Comment cette vidéo sur la propagation du coronavirus est possible

Dans une vidéo virale qui circule sur Internet depuis quelques jours, un logiciel spécialisé permet de suivre les cellulaires de fêtards à Fort Lauderdale pendant la relâche scolaire américaine, puis de les voir se disperser à la grandeur des États-Unis. Voici ce qu’il faut savoir sur cette vidéo et sur ces entreprises qui vous suivaient à la trace bien avant la pandémie. 

Une vidéo virale suit les Américains rassemblés sur une plage de la Floride et leur dispersion dans tous les États-Unis par la suite. Source : Tectonix GEO.

La vidéo mise en ligne sur Twitter le 24 mars par l’entreprise américaine Tectonix montre comment un logiciel peut être utilisé pour suivre les propriétaires de téléphones intelligents à Fort Lauderdale, en Floride. Après quelques clics et ajustements, le narrateur les observe se rassembler sur la plage, puis se disperser aux quatre coins du pays. En pleine pandémie de coronavirus, la vidéo fait froid dans le dos. La voici :

Les réactions à la vidéo sont partagées. Alors que plusieurs s’inquiètent de la propagation du virus, d’autres se demandent comment une obscure petite entreprise privée est capable de suivre avec précision autant de monde en même temps. La réponse ne leur semblera guère rassurante : ces données sont déjà accessibles à tous, pourvu que vous ayez les moyens de les payer.

Tectonix est une entreprise américaine de moins de 10 employés, fondée en 2016, qui n’a un site Web que depuis deux ans. Elle n’est pas spécialisée dans le suivi des téléphones intelligents, mais bien dans la visualisation de données en général. Tectonix a donc conçu le logiciel pour voir les informations dans la vidéo, mais ne les a pas récoltées elle-même.

Ces grossistes qui vous suivent à la trace

Les données qui permettent de suivre les fêtards américains ont plutôt été fournies par X-Mode Social, un grossiste de données de localisation. Les grossistes du genre — il y en a beaucoup — ont généralement des partenariats avec des centaines d’entreprises, qui insèrent un code informatique dans leurs applications mobiles afin de connaître la position de leurs utilisateurs en tout temps.

En fouillant dans le site de X-Mode Social, on constate que le logiciel de l’entreprise peut être ajouté dans n’importe quelle application mobile Android ou iOS. Un jeu ou une application météo note alors périodiquement les coordonnées GPS de l’utilisateur, et transmet ces informations à X-Mode Social, moyennant une récompense financière.

X-Mode Social paie jusqu’à trois dollars par mois par tranche de 100 utilisateurs américains quotidiens (moins pour les utilisateurs étrangers). Un logiciel utilisé tous les jours par 100 000 Américains pourrait donc rapporter à un développeur environ 3 000 dollars par mois, en plus de ses autres revenus (publicité, prix de vente, etc.).

Le petit code informatique de X-Mode Social respecte les règles d’Apple et de Google de même que le Règlement général sur la protection des données (RGPD) européen. Plus de 400 éditeurs l’ont installé dans leurs applications, selon l’entreprise, qui suit à la trace plus de 60 millions d’utilisateurs par mois, dont 25 % des adultes américains.

Cette façon de faire est légale, mais néanmoins problématique. En analysant les données de localisation des propriétaires de téléphones intelligents avec autant de précision, il est par exemple facile de déterminer où habite un membre de la garde rapprochée d’un président ou d’un premier ministre, ou encore où va notre femme lorsqu’elle quitte la maison.

On ne parle pas ici de concepts théoriques ou d’anticipation de ce qui s’en vient si on ne change pas les lois dès maintenant. On parle de bases de données qui existent déjà, et qui sont déjà utilisées par les entreprises privées.

Que font les entreprises avec ces informations ? Bien des choses. Un restaurateur pourrait par exemple s’en servir pour découvrir où résident les gens qui fréquentent une chaîne de restauration rapide dans une ville afin de voir quels secteurs sont sous-desservis. Un concessionnaire automobile pourrait quant à lui envoyer une publicité sur votre téléphone après votre visite chez son concurrent. Une marque d’électronique pourrait pour sa part présenter des publicités sur votre téléphone quelques heures après votre passage en voiture devant son panneau publicitaire.

D’autres usages sont à prévoir

La vidéo de Tectonix (l’entreprise en a aussi partagé une autre retraçant le dispersement des New-Yorkais dans tous les États-Unis pendant la crise) nous rappelle toutefois que certains pourraient utiliser ces données d’une meilleure façon.

L’idée est d’ailleurs dans l’ère du temps. Les données de localisation de téléphones intelligents sont déjà utilisées par 11 pays pour aider à freiner l’épidémie. Ces informations ne proviennent toutefois pas de grossistes, mais plutôt de partenaires technologiques, comme les opérateurs cellulaires. Cette idée n’a pas encore été adoptée au Canada, mais elle n’a pas été écartée non plus.

Des experts ont également proposé la création d’une application pour évaluer en temps réel si on risque d’avoir été exposé à la COVID-19, par exemple.

Les données de localisation des téléphones durant la crise de la COVID-19 seront aussi un outil puissant pour les épidémiologistes qui analyseront la pandémie au cours des prochaines années. C’était d’ailleurs le sujet de la chronique Vie numérique du magazine L’actualité en décembre dernier : les données transmises par nos téléphones représentent une mine d’or, qui commence tout juste à être exploitée par les chercheurs.

Pour cela, les grossistes devront cependant se montrer généreux. Ces derniers ne dévoilent pas leurs prix en ligne, mais il faut généralement payer cher pour obtenir ces informations. Et celles-ci sont souvent limitées à un secteur précis, et rarement aussi complètes que celles présentées dans la vidéo virale.

Dans ce cas-ci, il s’agit plutôt d’un partenariat d’affaires entre Tectonix et X-Mode Social, qui ont conclu que cette représentation serait une bonne publicité pour les deux entreprises. Les six millions de personnes qui ont vu la vidéo jusqu’à présent semblent leur donner raison.

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Scientifiquement vôtre

Claude COULOMBE

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