Climat : que retenir du dernier rapport du GIEC ?

Dans ce dernier document, les experts du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) examinent des questions fondamentales sur l’éthique des changements climatiques et les moyens à mettre en place pour faire face à la crise globale de durabilité. Un défi énorme, résume Valérie Borde.

Photo : Getty Images
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La publication de la dernière partie du cinquième rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a été annoncée le 13 avril dernier.

Sante_et_scienceIl s’agit du troisième volet, qui porte exclusivement sur les mesures d’atténuation des changements climatiques, incluant donc les scénarios possibles de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Cette partie complète les deux premiers volets, publiés fin 2013–début 2014, qui portaient sur la compréhension des mécanismes physiques des changements climatiques (volet 1) et sur les répercussions des changements climatiques, la vulnérabilité et l’adaptation (volet 2).

La plupart des comptes rendus parus dans la presse (à lire ici, par exemple) à propos de ce troisième volet ont porté sur le résumé aux décideurs (pdf), publié quelques jours avant le rapport complet.

Ce document de 33 pages, coécrit par les experts et les représentants des gouvernements, a fait l’objet d’âpres négociations.

Plusieurs scientifiques sont d’ailleurs ressortis ébranlés de ce processus d’approbation ligne par ligne du résumé, qui, selon eux ne reflèterait pas exactement le contenu de leurs travaux.

La lecture du rapport au complet, qui fait environ 2000 pages, est évidemment bien plus laborieuse, mais elle est très instructive pour comprendre ce qui émerge vraiment de la littérature scientifique en matière d’atténuation des changements climatiques.

Les 235 auteurs en provenance de 58 pays ont analysé plus de 10 000 études et se sont échangés 38 315 commentaires pour aboutir aux 16 chapitres de ce troisième volet (plus de chiffres sur le processus d’élaboration ici).

En plus d’analyser les scénarios qui permettraient de diminuer les émissions, les experts font le point, dans le chapitre 4 (pdf), sur les recherches en lien avec l’équité et le développement durable, des notions cruciales pour que la planète parvienne à s’entendre sur la réduction globale des émissions de gaz à effet de serre.

Cette partie du rapport a été supervisée par Marc Fleurbaey, un chercheur français qui est professeur à Princeton, et par Sivan Kartha, qui est chercheur au Stockholm Environment Institute, un institut américain.

Des questions d’éthique

Les experts examinent dans cette partie des questions fondamentales sur l’éthique des changements climatiques et la gouvernance planétaire à mettre en place pour faire face à la crise globale de durabilité.

Leur objectif : étudier ce qui, dans les négociations entre États, peut constituer un terrain d’entente pour élaborer une stratégie commune.

Les chercheurs dressent notamment la liste des déterminants de l’équité :

– L’héritage des relations internationales en matière de développement

– La gouvernance et les politiques économiques

– La démographie

– Le capital social et humain

– Les comportements, cultures et valeurs

– Les ressources naturelles

– La finance et les investissements

Le défi de l’équité

Même si le GIEC aborde ce «défi de l’équité» depuis son troisième rapport, en 2001, les travaux avancent très lentement — à l’image des négociations entre pays.

On peut y voir un effet direct du sous-financement des sciences sociales à peu près partout dans le monde. La recherche de solutions technologiques aux changements climatiques (par exemple, l’implantation des énergies renouvelables) fait l’objet d’infiniment plus d’investissements.

Dans ces travaux, on est aussi aux limites de la science ; dans cette zone floue où les études sont souvent controversées, peinent à s’appuyer sur des données objectives et reflètent plus souvent qu’autrement les propres valeurs et la culture de ceux qui les ont menées.

La sous-représentation de chercheurs provenant des pays du Sud — où la recherche en sciences sociales est souvent encore très limitée et pas toujours libre — n’aide pas à parvenir à un consensus scientifique clair à ces sujets.

Si on veut espérer des progrès, on devra donc trouver, dans le prochain rapport du GIEC, davantage d’études en sciences humaines et sociales, plus solides et plus variées dans leur provenance.

Il n’existe aucune norme absolue d’équité, rappellent les chercheurs. Mais ils commencent à s’entendre sur les quatre grands principes qui sous-tendent cette notion :

– La responsabilité

– La capacité à agir

– L’égalité des droits

– Le droit au développement durable

Ça n’a l’air de rien, mais c’est déjà un premier pas. Si, en décortiquant le sens de chaque décision (par exemple, la manière de comptabiliser les émissions de GES), ils parviennent à en saisir vraiment les implications, il sera plus facile de s’entendre sur un accord global.

Un exemple des questions qui se posent ? Alors que depuis le début des négociations climatiques, on raisonne en terme d’émissions de gaz à effet de serre par pays, on pourrait plutôt choisir de comptabiliser ces émissions sur la base des produits consommés par pays. Cette façon de faire serait-elle plus respectueuse des principes dénoncés plus haut ?

L’objectif de tout cela est colossal : il s’agit de découvrir les moyens par lesquels l’humanité pourrait s’entendre pour pouvoir continuer de profiter de la planète qui l’héberge, rien de moins.

Mais il est porteur d’énormes espoirs. Jamais, dans l’histoire de l’humanité, la science du «vivre ensemble» n’a été autant sollicitée.

Évidemment, quand bien même les chercheurs parviendraient à un consensus, il faudra travailler fort pour que les gouvernements acceptent de les entendre.

Tout cela va prendre du temps. Trop, sans doute, au vu des bouleversements que vont impliquer les changements climatiques.

Et après ?

On entend parfois dire que le GIEC ne sert pas à grand-chose dès qu’il touche à des sujets (comme l’atténuation) qui ont une forte composante politique.

Les chercheurs se découragent, car ils ont l’impression de ne pas souvent être entendus.

Les gouvernements voudraient des solutions toutes faites, mais ils ne font pas tout en leur possible pour qu’elles soient mises en œuvre. Ils regardent encore et avant tout leurs propres intérêts et non pas la moralité de leurs actions, estiment les experts.

Nul doute que la route sera longue et pénible. Mais ce serait une grave erreur de s’arrêter en chemin.

* * *

À propos de Valérie Borde

Journaliste scientifique lauréate de nombreux prix, Valérie Borde a publié près de 900 articles dans des magazines depuis 1990, au Canada et en France. Enseignante en journalisme scientifique et conférencière, cette grande vulgarisatrice est à l’affût des découvertes récentes en science et blogue pour L’actualité depuis 2009. Valérie Borde est aussi membre de la Commission de l’éthique en science et en technologie du gouvernement du Québec, en plus d’être régulièrement invitée dans les médias électroniques pour commenter l’actualité scientifique. On peut la suivre sur Twitter : @Lactu_Borde.

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Je leur souhaite bonne chance.

D’après moi, qui me pense réaliste, ce n’est qu’après de gros bouleversements climatiques et des millions de morts que ça va peut-être changer un peu. J’ai bien l’impression que la diminution des émissions de gaz à effet de serre va diminuer seulement avec la diminution concomitante du nombre d’humains sur la planète.

Je m’attends à ce que les pays riches s’adaptent en mettant des filtres dans les fenêtres (pour bloquer la chaleur) et entrées d’air (pour la purifier) ainsi que des climatiseurs pour refroidir l’air. On vivra bientôt en vase clos. A l’échelle mondiale, je ne vois pas du tout comment les pays vont pouvoir s’entendre. Tant qu’il y aura des choses à brûler, il y aura des humains pour les bruler pour produire de l’énergie.

Développer les énergies renouvelables n’empêchera rien. Si plusieurs pays coupent leur consommation de pétrole, le prix de ce pétrole baissera. Il sera acheté par d’autres pays qui trouveront que cette ressource est plus économique que les énergies renouvelables.

La capacité de réfléchir des humains et de prévoir ce qui arrivera dans le futur est limitée. L’éducation n’est pas accessible à l’échelle mondiale. Si vous voulez vraiment avoir un impact, il faudra utiliser les religions. Le réseau de contact des religions est le meilleur instrument pour faire passer des informations et faire changer les habitudes : il faut la croyance que ça vient d’en haut, d’une révélation divine.

Sinon, ce sera l’échec total.

Et c’est un athée qui vous le prédit.

D’accord avec le commentaire mais je ne suis pas optimiste quand à l’avenir. Que restera-t-il lorsque l’humanité aura vidé les océans, coupé toutes les forêts, et que les canicules brûleront les champs et récoltes? L’humanité semble incapable de freiner son désir de prospérité et nous devrons atteindre un point irréversible (famine, guerre, épidémie) avant de pouvoir inverser la tendance et transformer nos sociétés, ou ce qui en restera, en des modèles durables vivant en harmonie avec la biosphère. L’éducation demeure le meilleur allié de cette transformation.

Malheureusement, les religions constituent le plus souvent des armes psychologiques utilisées par les différents groupes qui compétitionnent pour des ressources realtivement rares. Il faudrait ainsi imaginer une nouvelle religion universelle à peu près compatible avec les acquis de la science. Elle pourrait s’appeler : «Église du scepticisme transcendantal» !

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