Chasseurs du ciel

Il suffit parfois d’une collision avec un vol d’oiseaux pour qu’un avion frôle la catastrophe, comme en janvier dernier sur la rivière Hudson. Aux abords des aéroports, des patrouilleurs québécois partent en chasse… avec des oiseaux de proie!

Photo : Jean-François Lemire

Mustang vole à 100 m au-dessus de nos têtes. Le biologiste Marc-André Fortin, responsable de la gestion du péril aviaire aux abords des pistes de l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau, à Dorval, enlève le gant sur lequel l’oiseau de proie était perché il y a une minute. Il nous invite, le photographe et moi, à contourner un plan d’eau où des quenouilles pourraient cacher de la sauvagine. Soudainement, quatre canards colverts s’envolent en criant, pris de panique. En un clin d’œil, le faucon s’abat sur l’un d’eux, l’enserre dans ses griffes et, de son bec puissant, arrache des bouts de chair.

Du lever au coucher du soleil, les patrouilleurs du Groupe Prévost-Fortin procèdent à cette chasse inusitée, qui a pour objectif d’effaroucher les oiseaux qui s’alimentent sur les terrains de l’aéroport. Leurs faucons et leur chien chassent sans relâche les goélands, pigeons, canards et passereaux pour éviter les collisions avec les avions. Le 15 janvier dernier, à New York, un Airbus de la US Airways a heurté des oies à 975 m d’altitude, ce qui a en-dommagé ses moteurs et forcé le pilote à effectuer un amerrissage d’urgence sur la rivière Hudson. Selon Pierre-Paul Pharand, directeur des opérations aux Aéroports de Montréal, on ne peut rien contre les collisions en altitude ; c’est aux pilotes de savoir contourner les vols d’oiseaux. Mais au sol, tout est mis en œuvre pour repousser les volatiles.

« Abattre au fusil tous les oiseaux que nous voyons ne réglerait pas le problème, d’autres suivraient aussitôt », explique Marc-André Fortin, 44 ans, qui a appris son métier auprès d’un fauconnier français, Cyrille Orliac, responsable de la fauconnerie à l’aéroport de Versailles, en France. Les oiseaux de proie impriment dans l’instinct des animaux un message plus durable : l’endroit est dangereux !

Ex-professeur de biologie au secondaire, Marc-André Fortin en est à sa troisième « saison de chasse » à l’aéroport de Dorval – il assure la gestion de la faune à celui de Mirabel depuis 13 ans. Pour faire des abords des pistes un désert faunique, il lance son berger allemand sur les marmottes et les renards qui s’y aventurent à l’occasion, tire des coups de feu à blanc et fait entendre les cris de détresse de différentes espèces d’oiseaux afin d’éloigner leurs semblables. Il dit avoir contribué à réduire le nombre d’impacts entre les animaux sauvages et les avions. Seulement trois collisions ont été enregistrées en 2008, pour un total de 10000 décollages et atterrissages. Mais c’est encore trop. Un seul goéland happé par un réacteur pourrait causer des problèmes majeurs aux aéronefs. Alors que Mustang, un hybride gerfaut-faucon pèlerin âgé de cinq ans, est spécialisé dans la chasse aux canards, Daisy, une buse de Harris, s’occupe des goélands. Deux autres rapaces, Artemis, une buse à queue rousse, et Wilson, un faucon hybride, complètent le travail.

Une autre entreprise montréalaise, Services environnementaux Faucon, qui compte 50 employés au Canada et aux États-Unis, lâche ses « bombes intelligentes » aux aéroports Pearson, à Toronto, et John F. Kennedy, à New York, ainsi que dans quatre bases militaires canadiennes et américaines. Elles « nettoient » aussi deux centres d’enfouissement, aux États-Unis et à Lachenaie, à l’est de Montréal. Fondée en 1991 par un biologiste de McGill, Carl Millier, et le techni-cien animalier Mark Adam, c’est la plus ancienne entreprise de ce genre au Canada.

« L’art de chasser le petit gibier à l’aide d’un oiseau de proie », comme on définit cet art séculaire qu’est la fauconnerie, est de plus en plus populaire. Il y aurait 4 000 amateurs de fauconnerie aux États-Unis, au Canada et au Mexique. En 2002, le Québec a permis l’élevage d’oiseaux de proie sous certaines conditions : seuls les oiseaux nés en élevage et reconnus par la Convention sur le commerce international des espèces menacées sont autorisés, et ce traité exclut les rapaces nocturnes (hiboux et chouettes). La chasse proprement dite, dans laquelle l’oiseau sert d’arme au chasseur, est permise depuis avril 2008. Mais elle est peu pratiquée au Québec : pas plus de 25 personnes auraient un permis.

L’Association québécoise des fauconniers et autoursiers (éleveurs d’autours, une espèce d’épervier), présidée par l’ornithologue Pierre Molina, compte une quarantaine d’ornithologues, de biologistes, de vétérinaires, d’administrateurs de la faune et d’éleveurs, tous fervents de ce qu’on appelait jadis le « sport des rois ».

Dan Paradis, 39 ans, se passionne pour les oiseaux de proie depuis que son grand-père lui en a montré un, il y a près de trois décennies, lorsqu’ils marchaient dans un champ. « Je m’en souviens comme si c’était hier. Une buse à queue rousse volait en rase-mottes et il m’a expliqué que cet oiseau chassait au vol. Ça m’a fasciné. » Dévorant tout ce qu’il pouvait trouver sur le sujet, l’adolescent chapardera quatre bébés crécerelles (le plus petit des faucons) afin de les apprivoiser et de les élever… dans un logement de Longueuil. « Capturer des animaux sauvages et les garder en captivité est strictement interdit aujourd’hui, mais dans ce temps-là, on considérait les oiseaux de proie comme des nuisances. Il n’y avait aucune réglementation. »

Dans les années 1990, Dan Paradis profite de séjours à l’étranger pour visiter des fauconneries en Croatie et en Au-triche. Puis, avec sa femme, Wendy Keating, il achète en 2002 une ferme à Saint-Narcisse-de-Beaurivage, au sud de Québec, pour ouvrir le Centre de fauconnerie autourserie du Québec. Une cinquantaine d’oiseaux y sont élevés, sans compter le « garde-manger » : plus de 200 poussins et jeunes cailles.

Dans ses volières, on aperçoit des couples d’oiseaux d’une rare beauté, aux yeux perçants et à l’allure menaçante : buses de Harris, buses à queue rousse, buses rouilleuses, autours des palombes, faucons pèlerins, gerfauts, faucons laniers, faucons sacres. La valeur de ces bêtes varie : de 1 000 dollars pour une buse jusqu’à 15 000 dollars pour un gerfaut. Dan Paradis s’adonne à temps plein à son loisir. Il offre de la formation à une vingtaine de personnes par année et recrute ses clients au moyen d’annonces placées dans des revues spécialisées, comme American Falconry. « Il n’y a pas de tradition de fauconnerie au Québec. On va en créer une », affirme-t-il.

Fondateur de l’Union québécoise de réhabilitation des oiseaux de proie, le vétérinaire Guy Fitzgerald ne s’oppose pas à la fauconnerie. Mais il s’inquiète de la santé de certains oiseaux appartenant à des adeptes du dimanche. « Garder une buse ou un faucon exige des installations particulières, des connaissances en ornithologie et en médecine vétérinaire ainsi que de la patience. Je ne suis pas sûr que tous les amateurs savent dans quoi ils s’embarquent. »

Dans les rencontres internationales (falconry fairs), où se négocient les plus beaux spécimens, la vedette montante est un hybride entre le faucon pèlerin et le faucon gerfaut, comme Mustang et Wilson, les chasseurs de canards à l’aéroport de Dorval. Les deux espèces, voisines génétiquement, peuvent se reproduire, et leur progéniture allie grâce et performance. On qualifie les hybrides de formule 1 de la fauconnerie et ils coûtent jusqu’à 11 000 dollars.

Cet engouement international comporte toutefois sa part d’ombre : le braconnage. Le 15 mai 2002, les agents de la faune de Kuujjuaq arrêtaient deux braconniers venus d’Afrique du Sud et d’Angleterre, qui étaient en possession de sept œufs de gerfauts dans des incubateurs portatifs. Pris en flagrant délit, ils ont été accusés et leur matériel a été saisi. À quel réseau appartenaient-ils ? Comment avaient-ils trouvé les nids ? On ne le saura jamais. « Ils ont versé une caution de 7 250 dollars et on ne les a jamais revus », dit le sergent Guy Tremblay, agent de liaison à la Direction régionale de la protection de la faune du Nord-du-Québec.

Même si aucun nouveau cas de braconnage n’a été confirmé depuis, d’autres ont pu se produire, concède Guy Trem-blay. Le ministère des Ressources naturelles et de la Faune emploie moins d’une quarantaine d’agents pour surveiller un territoire grand comme la Suisse. « Tous les oiseaux de proie sont protégés par la loi, mais il se trouve encore des gens qui en capturent. Il y a quelques années, on nous a signalé une crécerelle d’Amérique à vendre dans une animalerie de Montréal », se rappelle le vétérinaire Guy Fitzgerald, qui se consacre aux oiseaux de proie depuis 23 ans.

« Ces affaires nuisent beaucoup à la fauconnerie, déplore Pierre Molina. Les fauconniers sont plutôt de fidèles alliés de la faune. » Observateurs patients, ils ont joué un rôle dans la révélation des effets néfastes du DDT dans les années 1960. Cet insecticide, qu’on disait inoffensif, affaiblissait la coquille des œufs. Aujourd’hui, le DDT est interdit.

Guy Fitzgerald pense aussi que le fauconnier peut rendre service à la nature en contribuant à la survie des jeunes oiseaux. À la fin de l’été, les oisillons sont laissés à eux-mêmes par leur mère et plus de 55 % d’entre eux meurent de faim, faute d’avoir appris à chasser. Chaque année, de jeunes rapaces épuisés sont recueillis par des bénévoles, qui les conduisent à la Clinique des oiseaux de proie de Saint-Hyacinthe. « Ils sont comme des athlètes, explique le vétérinaire. Et les athlètes ont parfois besoin d’un entraîneur pour connaître leurs meilleures performances. C’est là que le faucon-nier peut être utile. »

En quelques séances, le fauconnier utilisera des leurres qui permettront au jeune faucon d’attraper des proies en mouvement. Puis, il passera aux proies vivantes. Lorsque l’animal, répondant à son instinct, voudra entamer sa migration d’automne, son entraîneur devra le laisser partir en disant bonne chance. « Pour moi, dit Fitzgerald, c’est le sum-mum de la fauconnerie. »

 

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