les chômeurs qui veulent cet argent, les étudiants aussi. Une chance que l’on a des gouvernements qui nous protègent et une police qui les assomment quand ils vont trop loin.

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