Comment sauver les océans ?

Pétrole, gaz, métaux précieux… Les richesses des fonds marins attisent les convoitises des scientifiques ainsi que des grandes sociétés pétrolières et minières.

Comment sauver les océans ?
Photo : iStockphoto

Pour le commun des terrestres, océans rime avec serviettes de plage, coquillages, bateaux et requins – un ressac du film américain Les dents de la mer. Un peu aussi, désormais, avec marée noire. Bien des gens ignorent que tout un univers marin grouille sous les vagues. Que des étoiles de mer chassent leurs proies à contre-courant, comme les tigres le font contre le vent, pour éviter que leur odeur ne soit détectée. Que des oursins, tels les kangourous, portent leur embryon dans une poche. Que les coraux tiennent des « conversations chimiques » et prennent part chaque année à une orgie de ponte collective les jours de pleine lune !

Les océans couvrent 71 % de la planète. Mais à peine 5 % de leurs eaux ont été explorées. On connaît davantage les surfaces de la Lune et de Mars que les fonds marins ! « Plus de gens sont allés dans l’espace qu’au point le plus profond des océans, à environ 11 000 m [sept Grand Canyon empilés les uns sur les autres] », dit Philippe Archambault, professeur à l’Institut des sciences de la mer de l’Université du Québec à Rimouski.

Cette affirmation risque d’être emportée par la vague. Car des technologies nouvelles permettent désormais d’atteindre le plancher du monde. « Nous entrons dans une nouvelle ère de l’exploration des océans. Nous ferons des découvertes incroyables », dit Dwight Coleman, qui dirige à l’Université du Rhode Island l’Inner Space Center, fondé en 2009 par Robert Ballard, célèbre explorateur américain qui a découvert l’épave du Titanic.

Jamais à ce jour les fonds marins n’ont suscité autant de convoitises. Des géants pharmaceutiques y cherchent des organismes pour mettre au point de nouveaux médicaments. Des pays, dont le Canada et la Russie, cartographient les sous-sols océaniques afin de revendiquer ceux qui leur reviennent. Des entreprises en extraient du pétrole, du gaz et des mine­rais. Et des océanographes tentent de mieux comprendre cet univers bleu.

Dwight Coleman, 42 ans, s’apprête à repartir en mission, non plus dans un sous-marin de la taille d’un placard, comme en 2002, lorsqu’il a exploré les vestiges de civilisations anciennes dans la mer Noire, au large de la Bul­garie. Aujourd’hui, cet Indiana Jones des mers, spécialiste en archéologie sous-marine, envoie un robot télé­commandé ! Lui contemple les trésors des mers depuis le « centre de commande des océans » de l’Inner Space Center, inspiré des installations de la NASA.

Le « centre de commande des océans » de l’Inner Space Center, au Rhode Island. C’est là que sont retransmises en temps réel les données, images et vidéos recueillies au cours de missions scientifiques. (Photo : NOAA)

Depuis juin, Dwight Coleman et ses collègues peuvent suivre, jour et nuit, les expéditions de deux navires, l’Okeanos Explorer et l’E/V Nautilus, qui mouilleront dans le Pacifique, la Méditerranée et la mer Noire. Grâce à la téléprésence, technologie axée sur la communication par satellite, les équipages transmettront en temps réel leurs trouvailles aux spécialistes restés sur terre, qui pourront les guider (voir « L’odyssée des temps modernes » >>).

Au large de l’île de Vancouver, des scientifiques explorent les fonds à l’aide d’une sorte de… CNN sous-marin ! L’Université de Victoria a en effet inauguré en décembre 2009 le plus grand observatoire sous-marin permanent au monde, baptisé Neptune Canada, qui permet aux océanographes de suivre en continu les événements et catastrophes dans cette région du Pacifique. Ils pourront entre autres étudier les effets immédiats des tremblements de terre et détecter l’imminence de tsunamis, fréquents dans cette zone.

Un réseau de câbles optiques de quelque 800 km a été installé, à 2 700 m sous l’eau à certains endroits, sur la petite plaque tectonique Juan de Fuca – un morceau du casse-tête qu’est la croûte terrestre. Des caméras et divers appa­reils (séismomètre, hydrophones, etc.) ont été branchés à ce réseau, connecté à une station de recherche située sur le rivage. « Auparavant, les chercheurs ne pouvaient récolter des données que lors d’expéditions annuelles, généralement pendant deux semaines au cours de l’été », dit Mairi Best, directrice scientifique adjointe de Neptune Canada.

Le public peut lui aussi contempler les trésors du Pacifique sans palmes ni tuba. Les apprentis Cousteau n’ont qu’à surfer sur le site neptunecanada.ca, qui offre notamment des vidéos sous-marines en direct. « On espère que Neptune Canada rapprochera la population des océans », dit Mairi Best, 44 ans, à qui ses parents, originaires des Maritimes et de l’Écosse, ont transmis la passion des mers.

« La mer est tout ! » lance le capitaine Nemo dans Vingt mille lieues sous les mers, publié en 1870. Nemo vit en autarcie dans son sous-marin Nautilus. Il chasse le « gibier aquatique » dans les forêts océaniques, porte des étoffes tissées avec le byssus de coquillages et se délecte de confiture d’anémones. Jules Verne avait vu juste : la mer est bel et bien tout. Même une pharmacie.

Les médicaments de demain pourraient en effet provenir des océans. Déjà, des éponges ont servi à la mise au point de l’AZT (contre le sida) et de l’adénine arabinoside (ou Ara-A, contre l’herpès), souligne Annie Mercier, professeure au Centre des sciences de l’océan de l’Université Memorial, à Terre-Neuve. « Les éponges, ces invertébrés réputés pour leur toxicité, produisent des molécules bioactives qui empêchent les organismes de s’installer sur elles et de les étouffer », dit cette Québécoise d’origine, âgée de 40 ans. Ces molécules, aux propriétés antivirales, ont inspiré la synthèse de composés.

En 2007, la société biopharmaceutique espagnole PharmaMar a commercialisé le premier médicament d’origine marine contre le cancer, le Yondelis. Synthétisé à partir de quelques grammes d’un type d’ascidie, un invertébré marin, ce médicament (une solution à utiliser en perfusion) combat le sarcome avancé des tissus mous et le cancer des ovaires en cas de rechute. Il a été approuvé dans les pays de l’Union européenne et dans 26 autres pays. PharmaMar compte déjà quatre autres produits à l’étude. Et quelque 85 000 échantillons de micro-organismes marins (algues, bactéries, champignons, etc.), prélevés par des biologistes et des plongeurs, dorment dans son laboratoire, situé à Madrid.

Les molécules prometteuses ne manquent pas dans la soupe océanique. Car environ 230 000 espèces vivent dans les océans, selon le Census of Marine Life, premier recensement marin mondial, lancé en 2000 par une vingtaine de scientifiques du monde entier et qui sera publié en octobre 2010. Et un million d’autres pourraient être éventuellement découvertes.

Certaines de ces espèces vivent là où on ne les attendait pas, dans la noirceur des fonds marins…

Sur la dorsale des Galápagos, chaîne de montagnes dans l’océan Pacifique, des scientifiques ont découvert, en 1977, des « oasis » dans des déserts de vase, situés à des milliers de mètres de profondeur (les plaines abyssales) : des « geysers sous-marins » crachant un fluide chaud (atteignant jusqu’à 400 °C) chargé de sulfure d’hydrogène, de méthane, de fer et de zinc, entre autres. Autour de ces geysers vivent d’étranges créatures, comme le Riftia pachyptila, ver tubicole rouge dont la taille peut atteindre trois mètres.

Ces sources fascinent les scientifiques. « Avant cette découverte, on croyait que toute vie dépendait de la lumière du soleil », dit Chris R. German, chef scientifique du programme d’exploration des fonds marins à l’Institut océanographique de Woods Hole, centre de recherche privé de Cape Cod. C’est là qu’a été construit le sous-marin Alvin, qui a servi à trouver la première source sur la dorsale des Galápagos.

On sait désormais que des organismes marins survivent dans la noirceur grâce à la chimiosynthèse. Par exemple, le Riftia, qui n’a pas de bouche, de tube digestif et d’anus, héberge dans ses cellules des bactéries qui utilisent le sulfure d’hydrogène pour synthétiser de la matière organique. Selon certains scientifiques, les premières cellules primitives à l’origine de la vie pourraient bien provenir des sources hydrothermales.

Plus de 400 « geysers sous-marins » ont été répertoriés jusqu’à présent, selon Chris R. German, costaud loup de mer de 47 ans aux yeux bleu profond. « Au moins 1 000 autres geysers sous-marins restent à découvrir », dit-il.

Son équipage est venu bien près de localiser un nouveau geyser en mars 2010, lors d’une expédition dans le Pacifique, près des côtes du Chili. Mais le « chien renifleur » – le robot d’exploration autonome ABE – est disparu en mer avant d’attraper son os. Il aurait implosé sous la pression…

Ces explorateurs ne sont pas seuls sur la piste des geysers sous-marins. Des Indiana Jones d’un autre type ont eux aussi entrepris leur quête. Car le minerai des geysers se solidifie lorsque les eaux chaudes jaillissent du plancher océanique et entrent en contact avec l’eau des mers, plus froide, formant des « cheminées » de sulfures polymétalliques. De fines particules de ces métaux – du zinc, du cuivre, de l’or et de l’argent – se déposent aussi tout autour. Autant de trésors pour des sociétés minières…

Depuis 2006, la société torontoise Nautilus Minerals a localisé 19 gisements de ce genre dans la mer de Bismarck, près des côtes de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Dans celui qu’elle a foré, elle a détecté du cuivre et de l’or. Après des études d’impact sur l’écosystème marin, elle a obtenu en décembre 2009 un permis de l’État papouasien : l’extraction, qui s’effectuera à partir d’un navire, pourrait débuter en 2012.

« Cette mise en valeur des minerais, dans des gisements de sulfures massifs, est la première au monde », dit Scott Trebilcock, vice-président au développement des affaires de Nautilus Minerals, dont les principaux actionnaires sont les géants miniers Gazmetall (Russie), Anglo American (Grande-Bretagne) et Teck (Van­couver). Nautilus Minerals prévoit extraire chaque année près de 1,3 mil­lion de tonnes de minerais, dont elle espère retirer plus de 2 800 kilos d’or et 68 000 tonnes métriques de cuivre. Une telle récolte valait près de 630 millions de dollars sur les marchés en juin !

Les richesses potentielles des fonds marins intéressent évidemment aussi les sociétés pétrolières et gazières. Le cercle arctique recèlerait près de 30 % des réserves de gaz et 13 % des réserves de pétrole non découvertes de la planète, selon une étude de l’Institut américain d’études géologiques (USGS), publiée en 2009. La plupart des gisements se trouveraient à l’intérieur des zones économiques exclusives des pays concernés – en Russie surtout. Mais qui sait…

« Dans 100, 200 ou 300 ans, des technologies pourraient permettre l’exploitation des hydrates de gaz, c’est-à-dire du méthane piégé dans une cage de glace dans les fonds marins », dit Frédéric Lasserre, professeur de géographie à l’Université Laval et directeur de projet au réseau de recherche ArcticNet. Un exemple parmi d’autres.

Pas étonnant que tant de pays soient entrés dans une grande course à la découverte des fonds marins. Le scientifique David Hopkin passe d’ailleurs ses journées à… redessiner les frontières du Canada ! Au printemps, son équipe a déployé dans l’océan Arctique un véhicule sous-marin autonome, chargé de cartographier les fonds marins. « Nous avons enlevé 30 tonnes de glace [le poids d’envi­ron quatre éléphants] pour immerger l’appareil ! » dit David Hopkin, chef de la protection des biens maritimes du ministère canadien de la Défense, dont le siège est à Dartmouth, en Nouvelle-Écosse.

Depuis 2005, une centaine de géologues, de géophysiciens, d’hydrographes et de techniciens de l’État canadien sondent, à partir d’un brise-glace ou d’un camp installé sur les glaces, les profondeurs de l’océan Arctique. Leur mission : prouver que ces fonds – qui se trouvent à l’extérieur de la zone économique exclusive du Canada (c’est-à-dire au-delà de 200 milles marins, ou 370 km, du littoral) – constituent l’extension naturelle submergée du territoire terrestre du pays.

Une quarantaine d’États, dont la Russie, le Japon et le Ghana, ont déposé devant les Nations unies une demande d’extension de leur plateau continental. La Commission des limites du plateau continental de l’ONU a refusé les prétentions de la Russie en 2002 et lui a demandé d’étoffer son dossier. En 2008, elle a toutefois accordé à l’Australie 2,5 millions de kilomètres carrés de fonds marins (une fois et demie la superficie du Québec) !

L’automne dernier, la France a gagné des milliers de kilomètres carrés au large de la Guyane, un département d’outre-mer. Paris en convoite près de deux autres millions, notamment au large de Saint-Pierre-et-Miquelon, archipel français au sud de Terre-Neuve. Le gouvernement canadien rejette vivement cette demande d’extension du plateau continental français, qui empiéterait sur celui du Canada…

Le Canada a jusqu’en 2013 pour réclamer à la Commission des Nations unies le droit d’exploiter les sous-sols océa­niques. Sa collecte de données dans l’océan Arctique – menée en collaboration avec les États-Unis, le Danemark et la Russie – devrait être terminée d’ici la fin de 2011, selon Jacob Verhoef, directeur de la division de l’Atlantique de la Commission géologique du Canada, responsable de la cartographie. Celle dans l’océan Atlantique a été achevée l’an dernier.

Selon les données préliminaires, le plateau continental étendu du Canada, dans les deux océans, « pourrait être aussi vaste que l’Alberta, la Saskatchewan et le Manitoba réunis », dit Jacob Verhoef. Et bien des ressources naturelles pourraient s’y trouver…

À la suite du déversement de pétrole de BP dans le golfe du Mexique, le président Barack Obama a imposé un moratoire (contesté devant les tribunaux) sur la prospection pétrolière et gazière au large des côtes américaines, prospection qu’il venait à peine de relancer. Le gouvernement Harper n’a pas l’intention de lui emboîter le pas. Même si, à Ottawa, les partis d’opposition plaident pour un resserrement de la réglementation entourant le forage en mer.

(Sources : Commission américaine sur la politique des océans, Service américain de gestion des minerais et The Economist)

Toute cette agitation, dans le golfe du Mexique et ailleurs, n’est pas sans susciter l’inquiétude un peu partout sur la planète. Car la résilience des écosystèmes marins a ses limites.

Déjà, quelque 200 « zones mortes » existent dans les mers et océans du monde, selon le Programme des Nations unies pour l’environnement. Dans le golfe du Mexique, avant même la fuite de pétrole de BP, une zone morte d’envi­ron 15 000 km2 (près de trois fois l’Île-du-Prince-Édouard) se formait chaque été et se résorbait à l’automne. Des ferti­lisants agricoles et des eaux usées, rejetés dans le fleuve Mississippi, aboutissent dans le golfe, y faisant proliférer le phyto­plancton. Or, lorsque ces algues micro­scopiques se décomposent dans les fonds marins en trop grande quantité, elles accaparent l’oxygène, « asphyxiant » les crabes, les crevettes et le moindre poisson. Avec la tragédie de BP, la situation est devenue catastrophique dans le golfe du Mexique (voir « Aux grands maux, quels remèdes ? » >>).

Les changements climatiques menacent aussi la biodiversité marine. Les océans jouent un rôle majeur dans la régulation du climat, de la tempéra­ture ainsi que des cycles d’oxygène et de carbone de la planète. Le phytoplancton produit la moitié de l’oxygène qu’on respire !

Depuis la révolution industrielle, les océans ont absorbé environ le tiers du CO2 rejeté par les humains dans l’atmo­sphère, ce qui a modifié la « chimie » de leurs eaux. Leur pH est passé d’environ 8,2 à 8,1. Il pourrait chuter à 7,7 à la fin du siècle, prévoient des scientifiques. Cette acidification empêche des orga­nismes comme le phytoplancton, les huîtres et les coraux de bien former leur coquille en calcaire, qui se fragilise.

Les océans absorbent aussi plus de 80 % des surplus de chaleur dans l’atmo­sphère. Or, les colorés récifs coralliens – condos de milliers de poissons – « blanchissent » et finissent par mourir lors­qu’ils sont dans des eaux chaudes. Près de 20 % ont déjà disparu en raison de l’activité humaine (surpêche, chalutage de grands fonds, etc.) et des changements climatiques, selon le réseau de surveillance inter­national Global Coral Reef Alliance.

Toute la chaîne alimentaire (phytoplancton, zooplancton, poissons, etc.) pourrait être bouleversée par les changements climatiques. « Les grands courants marins, qui transportent les nutriments et la chaleur, risquent d’être modifiés, ce qui aura des conséquences sur la distribution de certaines espèces et la quantité de nourriture disponible, et ultimement sur les stocks de pêche », dit Mairi Best. D’ici 2100, le niveau des océans pourrait aussi s’élever de un à deux mètres, selon un rapport publié en décembre et rédigé, entre autres, par des membres du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. Des habitants, près des côtes, devront déménager.

« Les océans font partie de nos vies, dit Mairi Best. Si leurs systèmes changent, cela aura certainement des effets sur les êtres terrestres. » Reste à savoir lesquels. Les océans sont loin d’avoir révélé tous leurs mystères…

 

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