Ces armes changent tout

La peur de l’autodestruction a jusqu’à ce jour supplanté le désir d’utiliser l’arme nucléaire. Nous entrons malheureusement dans une nouvelle ère. Souhaitons que la raison l’emporte encore et toujours.

Photo : Antoine Bordeleau pour L’actualité

La peur d’une destruction mutuelle assurée a été un puissant moyen de dissuasion de conflits armés pendant la guerre froide. Au moment où les deux superpuissances de l’époque gonflaient leurs arsenaux d’armes de plus en plus redoutables, l’humanité entière retenait son souffle, se sentant impuissante devant un tel potentiel de dévastation. Heureusement, aucune guerre mondiale n’a éclaté lors de cette période et la chute de l’Union soviétique aura apaisé les risques d’un hiver nucléaire… jusqu’à aujourd’hui.

Car ce n’est pas comme si le danger avait disparu après le morcellement de l’URSS. L’actuelle agression de la Russie sur le territoire ukrainien ne fait que tristement nous rappeler que ces armes existent encore. Au cœur des dilemmes que doivent présentement résoudre les démocraties de l’Occident se trouve la peur de faire éclater un conflit nucléaire. 

Car ces armes changent tout.

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L’atome est incroyablement complexe, mais nous pouvons tout de même le résumer ainsi : un atome est composé d’un noyau de protons et de neutrons, enveloppé d’une couche d’électrons qui s’agitent autour de lui. Lorsque des atomes se lient pour former des molécules, il y a échange ou partage d’électrons. Ces liaisons sont accompagnées d’échanges d’énergie : la réaction est parfois exothermique (libération d’énergie), parfois endothermique (absorption d’énergie). À quelques exceptions près, l’entièreté de la science qu’est la chimie s’occupe des échanges et partages d’électrons entre atomes et molécules. Le savon qui dissout les graisses, la digestion de la nourriture dans l’estomac, la combustion de pétrole, ou même l’explosion de dynamite… tous ces processus sont des réactions chimiques.

Ce n’est que lors du dernier siècle que l’humain a découvert le potentiel énergétique exponentiellement plus élevé du noyau de l’atome, c’est-à-dire le nucléaire. Par rapport à la taille moyenne d’un atome, le noyau est minuscule (jusqu’à 100 000 fois plus petit) et incroyablement compact. Or, l’action de rompre ce noyau (la fission) ou de combiner deux noyaux (la fusion) libère d’immenses quantités d’énergie — plusieurs ordres de grandeur supérieurs à la simple combustion. En guise de comparaison, un kilo d’hydrogène gazeux peut libérer près de 150 mégajoules d’énergie par combustion, soit l’énergie nécessaire pour faire rouler une voiture compacte propulsée par l’essence sur environ 60 km. Par la fusion nucléaire, ce même kilo d’hydrogène générerait plus de 600 millions de mégajoules d’énergie, soit assez pour que cette même voiture parcoure l’équivalent de l’aller-retour entre la Terre et le Soleil. Sur le plan énergétique, le nucléaire est à un tout autre niveau que le chimique.

Les armes nucléaires modernes utilisent des explosifs chimiques autour d’une masse radioactive. L’explosion chimique initiale a pour effet de comprimer la masse radioactive. Si une densité critique dans le matériau radioactif est atteinte, une forte émission de rayons X est libérée et des neutrons sont éjectés à grande vitesse, ce qui provoque de la fission supplémentaire. Le tout déclenche alors une réaction en chaîne de fission et produit une explosion atomique.

La peur tout à fait rationnelle de l’autodestruction a jusqu’à ce jour supplanté le désir d’utiliser le nucléaire contre des ennemis

L’explosion crée ensuite une onde de choc détruisant tout sur son passage, dans un rayon pouvant atteindre plusieurs kilomètres. Le front d’onde, dont la température peut grimper jusqu’à quelques millions de degrés — une chaleur comparable à celle que l’on trouve à l’intérieur du Soleil —, incinère tout ce qui n’a pas été détruit par l’onde de choc. Finalement, cette masse radioactive vaporisée dans l’atmosphère retombe et se disperse, contaminant l’air, le sol, les masses d’eau et toute forme de vie ayant pu survivre au cataclysme.

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Une citation généralement attribuée au physicien Albert Einstein va comme suit : « Je ne sais pas avec quelles armes la troisième guerre mondiale sera menée, mais la quatrième le sera avec des bâtons et des pierres. » Ce n’était pas une hyperbole à l’époque et ce n’en est toujours pas une aujourd’hui. Les armes les plus puissantes du monde ont la capacité d’anéantir nos civilisations. Ces civilisations tiennent encore parce que ces armes sont généralement stockées adéquatement et contrôlées par des mécanismes de sécurité qui ont tenu le coup jusqu’à aujourd’hui.

La peur tout à fait rationnelle de l’autodestruction a jusqu’à ce jour supplanté le désir d’utiliser le nucléaire contre des ennemis : le premier belligérant à attaquer sera le deuxième à être anéanti. Mais qu’arriverait-il si ces armes se retrouvaient entre les mains d’un chef d’État qui n’entendrait plus la raison ? Qui ne craindrait plus la « destruction mutuelle assurée » ? Ce fragile équilibre serait brisé.

Nous entrons malheureusement dans une nouvelle ère. Souhaitons pour le bien-être et la survie de tous que la raison l’emporte.

Les commentaires sont fermés.

Cher Monsieur Fournier,

Très intéressant article qui nous ramène plus de 30 ans en arrière avec la fin de la Guerre Froide au moment de la dissolution de l’URSS en 1991. Cela réveille de vieilles peurs.

Vous l’avez presque écrit, mais cela vaut la peine d’être souligné: l’énergie nucléaire est environ UN MILLION de fois plus plus dense que l’énergie chimique.

Scientifiquement vôtre

Claude COULOMBE

Oui, je sais il suffisait de faire la petite division 6.0E+08/1.50E+02 = 4.0E+06, soit 4 millions… de tête, mais le dire explicitement frappe davantage l’imagination…