Chocolat noir : journalistes, arrêtez tout!

On lit tellement de bêtises à propos des études réalisées sur les bienfaits du chocolat noir que je me demande si on ne ferait pas mieux parfois de les garder secrètes ou d’y mettre fin !

Je plaisante, bien sûr, mais le traitement médiatique réservé à une étude publiée la semaine dernière dans le British Medical Journal par des chercheurs de l’université Monash, en Australie, me fait bondir tant il y a un monde entre ce qu’ont réellement découvert les chercheurs et ce que l’on relate.

Un cas pitoyable de mauvais journalisme scientifique tel qu’il s’en pratique malheureusement beaucoup trop.

L’étude en question, The effectiveness and cost effectiveness of dark chocolate consumption as prevention therapy in people at high risk of cardiovascular disease: best case scenario analysis using a Markov model, porte comme son titre l’indique sur une analyse statistique de l’efficacité et du coût/efficacité de la consommation de chocolat noir auprès de personnes à haut risque de maladies cardiovasculaires.

Les chercheurs ont utilisé un modèle de Markov, un outil statistique souvent utilisé en recherche en santé, qui permet de faire des pronostics basés sur les probabilités.

Ils ont modélisé ce qui arriverait à un groupe de 2013 personnes atteintes du syndrome métabolique  si elles consommaient du chocolat noir (au moins 60% de cacao) tous les jours.

Les personnes prises en compte dans l’étude avaient au moins trois des cinq caractéristiques associées à ce syndrome (hypertension, haut taux de «mauvais» cholestérol et de sucre dans le sang, surpoids, gras abdominal vet bas taux de «bon» cholestérol). Elles n’avaient toutefois ni diabète, ni problèmes cardiaques.

Les chercheurs ont tenu compte des résultats des études à court terme ayant déjà montré un effet protecteur du chocolat noir pour des personnes ayant ce profil, et ont modélisé sur le plus long terme.

Résultat : selon ce modèle, si 10 000 personnes atteintes de syndrome métabolique mais n’ayant ni diabète ni problème cardiaque consommaient effectivement du chocolat noir tous les jours, on pourrait éviter 15 décès par infarctus en 10 ans dans cette population, et 70 infarctus non fatals,  à un coût très raisonnable.

Ils n’ont toutefois pas inclus les décès d’autres causes (par exemple par insuffisance cardiaque) dans leurs résultats, qui ne s’appliquent en outre qu’aux gens présentant le profil étudié.

Selon les chercheurs, encourager la consommation de chocolat noir chez ces personnes semble donc bénéfique.

Ils reconnaissent toutefois que leur étude est très partielle, puisqu’elle tient compte que des effets bénéfiques du cacao… mais pas des effets néfastes du sucre et du gras contenus dans les tablettes de chocolat noir.

C’est un très gros bémol !

En effet, ce chocolat, même noir, est très calorique et le gras et le sucre qu’il renferme est sans aucun doute très mauvais pour les gens atteints de syndrome métabolique. Or pour compenser l’amertume du cacao et rendre ses chocolats noirs plus populaires, l’industrie y ajoute beaucoup de sucre, surtout dans les produits bas de gamme.

Mais ne cherchez rien de ces détails dans plusieurs des articles publiés sur la Toile à propos de cette étude.

Lisez par exemple cette dépêche de l’AFP reprises par d’innombrables médias comme La Presse, Canoe, Radio-Canada, Le Figaro, L’Express… et j’en passe.

En résumé, on nous explique que des chercheurs australiens ont découvert que le chocolat noir a des effets «significatifs» sur la santé de la population générale, ce qui est absolument faux.

On a totalement occulté le fait que cette étude porte seulement sur les gens atteints de syndrome métabolique !

Évidemment, on n’évoque aucune des autres limites de l’étude.

Vous noterez peut-être aussi au passage qu’on s’est trompé dans les chiffres en inversant le nombre d’accidents cardiaques fatals et non-fatals…

Vraiment pas fort.

Grâce à cette dépêche, exemple navrant de journalisme scientifique qui a bien évidemment été tweetée et facebookée ad nauseam, les ventes de chocolat noir ont sûrement un peu augmenté depuis une semaine. 

Les industriels doivent se frotter les mains et le British Medical Journal n’est sûrement pas complètement mécontent de ce coup de pub.

Mais sommes-nous en meilleure santé pour autant ? Juste un peu moins riches et un peu plus gras, jusqu’à preuve du contraire…

Les commentaires sont fermés.

D’accord avec vous pour le manque d’esprit critique concernant cette étude. Il n’en demeure pas moins qu’une avalanche d’études supportent un rôle bénéfique du chocolat noir sur le système CV, et pas seulement chez les personnes à risque. Riche en calories, bien sûr, mais aussi en flavonoïdes qui agissent directement sur la paroi des vaisseaux et améliorent leur élasticité. Il n’y a aucun doute qu’en quantité modérée, le chocolat est excellent pour la santé.

Bravo!…Il y a toujours quelque chose de terrorisant de voir des études scientifiques résumées en deux phrases sans aucune nuance.

Le probleme ici n’est pas la publication de telles articles dans les journaux scientifiques. C’est avec des etudes preliminaires incompletes qu’on fini par faire avancer la science. Le vrai probleme c’est que ces resultats preliminaires soient rapportes dans les medias « grand publique », sans que tous les bemols de l’article original ne soient rapportes. On passe donc de « Si nos 100 hypotheses sont vraies, il y a une chance que le chocolat soit benefique », qui est tout a fait correct dans un journal scientifique, a « Il a ete prouve que le chocolat est bon pour tout le monde » une fois rapporte dans les medias generalistes. En general, si qqc est publie dans un journal scientifique, c’est que ca peut etre interesant, ce n’est pas une garantie que tout soit 100% vrai. Le « peer review » est tres utile, mais ca a ses limites parce ca prend beaucoup de temps et on a rarement toute l’information pour evaluer tous les aspects d’un article.

Cela illustre aussi la piète qualité de la recherche dans le domaine des sciences de la santé. La revue Nature rapportait récemment que 89% des études pré-cliniques s’étaient montrées fausse leur des analyses subséquentes. À peu près au même moment, un article dans Science rapportait la même chose pour les recherches en psychologie.

Le problème est que dès que l’on trouve quelque chose, on publie. Le standard dans les sciences médicale de est p>0,95. Cette probabilité est calculée à posteriori. Or, pour avoir lu plusieurs articles dans le domaine, il y a plusieurs variables cachées qui augmente artificiellement cette probabilité. De plus, on travaille souvent avec des échantillons de très petites tailles (n<30), ce qui augmente considérablement les probabilités qu'une fluctuation aléatoire crée un faux positif.

Bref, tous les éléments sont en place pour qu'un paquet d'études sont contredites.

Vous avez tout à fait raison de critiquer l’exploitation que font les médias généralistes des études scientifiques dont ils sont informés. Cette « exploitation » a nécessairement l’intention de susciter une émotion qui va attirer de proche en proche des lecteurs. Émotion positive: l’étude absout des comportements visant au plaisir. Émotion négative: l’étude exacerbe les peurs diverses. De plus, « l’équation personnelle » du journaliste va orienter son choix parmi les sujets dignes d’être traités.
Hélas, les mises en garde ne semblent pas très efficaces, tant du côté des journalistes que du côté des lecteurs, qui cherchent les justifications du plaisir, ou le frisson de la peur.

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