Columbia, la vallée magique

À sa naissance, le Columbia serpente paresseusement dans un incroyable labyrinthe d’îlots et d’étangs, l’un des plus grands marais d’Amérique du Nord.

Sous l’œil de quelques touristes curieux, je me glisse dans le canoë chargé jusqu’au plat-bord et immerge doucement ma pagaie. L’étrave dérange des alevins, qui filent dans un feu d’artifice d’éclats argentés et se réfugient sous un tapis d’algues. Quelques coups de pagaie plus loin, un héron contrarié décolle de son perchoir dans un froissement d’ailes, et le brouhaha civilisé s’estompe pour faire place au calme presque dérangeant de la nature.

Avant de devenir l’un des plus majestueux fleuves d’Amérique du Nord, le Columbia est un petit cours d’eau sans prétention, large d’à peine quelques dizaines de mètres. Depuis Fairmont Hot Springs, en Colombie-Britannique, il va s’écouler sur près de 2 000 km jusqu’à l’océan Pacifique, en drainant un bassin d’environ 668 000 km2. Il y a quelque 12 000 ans, des glaciers ont creusé le lit de gravier, créant de profondes dépressions où se sont ensuite collectées les eaux de fonte. Ce sont les lacs Columbia et Windermere, entre la chaîne Purcell et les Rocheuses : le premier est depuis toujours considéré comme la source du fleuve, même si sa source exacte reste inconnue.

Au début de son parcours, le Columbia serpente paresseusement sur 180 km, au travers d’une incroyable mosaïque de marécages, d’étangs, d’îlots et de prairies naturelles, qui forment un écosystème luxuriant, l’un des plus longs marais continus d’Amérique du Nord.

Passé Invermere, les eaux se réchauffent et un riche tapis de chlorophycées (des algues vertes) abrite des milliers de petits poissons, batraciens et crustacés. Puis, elles se regroupent pour redevenir rivière, avant de se diviser de nouveau, serpentant, nonchalantes, entre les montagnes. La vallée présente des particularités intéressantes, comme de nombreuses sources d’eau chaude naturelles.

Dans un concert de chants d’oiseaux, j’avance dans le marais, qui se transforme bientôt en jungle tropicale. Les multiples chenaux reflètent la végétation ainsi qu’une collection de cumulus emprisonnés par les parois montagneuses. Avec la chaleur humide de l’été et le bourdonnement incessant des moustiques, le tableau tropical s’intensifie à chaque coup de pagaie. Si ce n’étaient les sommets omniprésents ainsi que les sapins de Douglas et les pins ponderosa qui poussent sur les terrasses supérieures, on pourrait se croire au Nicaragua ou au Costa Rica. Debout dans le canoë, je tente de sonder du regard le labyrinthe marécageux qui s’étend à perte de vue devant moi sur 26 000 hectares !

Avec 180 km de long, le marais du Columbia est le deuxième d’Amérique du Nord après les Everglades, en Floride. Lieu de nidification de milliers d’oiseaux, une grande partie du marécage reste intouchée. Une portion de ces riches terres limoneuses est utilisée par de petites fermes familiales, mais celles-ci disparaissent, car la pression immobilière se fait sentir.

Plus de 217 espèces d’oiseaux trouvent refuge dans la plaine alluviale du Columbia pendant leur migration annuelle vers le nord-ouest. Du minuscule oiseau-mouche au pygargue à tête blanche en passant par le martin-pêcheur, le balbuzard, le rare grand héron ou le plus rare encore ibis blanc, tous se retrouvent dans le marais pour s’y nourrir, y nicher ou s’y reposer en cours de route vers une destination plus lointaine. Au printemps, ce sont les cygnes qui y font halte — jusqu’à 1 000 certains jours —, alors qu’à l’automne plus de 15 000 oiseaux aquatiques s’y posent en quelques jours.

Les marais abritent aussi une faune résidante de grizzlis, chevreuils, orignaux, coyotes, loutres et blaireaux, pour ne citer que quelques-uns des habitants de cet écosystème. En raison de cette incroyable diversité et devant la pression grandissante de l’immobilier et de l’industrie récréotouristique, le gouvernement a fait de ces marais, en 1996, une réserve faunique protégée. Récemment, le Fonds global pour la nature les a fait entrer dans le très sélect club international des Lacs vivants — qui comprend, par exemple, le lac Baïkal, les marais du Pantanal (la plus grande zone humide du monde, entre le Brésil, le Paraguay et la Bolivie) et le lac de Constance. Pourtant, les marais du Columbia ne bénéficient toujours pas du niveau de protection nécessaire pour satisfaire aux stricts critères de la convention de Ramsar ; la navigation motorisée, entre autres choses, n’y est toujours pas réglementée.

Dans les années 1800, l’embouchure du fleuve était connue, les tribus amérindiennes des Kootenays et des Shuswaps y chassaient et, à l’automne, campaient en amont du lac Columbia pour y pêcher le saumon chinook. Mais cette région convoitée tant par les Anglais que les Américains demeurait inaccessible et le cours exact du Columbia restait un mystère géographique. Quand David Thompson arriva dans la région, il était déjà un explorateur chevronné, passé maître dans l’art de la cartographie. C’est pour la Compagnie du Nord-Ouest qu’il franchit, en 1807, les Rocheuses et la ligne de partage des eaux, à la recherche d’un passage vers le nord-ouest, accompagné de sa femme et de leurs enfants ainsi que de « voyageurs » nommés Bercier, Boulard et Clément. N’ayant aucune raison de croire que le cours d’eau qui filait vers le nord était le fleuve tant recherché, Thompson se dirigea vers le sud, et donc vers sa source. Il lui faudra quatre années, passées notamment à explorer la Kootenay (qu’il croyait être le Columbia et vice versa), avant de terminer son exploration du fleuve, qui le mènera à l’océan.

Après sa découverte, le haut Columbia resta intact pendant une décennie. Seuls quelques explorateurs en apprécièrent la beauté sauvage et la richesse, tels James Sinclair ou François Maurigeau, francophone qui vint avec sa famille et s’y établit comme le premier résidant permanent.

 

En 1864, la magie de l’or attira les prospecteurs à Wildhorse Creek. Un bac fut mis en place pour franchir la Kootenay (située à moins d’un kilomètre du lac Columbia). En 1880, l’arrivée du Canadien Pacifique à Golden suscita un intérêt grandissant pour la région. Un service de bateaux à aubes assura la liaison Golden-Canal Flats et la vallée s’ouvrit à l’agriculture, tandis que la foresterie et les mines changèrent à tout jamais le paysage que David Thompson avait décrit. Les besoins en irrigation, la découverte de sources chaudes à Fairmont Hot Springs, l’agriculture, le tourisme allaient faire de la région l’enjeu d’un combat permanent.

Il n’y a pas si longtemps, on entendait encore hurler les loups dans la vallée, mais aujourd’hui, seul le jappement des coyotes y résonne. Les saumons remontent toujours le Columbia, un des fleuves les plus coupés par des barrages, mais c’est au son de l’autoroute 95 et des trains de minerai qu’ils vont frayer. Chaque fin de semaine, des touristes venus principalement de Calgary et du reste de l’Alberta se déversent en un flot quasi continuel dans la vallée, où ils possèdent d’énormes résidences secondaires autour de terrains de golf de plus en plus nombreux. Malgré la fragilité de la nappe phréatique — en baisse constante — et la fonte des glaciers, des promoteurs immobiliers espèrent construire une station de ski permanente sur le glacier Jumbo.

Pourtant, l’empiètement humain et la fragmentation du territoire n’ont pas encore détruit la complexité des marais. Grâce aux mesures de protection et à l’action d’environnementalistes locaux, quelque 22 000 hectares ont été protégés. La puissance des moteurs est limitée à 10 chevaux-vapeur, ce qui n’empêche pas les aventuriers de fin de semaine de troubler la tranquillité des lieux sur leurs motomarines.

Voilà trois jours que je glisse, loin des villages, sur le miroir aquatique. Si ce n’était le grondement régulier du train ou, de temps en temps, celui plus lointain d’un semi-remorque sur l’autoroute, je pourrais, sans fermer les yeux, me croire à l’époque des « voyageurs », sur les traces de l’infatigable David Thompson. Pourtant, par endroits, le brouhaha du monde moderne me sort de mes rêveries. Une scierie, véritable termitière géante, et la silhouette sinistre d’anciens poteaux d’amarrage plantés dans le fleuve, semblable à la cage thoracique d’un fossile, sont les témoins du début de l’industrialisation. À l’automne, suivant le cycle annuel des eaux, seul le chenal principal continuera de couler, alors que les marais, les poumons de la vallée, s’assécheront dans une mosaïque de pastels impressionnistes.


Guide pratique

On peut louer un canoë à Invermere. Très peu d’eaux vives, sauf en début de saison. Les périodes idéales sont mai-juin ou fin août – début septembre. Camping sauvage seulement, cartes topographiques conseillées. Il faut compter de cinq à sept jours pour couvrir la distance Invermere-Golden, et s’assurer une navette: Columbia River Outfitters — Kayaking & Canoeing : 1 250 342-7397.

Pour découvrir les marais en quelques heures : Kootenay River Runners ou North Woods vous emmènent en rabaska le long de la piste des coureurs des bois (saisonnier). On peut aussi descendre Toby Creek, un affluent du Columbia, avec Kootenay River Runners.
www.kootenayriverrunners.com
Courriel: [email protected]
www.northwoodscanoe.com

Observation des oiseaux: Kinbasket Adventures Birdwatching Tours (1 866 344-6012), à Golden.

Festival annuel Wings Over the Rockies, de Canal Flats à Golden. Promenades guidées, visites des marais, observation des oiseaux et de la faune, conférences, expositions d’art. Sept jours orientés surtout sur l’ornithologie.
www.adventurevalley.com/wings

Pour en savoir plus sur les marais du Columbia, les menaces qui pèsent sur cet écosystème unique et les actions pour le protéger :
www.wildsight.ca.

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