Changements climatiques : et si le Canada donnait l’exemple ?

Ce sont des lignes électriques qui doivent traverser le pays d’est en ouest, pas des pipelines, affirment 60 scientifiques de partout au pays. Pour faire du Canada un leader de la lutte contre les changements climatiques, ils ont conçu un plan. Le voici, en primeur !

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Veiller à ce que la planète soit encore habitable quand sa petite-fille sera grande, c’est l’idée qui habite la biologiste Catherine Potvin, 57 ans, de l’Université McGill. « Je ne voudrais pas qu’elle me reproche de n’avoir rien fait », dit-elle.

Et le Canada doit, affirme-t-elle, s’attaquer avec vigueur aux changements climatiques. C’est pourquoi elle a créé Dialogues pour un Canada vert, un groupe de 60 scientifiques qui propose un plan « faisable et pragmatique » pour un virage vers une société durable.

Issus de plus de 30 universités de toutes les provinces, ces chercheurs représentent une quinzaine de disciplines, de la climatologie à la biologie en passant par la philosophie et l’architecture.

Après deux années de travail, le groupe présentera son plan le 18 mars, à Montréal, dans le cadre du Salon international des technologies environnementales Americana. Catherine Potvin espère que ce document, intitulé Agir sur les changements climatiques au Canada : Solutions de chercheurs, alimentera les débats pendant la prochaine campagne électorale fédérale. Et qu’en décembre, à l’occasion de la grande conférence de Paris sur le climat, qui réunira à peu près tous les pays, il inspirera la position canadienne quand viendra le temps, pour les nations, de s’entendre sur des réductions massives d’émissions de gaz à effet de serre, CO2 en tête.

Catherine Potvin a l’habitude de ces rencontres internationales pour y avoir représenté pendant plusieurs années le Panamá, où elle fait des recherches en écologie des forêts tropicales. L’actualité l’a rencontrée à son bureau de l’Université McGill, peu avant son départ pour le Panamá.

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Catherine Potvin

Pourquoi avoir réuni tous ces chercheurs et pourquoi ce plan d’action ?

Parce que le temps presse. Si, à Paris, les pays n’arrivent pas à une entente ambitieuse sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES), on reportera encore de 5 ou 10 ans la mise en place des mesures nécessaires pour limiter la hausse des températures. Depuis quelques années, le Canada s’est conduit en mauvais acteur, notamment en se retirant du protocole de Kyoto, en décembre 2011. À titre de chercheurs canadiens, nous nous sommes dit que nous pouvions contribuer à changer les choses.

Votre groupe ne comptait ni gens d’affaires ni politiciens. Avez-vous fait une opération d’universitaires détachés de la réalité ?

Il n’y avait pas non plus d’écologistes militants, et c’était volontaire. Nous voulions nous appuyer sur des données de recherche et montrer, à partir de celles-ci, ce qu’on peut faire pour empêcher les conséquences néfastes du réchauffement. Quand j’étais négociatrice pour le Panamá, j’ai appris qu’on commence par présenter un texte et qu’ensuite on peut se parler, argumenter, décider. Notre document sera discuté publiquement, ce qui pourra en faire un outil de débats, une sorte de livre blanc pour un Canada vert. Ça ne sert à rien d’être défaitiste. Nous mettons au contraire l’accent sur tout ce qu’il est possible de faire pour diminuer radicalement les émissions d’ici 2050.

Radicalement… de combien ?

De 80 % par rapport aux émissions de 2005. Comme le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, le GIEC, nous pensons qu’il faut « décarboniser » l’économie, en arriver à ce que le secteur de l’énergie n’émette quasiment aucun GES. Mes collègues spécialistes de la question disent que le Canada a les atouts pour y parvenir, grâce à l’hydroélectricité et à d’autres énergies renouvelables. Nous proposons donc une transition vers une société à faible intensité de carbone. C’est une vision d’avenir. Il faudra du temps, deux ou trois décennies, mais on doit commencer tout de suite. Les bâtiments et les infrastructures que nous construisons aujourd’hui seront encore là en 2050.

Sur quoi croyez-vous qu’on puisse agir ?

Il faut changer la façon de produire et de consommer l’énergie. Électrifier les transports. Changer les villes en repensant l’étalement urbain. Et mettre un prix sur le carbone.

Une taxe ?

Un prix. Soit au moyen d’une taxe, qui touche tout le monde uniformément, comme c’est le cas en Colombie-Britannique. Soit au moyen d’un système de droits d’émissions et d’échanges, c’est-à-dire une Bourse du carbone, comme au Québec ou en Californie. Aux gouvernements de choisir, mais il est essentiel de mettre un prix sur le carbone.

Deux chercheurs britanniques ont calculé que, pour limiter le réchauffement du climat au maximum souhaitable de 2 ˚C, il faudrait, jusqu’en 2050, ne pas extraire 80 % des réserves mondiales de charbon estimées actuellement, 50 % des réserves de gaz et 30 % des réserves de pétrole. Le Canada doit-il faire une croix sur son pétrole ?

Il faudrait laisser les combustibles fossiles là où ils sont tant qu’on n’aura pas les technologies pour les extraire et les utiliser de façon propre, sans émissions de GES. C’est vrai pour les sables bitumineux. C’est vrai aussi pour le Québec, où l’on ne devrait exploiter ni le pétrole, s’il y en a à Anticosti, ni le gaz de schiste.

N’est-ce pas idéaliste ?

Ça peut le sembler, mais ce n’est pas impossible économiquement. En 2012, selon Clean Energy Canada, il y avait 23 700 emplois directs dans le secteur des énergies propres et 22 340 dans celui des sables bitumineux. Sans compter que la chute du prix du pétrole montre à quel point une politique énergétique centrée sur cette ressource est dangereuse pour le pays. Cela dit, nous proposons d’éliminer à court terme toutes les subventions aux combustibles fossiles.

Vous proposez de miser massivement sur l’électricité…

Oui, pourvu qu’elle provienne de sources renouvelables : l’hydroélectricité, dont le Canada est riche, mais aussi l’éolien et le solaire, pour lesquels nous avons un potentiel considérable. La beauté de l’hydroélectricité, c’est que les grands producteurs — Terre-Neuve-et-Labrador, le Québec, le Manitoba et la Colombie-Britannique — sont bien répartis dans le pays. Il faut donc construire des lignes de transport est-ouest, et pas seulement nord-sud, comme c’est le cas actuellement. D’ici 2035, dans 20 ans à peine, le réseau électrique canadien pourrait transporter 100 % d’énergie renouvelable. Ce sont des lignes électriques qui doivent traverser le pays, pas des pipelines.

C’est ce qui permettrait l’électrification des transports ?

C’est une priorité. Les transports causent autant d’émissions de GES que l’exploitation des sables bitumineux. Les solutions sont à portée de main. En ville, pourquoi ne pas utiliser des trolleybus, une technologie connue depuis longtemps et moins gourmande en investissements que le tramway ? Dans les rues où le stationnement des voitures est interdit, le trolleybus peut augmenter de 40 % l’efficacité des transports. Quant aux déplacements inter­urbains, il y a trois corridors où l’on pourrait construire, d’ici 10 ans — autrement dit demain —, des trains à grande vitesse électri­ques : Montréal-Ottawa-Toronto, Calgary-Edmonton et Vancouver-Seattle. De Montréal à Toronto, de centre-ville à centre-ville, c’est presque aussi rapide et plus souple de voyager en TGV qu’en avion.

Vous dites aussi qu’il faut changer les villes…

L’étalement urbain et les villes décentrées entourées de grandes banlieues compliquent les déplacements et causent d’énormes émissions de GES. Il faut soit électrifier le transport, soit accroître la densité des villes, mais probablement les deux. Dans les villes, il faut construire des quartiers modèles, dont le bilan en GES est nul. À Montréal, le Complexe des sciences de l’Université de Montréal, qui sera aménagé sur les terrains de l’ancienne gare de triage, pourrait être « carboneutre ». Il faut aussi penser à ce que seront nos infra­structures dans 30 ou 40 ans. Des infrastructures vertes, parcs ou autres, ne sont pas des petits cadeaux qu’on donne aux gens pour qu’ils soient contents. Ce sont des éléments de l’environnement urbain. Un espace vert absorbe l’eau des pluies abondantes et empêche la concentration d’îlots de chaleur.

Le gouvernement fédéral est propétrole et peu enclin à écouter les scientifiques. Comment accueillera-t-il votre document ?

Ce n’est pas le gouvernement fédéral qui réglera seul le problème ; ce sera une coopération nationale qui transcende les partis politiques et qui implique les grandes villes, les provinces et le gouvernement fédéral. Les ressources naturelles sont de compétence provinciale. Le transport relève beaucoup des villes et des provinces. La position du Canada à la conférence de Paris devra en tenir compte.

Vous avez participé à plusieurs conférences internationales annuelles sur le climat. Les négociations à 200 pays sont toujours laborieuses. Qu’est-ce qu’on peut attendre de la rencontre à Paris ?

Attendre ou espérer ? Espérer, à tout prix, des cibles ambitieuses de réduction pour tous les pays développés afin de briser l’impasse. Ce sont eux qui ont causé les accumulations de CO2 depuis 1850. La position du Canada devient donc importante. Heureusement, on perçoit des signaux encourageants dans le monde : le mouvement pour désinvestir dans l’industrie pétrolière, l’entente Chine–États-Unis sur des objectifs de réduction des émissions, le Fonds vert pour le climat de l’ONU qui recueille des sommes importantes, une mobilisation citoyenne jamais vue, par exemple lors de la marche pour le climat à New York, en septembre dernier. Cette effervescence pourrait accélérer les négociations.

Est-ce que les pays du Sud veulent et peuvent réduire leurs émissions ?

Oui, et ils l’ont montré. Je l’ai vu avec le Panamá sur la question du carbone des forêts, mon domaine de recherche. Il faut trouver des mesures incitatives qui permettent à ces pays d’arrêter de couper leurs forêts sans s’appauvrir. À la conférence de Copenhague, en 2009, le président du Brésil, M. Lula da Silva, s’était engagé à réduire le déboisement en Amazonie de 80 % d’ici 2020. On est en 2015 et le pays a déjà atteint sa cible, même si l’on parle parfois d’une reprise des coupes. Les Brésiliens ont abordé ce problème de société en travaillant ensemble, gou­vernement, chercheurs, ONG, industrie agricole. C’est aussi compliqué de s’attaquer à la déforestation qu’aux sables bitumineux, et le Brésil a fait plus pour réduire ses émissions que le Canada.

Votre document est dédié aux petits-enfants de ses auteurs. Croyez-vous que nous leur léguerons une planète viable, à eux et aux autres enfants ?

Ma petite-fille a quatre ans, et j’imagine ce dialogue que nous pourrions avoir quand elle en aura 20 : « Grand-maman, tu n’étais pas une experte sur le climat, toi ? — Bien sûr, ma chérie, j’étais connue, j’ai publié plein d’articles scientifiques, j’ai eu des prix et des médailles. — Mais, grand-maman, pourquoi n’as-tu rien fait à ce moment-là ? » C’est pour que ma petite-fille ne puisse pas me dire ça que j’ai lancé notre groupe. Je ne veux même pas être pessimiste ou optimiste, je veux juste essayer qu’on fasse quelque chose. C’est mon devoir de citoyenne, de mère, de grand-mère, de scientifique. S’il n’y a pas d’entente en décembre prochain à Paris, si l’on habite dans un monde invivable dans 15 ans, je me regarderai dans le miroir et je pourrai au moins me dire que j’ai fait tout ce que j’ai pu pour qu’on avance.

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Allez donc faire comprendre ça à notre Albertain de Premier ministre Canadien M. Harper. Ce n’est pas lui qui va encourager ce type de développement. À moins que nous fournissions un fusil à chacun des ruraux pour qu’ils puissent s’attaquer aux pylônes comme Don Quichote le faisait avec les moulins à vent.

J’espère que, lorsque le document sera disponible, vous nous le ferez savoir.

Merci

L’hydro électricité propre? Pas tant que ça. Il y a eu des conséquences suite au développement de la Baie James, en particulier pour les peuples autochtones mais c’était en milieu éloigné et on se préoccupe peu du sort des autochtones dans ces endroits. Par contre, le projet actuel du Site C de BC Hydro qui vise à inonder la vallée de la rivière la Paix dans le nord-est de la province se fait dans un endroit habité autant par des non-autochtones que par des Premières Nations et l’opposition se fait pas mal virulente en ce moment. De plus, même si le projet a eu le feu vert du gouvernement provincial, les impacts environnementaux seront énormes et bien des experts pensent que les inconvénients dépassent de beaucoup les avantages.

Les exportations d’électricité de la CB se font nord-sud et non pas vers l’est car non seulement c’est plus pratique (les montagnes constituent toujours un obstacle de taille), c’est aussi là où les marchés et les besoins sont les plus grands. Le Canada est un pays artificiel qui reflète très peu sa géographie car les échanges se font plus naturellement avec le sud et même les populations sont plus proches de leurs voisins du sud que de l’est ou de l’ouest. Par exemple, la population de CB (en particulier la majorité qui vit le long de la côte) est très semblable à celles de la côte ouest des ÉU (de l’Alaska à la Californie) mais bien moins semblable à celle de l’Alberta.

Je doute qu’il y ait des recettes magiques pour contrer les changements climatiques, autre que de prendre le taureau par les cornes et diminuer la consommation d’énergie, y compris l’électricité. Comme l’industrie mène le gouvernement Harper et qu’elle a vu toutes les barrières enlevées, c’est ce gouvernement qu’il faut changer si on veut le moindrement avoir un espoir pour le pays mais à l’échelle planétaire c’est probablement une goutte dans un océan!