Commission sur les enjeux énergétiques : le chantier du siècle

La Commission sur les enjeux énergétiques mise sur pied par Québec amorce aujourd’hui à Joliette ses consultations itinérantes auprès de la population. Ses travaux serviront à alimenter les réflexions du gouvernement en vue d’une nouvelle politique de l’énergie.

Le Québec jouit d’un immense avantage sur nombre d’autres régions du monde : il est choyé avec ses énormes réserves d’énergie hydroélectrique à la fois renouvelables et peu coûteuses.

Mais il doit aujourd’hui s’adapter aux changements climatiques et aux bouleversements mondiaux dans l’industrie des hydrocarbures, et ce ne sera pas facile.

Pour se comporter en citoyens du monde responsables, les Québécois vont devoir baisser de beaucoup leurs émissions de gaz à effet de serre.

Pour ne pas se ruiner, ils vont devoir aussi diminuer leur consommation de carburants fossiles, de plus en plus coûteux.

Et éventuellement se lancer dans l’exploitation de ressources non traditionnelles, comme le gaz de schiste ou le pétrole extrait par fracturation hydraulique, avec tous les risques que cela implique à la fois pour le portefeuille et pour l’environnement.

Comme le soulignent les co-présidents de la Commission Normand Mousseau et Roger Lanoue, le premier défi est celui de l’efficacité énergétique.

Dans ce domaine, les Québécois ont depuis des décennies une attitude d’enfants gâtés. Sous prétexte que l’électricité est abondante et ne coûte pas cher, on la jette littéralement par les fenêtres !

Pourtant, il est prouvé que même dans ces conditions, consommer moins ne peut être que payant, à la fois pour les individus et la société.

Pour y parvenir, il va falloir changer des habitudes très profondément ancrées autant dans les comportements individuels que dans les politiques.

Les progrès technologiques vont certes aider à cette transition, mais le défi est avant tout humain.

Un exemple.

Depuis des années, Hydro-Québec nous rebat les oreilles des thermostats électroniques programmables qui peuvent faire baisser de 10% la facture d’électricité d’un foyer. À force de messages répétés, les Québécois s’en sont massivement équipés.

Sauf que dans nombre de foyers, les thermostats ne sont pas programmés ou le sont à des températures inutilement élevées !

Voici la consommation résidentielle d’énergie par habitant et par an, en kilogrammes équivalent pétrole, pour 2009.

Québec : 971

Canada : 941

États-Unis : 852

Norvège : 826

Suède : 747

France : 689

Japon : 368

Le climat est loin de justifier à lui seul une telle différence entre le Québec et le reste du monde !

La plupart des gens ne se rendent pas compte qu’ils consomment autant, parce qu’ils connaissent cette abondance depuis lontemps. Comment les convaincre qu’on peut se sentir bien à des températures un peu moins énergivores ? Qu’il vaut la peine d’éteindre les lumières dans une pièce inoccupée ? Qu’on n’a pas besoin de gigantesques réfrigérateurs ou d’une immense maison pour être heureux?

On va avoir besoin des spécialistes en sciences humaines et sociales pour mieux comprendre le moteur de ces comportements, et de politiques de promotion de l’efficacité énergétique qui en tiennent compte.

Il va aussi falloir se questionner sur l’impact sur la consommation de tarifs d’électricité très bas, et sur les risques et bénéfices d’une augmentation.

La situation est encore plus critique dans le secteur des transports, où le Québec n’a même pas atteint 15% de sa cible de réduction de la consommation de pétrole entre 2002 et 2012.

Au rythme actuel, on n’a strictement aucune chance de réduire notablement les émissions de gaz à effet de serre !

Le grand programme d’électrification des transports cher au gouvernement Marois est fort ambitieux, mais il va falloir un effort absolument considérable pour qu’il atteigne son but.

Pour faire baisser la facture énergétique et les émissions de GES, les Québécois doivent d’abord être beaucoup plus nombreux à utiliser les transports en commun et la marche ou le vélo pour leurs déplacements.

Ce n’est pas une question d’électrification, mais de fréquentation.

Même si tous les transports en commun étaient alimentés à l’électricité (et il faudra des décennies avant d’éventuellement s’en approcher), cela n’aura qu’une incidence très minime sur la consommation d’énergie tant qu’ils ne seront pas plus populaires.

La solution n’est pas technologique, mais politique.

Il va falloir investir lourdement pour rendre le transport en commun attrayant, pratique, confortable et abordable, en évaluant sa rentabilité non pas en fonction du nombre d’usagers actuels mais de son potentiel à transformer durablement les habitudes de la population et la facture énergétique.

Les déplacements en automobile, qu’elles soient à essence ou électriques, sont très coûteux en énergie parce qu’ils exigent des infrastructures importantes (autoroutes, places de stationnement…) et que les embouteillages représentent une perte de productivité colossale.

Par ailleurs, même si  elles sont sans cessse plus nombreuses, les voitures électriques ou hybrides représentent encore une part infime du parc automobile. Elles sont trop chères et pas assez performantes.

L’Europe, qui compte plusieurs constructeurs automobiles et où le prix très élevé de l’essence à la pompe rend les véhicules électriques et hybrides plus attrayants qu’ici, vient de dresser un portrait éloquent des recherches en cours pour que ces véhicules se répandent de manière significative.

En tout, 320 projets de recherche et de démonstration d’au moins un million d’euros chacun financés en tout ou partie par des membres de la Commission européenne, pour un total de 1,9 milliard d’euros, ont été recensés. Voilà qui donne une bonne idée des efforts qu’il reste à faire !

Ici aussi, les scientifiques ont un rôle très important à jouer pour aider le Québec à réussir sa transition énergétique.

L’importance de l’hydroélectricité, le climat, la structure du territoire… font en sorte qu’il sera difficile d’appliquer des recettes mises au point ailleurs. Le Québec, ce n’est ni la Californie, ni l’Ontario, ni la France.

Pour que la future politique énergétique ait une chance d’atteindre son but, il va falloir qu’elle s’accompagne d’un important effort de recherche et développement, en sciences pures et génie mais aussi, et surtout, en sciences humaines et sociales.

Dans les années 1960 et 1970, le Québec est entré dans la modernité avec le «Chantier du siècle», la nationalisation de l’électricité et la construction des grands barrages hydroélectriques.

Depuis, le monde a changé. L’avenir se joue aujourd’hui sur la capacité à utiliser cette énergie de manière beaucoup plus efficace, en tirant partie des meilleures technologies mais aussi en transformant durablement les comportements.

Voilà le nouveau chantier du XXIe siècle.

Pour le mener à terme, on aura certainement besoin d’au moins autant d’argent que celui du siècle précédent (la première phase de la Baie James avait coûté plus de 10 milliards de dollars).

Il faudra aussi, sans aucun doute, une grosse dose de courage politique pour amorcer des changements qui ne seront peut-être pas populaires ou au goût des lobbies industriels.

Comparé à la Baie James, on aura besoin de bien moins de béton, mais de beaucoup plus de neurones… C’est le moment de proposer vos idées !

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3 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Alice au Pays des Merveilles! Champions de la consommation énergétique en raison du prix ridiculement bas de l’hydro-électricité, les québécois se sont convaincus qu’ils avaient une nouvelle vocation, celle de montrer la voie en matière d’écologie!
C’est tout le contraire. Ils agissent contre le bon sens. Ils refusent via Hydro-Québec de mettre en commun les efforts des provinces de l’Est pour l’utilisation de l’hydraulique en sabotant tout effort en ce sens, le blocage des initiatives terre-neuviennes est éloquent à cet égard.
Ils refusent de tirer une conclusion simplement arithmétique, à l’effet que le gaz de schiste devrait être exploité rapidement partout où c’est possible pour accélérer la transition vers d’autres formes d’énergie que le charbon.
Ils refusent d’imposer une taxe carbone sur tous les produits pétroliers, qui aurait pour effet de changer les comportements.
Ils vont plutôt, fidèles à eux-mêmes, appuyer les billevesées d’un gouvernement qui compte bien élaborer des « stratégies industrielles » qui pourtant ne fonctionnent jamais, parce que l’État est très mal placé pour faire des choix rationnels au ras des pâquerettes.
Le discours ronflant est une valeur très québécoise.

Luttons contre la pollution lumineuse. A bas l’éclairage vers le ciel, les « plein-jours » des terrains commerciaux déserts et les lampadaires qui éblouissent au lieu d’éclairer.