Recherche pharmaceutique : un nouveau scandale

Vous croyez que les pressions que les compagnies pharmaceutiques exercent sur les médecins se limitent à commanditer leurs congrès, à leur offrir quelques voyages de golf et quantités d’échantillons de médicaments? Un nouveau scandale qui éclabousse notamment une professeure de l’Université McGill lève le voile sur une pratique autrement plus vicieuse: faire signer par des chercheurs de haut calibre des articles scientifiques publiés par des revues savantes réputées… mais écrits par les rédacteurs professionnels payés par les pharmaceutiques. En anglais, cette pratique est connue sous le nom de ghostwriting et a déjà fait les manchettes lors du scandale du Vioxx.

Cette fois, environ 1500 documents ont été rendus publics en juillet par le New York Times et la revue scientifique Public Library of Science, à l’occasion d’une poursuite intentée par 8400 femmes contre la compagnie Wyeth, accusée d’avoir délibérément passé sous silence les risques associés à la prise d’hormones de substitution lors de la ménopause. Les documents en question, que vous pouvez consulter ici, montrent que 26 articles scientifiques écrits par les rédacteurs professionnels de la firme DesignWrite, basée dans le New Jersey, ont été publiés dans 18 revues savantes sous les noms de chercheurs «indépendants», qui ont accepté de les endosser et de les signer de leur seul nom.

Parmi les chercheurs incriminés, le Toronto Star a repéré Barbara Sherwin, professeure à McGill, spécialiste des liens entre hormones sexuelles et fonctions mentales. La scientifique a reconnu avoir commis une erreur en signant en 2000 un article qui lui avait été proposé par Wyeth et qu’elle a publié sous son seul nom, après l’avoir relu et corrigé, dans le Journal of American Geriatric Society.

Plusieurs des revues savantes qui ont accepté ces articles fournis par Wyeth appartiennent au groupe Elsevier, comme le International Journal of Cardiology.

Avant de vous conseiller ou non de recourir à des hormones de substitution pour lutter contre les effets désagréables de la ménopause, votre médecin a peut-être lu quelques une de ces publications savantes réputées impartiales. Il s’est fait avoir et vous aussi.

Cela ne veut pas dire que ces hormones soient forcément plus dangereuses que ce que l’on croit, ni que les articles publiés soient truffés d’erreurs. Ils pourraient être parfaitement exacts sur le plan scientifique que cela ne changerait rien. Le problème, c’est qu’un processus absolument essentiel à la bonne marche de la science, la publication d’articles indépendants dans des revues savantes dotées de comités de lecture, a été biaisé. Or sans bonne science, on n’a aucune chance d’avoir une bonne médecine.

Même si Barbara Sherwin et les autres chercheurs incriminés dans ce scandale étaient parfaitement d’accord avec les articles publiés, ils auraient dû exiger que le nom des rédacteurs de Design Write figurent à côté des leurs dans la liste des auteurs. Le cacher est malhonnête.

Certes, du point de vue d’un chercheur universitaire qui travaille comme un fou, cette pratique est bien tentante. On vous soumet un article que vous estimez tout à fait juste. Vous n’avez pas eu à passer de longues heures à le rédiger ou à payer un étudiant pour le faire. Vous n’avez pas forcément été payé pour revoir cet article, alors l’honneur est sauf. Vous y gagnez une publication qui va augmenter vos chances de toucher d’autres subventions, selon la règle bien connue du «publish or perish», publier ou mourir.

Les universités comme les revues savantes devraient édicter des règles on ne peut plus claires à ce sujet et condamner sévèrement ceux qui ne les respectent pas.

Avant de blâmer Barbara Sherwin, il faudra toutefois déterminer quelles étaient les pratiques courantes à l’époque où les faits se sont produits, il y a presque 10 ans. Comme le rappelle ici Margaret Somerville, une éthicienne reconnue et également professeure à McGill, ce qui était considéré comme acceptable il y a quelques années ne l’est plus aujourd’hui. Il ne faudra en tenir compte.

Après tout, il est de notoriété publique dans le milieu de la recherche qu’on a longtemps inscrit le nom de grands chercheurs dans la liste des auteurs d’une publication pour réhausser sa valeur, même si la contribution dudit chercheur a été extrêmement limitée.

L’autre grand problème que soulève ce scandale à mon avis, c’est celui de la multiplication des analyses publiées par des scientifiques dans les publications savantes. Normalement, ces revues devraient servir avant tout à publier les résultats des études des chercheurs, décrivant précisément leurs hypothèses, leurs méthodes et leurs résultats pour que d’autres chercheurs puissent éventuellement les reproduire, et confirmer ou infirmer les conclusions. C’est comme cela que les connaissances scientifiques progressent.

Sauf qu’on trouve aussi dans ces revues de plus en plus d’articles qui font le bilan des études passées sur tel ou tel sujet, par exemple sur les liens entre hormones de substitution et fonctions cognitives. Mais ces analyses n’incluent pas toujours une justification claire et précise des raisons qui ont amené l’auteur à tenir compte ou non de certaines études passées dans ses réflexions. En bref, il est assez facile de faire dire ce que l’on veut à ce genre d’article.

Les revues savantes devraient être plus sévères quand elles publient des analyses, et exiger des chercheurs qu’ils justifient amplement le choix des études qu’ils rapportent ou non.

Par curiosité, je suis allée fouiner dans la base de données PubMed, qui renferme les résumés des articles publiés dans la majeure partie des revues savantes en médecine, pour regarder ce qu’a publié Mme Sherwin dans les dernières années. Sur les 32 articles signés de son nom depuis 1997 et recensés dans PubMed, 15 sont des analyses. Dont l’article écrit par les rédacteurs de DesignWrite.

En voici le résumé:

Both mild cognitive impairment and age-associated memory impairment are terms used to describe memory decline in otherwise healthy, intellectually intact individuals aged older than 50 years. It is estimated that up to 38% of the middle-aged and older population fulfill diagnostic criteria for this condition. Although the memory deficits observed in these individuals are fairly mild, they can interfere with day-to-day functioning. This article presents a review of the types of memory decline observed in older people, the diagnostic criteria used to define memory decline, the physiological and morphological brain changes that accompany aging, and the potential pharmacological treatment options, focusing on agents that have been evaluated in mildly cognitively impaired or normal older populations.

Barbara Sherwin jure quelle n’a publié qu’un article dans ces circonstances. Mais combien d’autres publicités déguisées se cachent derrière ce genre d’analyses?

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« Les universités comme les revues savantes devraient édicter des règles on ne peut plus claires à ce sujet » ou « Les universités comme les revues savantes devraient édicter des règles UN PEU plus claires à ce sujet »? 🙂

Toout chroniqueur automobile qui se respecte, indique en bas de page que les frais de voyage et de séjours ont été payés par tel ou tel constructeur. La cote de consommation porte souvent l’indication suivante : »Selon le constructeur »

Serait-ce à dire que les chroniqueurs automobiles ont un code d’éthique plus élevé que certains chercheurs???

« Faire de l’argent » à tout prix quitte à contourner certaines rêgles afin que les nouvelles molécules misent sur le marché rapporte de aux loboratoires .Le lobi pharmaceutique !!!

Les analyses ou les articles de synthèse (review articles) peuvent donner lieu à de nombreux abus. Ceux que je connais: articles de revue écrits trop vite (citations inappropriées, énoncés faux, mauvaise documentation; erreurs dans les chiffres, etc.). Il y a au moins 2 raisons qui explique la prolifération exagérée de ces articles de revue.

1) Quand on écrit une demande de subvention, il faut faire une certaine revue des choses dans le domaine bien spécifique de la demande de subvention. Il y a alors tendance chez certains à en profiter, après ce dur travail, pour essayer de publier cette « revue », quitte à couper les coins ronds sur ce qui n’a pas été couvert par le texte de la demande de subvention.

Or, écrire un article de revue peut paraitre prestigieux: vous claironnez par là que vous avez de l’autorité, et laissez supposer aux jeunes étudiants que vous connaissez bien le sujet révisé (pas toujours vrai).

2) Un article de synthèse est typiquement cité bien plus souvent qu’un article expérimental. Les journaux scientifiques se livrent une guerre du facteur d’impact (nombre moyen de citations, au cours d’une période de 2 ans de suite, par article publié). Plus un journal (sauf rares cas) publie des articles de synthèse, plus son facteur d’impact augmente.

Personnellement, je souhaiterais une grosse réduction (facteur 3 ou 4) dans le nombre d’articles de synthèse publiés, afin de ne favoriser que les articles vraiment solides.

J’imagine à quel point les compagnies pharmaceutique doivent être tentées de faire ceci: écrire un article de revue qui favorise telle compagnie ou tel médicament, puis trouver un chercheur en mal de gonfler son CV, ou en mal de mégalomanie, qui acceptera de signer l’article qui, par ailleurs, sera d’aussi bonne qualité, sinon de qualité supérieure, qu’un article écrit par un chercheur ou un professeur fort occupé, ce que tous sont.

Ce qu’a fait Barbara Sherwin est terrible du point de vue scientifique, et également, du point de vue de la carrière de ses collègues. A cause de ses actes répréhensibles, quelqu’un d’honnête, quelque part, perdra peut-être sa subvention au profit de Barbara Sherwin parce que son CV est moins lourd que le sien pour les fausses raisons qu’on connait maintenant.

Comme quoi tout le monde est achetable… seul le prix diffère !

À mon avis, l’intégrité était un diktat de la science, mais dans ce milieu parfois mafieux, les raccourcis peuvent être tentants.

Les pur(e)s et dur(e)s existent, les pourri(e)s aussi !

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