Comprendre la synesthésie est plus difficile qu’il n’y paraît

Certaines personnes associent automatiquement une lettre ou un chiffre à une couleur, ou encore une couleur à une note de musique. Souvent décrite comme une fusion des sens, la synesthésie est un phénomène fascinant et mystérieux.

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L’auteur est communicateur scientifique pour l’Organisation pour la science et la société de l’Université McGill. Il est titulaire d’un baccalauréat en biochimie et d’une maîtrise en biologie moléculaire. En plus d’écrire de nombreux articles, il coanime le balado The Body of Evidence.

Est-ce que le son d’une perceuse sent l’eau de Javel pour vous ? Je ne dis pas ça de manière poétique, en essayant d’être intéressant. Je veux dire : quand vous entendez le son d’une perceuse, pouvez-vous automatiquement percevoir l’odeur de l’eau de Javel ?

Probablement que non, mais c’est le cas pour certains.

Ces rares personnes, dont l’expérience peu commune a été décrite dans la littérature scientifique, sont en bonne compagnie. Le compositeur classique Jean Sibelius, par exemple, a révélé que le fait de regarder le tableau jaune près de sa cheminée lui faisait entendre de la musique en majeur, la même tonalité que le célèbre canon de Pachelbel. Tout ce qu’il voyait déclenchait dans son oreille un son particulier. Kandinsky, pionnier de l’art abstrait, a laissé une trace dans l’histoire des arts visuels en puisant dans sa synesthésie pour peindre. Quant au physicien Richard Feynman, il voyait la lettre « x » en marron foncé : ses formules mathématiques lui semblaient dotées de couleurs distinctes, et il se demandait comment elles devaient apparaître à ses étudiants.

Ces phénomènes étranges ont en commun d’être définis par le même terme : la synesthésie, qui signifie « sentir ensemble ». Elle a souvent (et à tort) été décrite comme une simple fusion des sens, où un type de stimulus finit par en déclencher un autre. La synesthésie est une sorte d’expérience qui, en raison de sa bizarrerie et — jusqu’à récemment — de notre incapacité à la détecter objectivement, a généralement été négligée au fil des siècles, où elle était considérée comme une maladie mentale, une affectation artistique ou une revendication inutile ne méritant pas une étude rigoureuse.

Cependant, au cours des deux dernières décennies, un ensemble de preuves accumulées et parfois critiquées nous ont montré deux choses importantes sur la synesthésie : elle existe bel et bien, mais, comme un poisson mouillé, elle nous glisse entre les doigts.

La lettre écarlate et autres combinaisons curieuses

La synesthésie est vaste. Il en existerait de 60 à 150 formes documentées. Pour certains synesthètes — comme on appelle ces gens —, les lettres et les chiffres sont associés à des couleurs. Pour d’autres, les jours de la semaine sont automatiquement disposés dans l’espace. D’autres encore perçoivent des goûts distincts lorsqu’ils entendent ou voient certains mots. Souvent, la synesthésie se manifeste naturellement à un très jeune âge (« synesthésie développementale ») ou, plus rarement, elle arrive plus tard dans la vie en raison d’un changement dans le corps, tel que l’apparition de la cécité ou un traumatisme au cerveau. Certaines drogues peuvent également provoquer des expériences synesthésiques temporaires, bien que seules quelques études suggestives aient analysé ce phénomène.

Fondamentalement, la synesthésie peut être décrite comme la combinaison de deux éléments. Il y a l’inducteur, soit la chose qui déclenche l’expérience synesthésique. Et il y a le concurrent, soit la chose qui est vécue en réponse au déclencheur. Dans un type courant de synesthésie, l’inducteur est un graphème, comme une lettre ou un chiffre, et le concurrent est une couleur. Pour de nombreux synesthètes graphème-couleur, la lettre « A » apparaît rouge. Ce n’est pas un choix qu’ils font ; leur cerveau donne automatiquement à la lettre « A » une teinte écarlate. En fait, 87 % des synesthètes disent que leur concurrent est une couleur, ce qui m’amène à me demander si certaines des personnes qui prétendent voir des auras colorées ne souffrent pas en fait de synesthésie.

Vous pouvez déjà imaginer une femme du Moyen Âge admettant qu’elle voit des textes à l’encre noire comme des paysages aux couleurs de l’arc-en-ciel, et les fortes accusations de sorcellerie qui auraient suivi. Voir le monde différemment de la majorité est souvent délicat, et la façon dont vous serez jugé dépend des mœurs de l’époque.

On dit souvent que le premier cas documenté de synesthésie est celui du Dr George Sachs, qui en 1812 a écrit dans sa thèse de médecine à propos des couleurs que sa sœur et lui pouvaient voir en accompagnement des chiffres et des lettres, mais les allusions remontent en fait jusqu’à la Chine et à la Perse antiques, et le phénomène a été traité avec un esprit ouvert par les intellectuels de l’époque des Lumières, dans les années 1700. Il a acquis son nom dans les décennies qui ont précédé les années 1900, lorsque le catalogue de ses sous-types ne cessait de grossir et que des termes de circonstance comme « hyperchromatopsie » et « pseudochromesthésie » étaient abandonnés au profit de « synesthésie ».

Mais le XXe siècle n’a pas été tendre envers celle-ci. Avec la montée du béhaviorisme (ou comportementalisme) en psychologie, les scientifiques n’ont pris au sérieux que ce qu’ils pouvaient observer. Un patient prétendant voir la lettre « A » en rouge n’était pas quelque chose dont un scientifique pouvait témoigner. La synesthésie était banalisée et parfois attribuée à une maladie mentale. Il a fallu attendre le développement de la technologie d’imagerie cérébrale et la venue de tests psychométriques comme le test de Stroop modifié pour que les scientifiques obtiennent enfin les données qu’ils recherchaient.

Oui, la synesthésie était bien réelle.

Le test de Stroop mesure le temps de réaction d’une personne dans deux conditions différentes. Imaginez que l’on vous demande de nommer rapidement la couleur dans laquelle un mot est imprimé alors que le mot lui-même est le nom d’une couleur. C’est facile lorsque le mot est « VIOLET » et qu’il est imprimé à l’encre violette. Mais quand le mot est « VIOLET » et qu’il est écrit en vert, dire « vert » revient à combattre notre réflexe de dire « violet ». Cela provoque un retard. C’est ce que mesure le test de Stroop.

Ce test a été adapté pour mettre à l’épreuve les gens qui prétendent avoir une synesthésie graphème-couleur. Les personnes atteintes de ce type de synesthésie sont tout simplement plus rapides à répondre correctement lorsque la couleur utilisée est congruente avec celle que leur cerveau génère par synesthésie, et elles font moins d’erreurs, que lorsque la couleur s’oppose au halo synesthésique.

Un autre outil pratique est le test d’authenticité, dans lequel les synesthètes sont invités à décrire leurs concurrents après avoir été exposés à de nombreux inducteurs potentiels (« De quelle couleur est cette lettre ? Et celle-ci ? Et celle-là ? »). Sans être prévenus, ils sont à nouveau testés plusieurs mois ou années plus tard. Leurs réponses sont presque toujours identiques, tandis que celles des non-synesthètes ne le sont pas.

Alors que les autodéclarations initiales ont amené les chercheurs à croire que beaucoup plus de femmes que d’hommes étaient synesthètes, le phénomène semble toucher à peu près le même nombre d’hommes et de femmes quand des moyens d’évaluation moins biaisés sont utilisés. Une revue de 2013 sur le sujet a résumé la prévalence des différentes formes de synesthésie. Voir les jours de la semaine comme ayant des couleurs précises semble être le lot de 2,8 % de la population. Pour les graphèmes suscitant des couleurs, c’est 1,4 %. Pour les goûts associés à des formes particulières, c’est 0,2 %. Ces types de synesthésie ne s’excluent pas mutuellement ; la plupart des synesthètes ont plus d’une forme de synesthésie, et ce phénomène original est manifestement familial, ce qui signifie qu’une prédisposition génétique, impliquant probablement plus d’un gène, est susceptible de jouer un rôle important.

Mais malgré une batterie de tests et d’images médicales qui tentent de percer le cerveau des synesthètes, on peut affirmer que la synesthésie est tout aussi incompréhensible aujourd’hui qu’il y a 100 ans.

Une fusion des sens ? Eh non !

Vous avez peut-être remarqué que je tourne autour de la définition de la synesthésie. C’est parce que les scientifiques ne parviennent toujours pas à s’entendre sur la façon de la définir correctement.

En 2011, la professeure Julia Simner, maintenant à l’Université du Sussex et responsable scientifique de la UK Synaesthesia Association, a publié dans le British Journal of Psychology un essai provocateur où elle remettait en question certaines des hypothèses formulées par ses collègues pour tenter de cerner la synesthésie.

On parle souvent d’une « fusion des sens », comme si le goût et l’ouïe se confondaient soudainement dans le cerveau d’une personne, alors que la plupart des cas de synesthésie ne concernent qu’un seul sens. Voir la lettre « A » en rouge est une fusion de la vision avec la vision. En fait, dans de nombreux cas, ce n’est pas du tout un sens qui déclenche l’expérience, mais plutôt une fonction supérieure du cerveau. Ce n’est pas seulement le « A » qui apparaît rouge pour ces synesthètes, mais aussi le « a », et même un « a » écrit à la main. Ce n’est pas le symbole qui déclenche la couleur, mais sa signification.

La professeure Simner a également remis en question l’obsession de la cohérence dans son domaine de spécialité. Selon les chercheurs, l’expérience doit être cohérente dans le temps pour être qualifiée de synesthésique. Si Félix voyait aujourd’hui le « 1 » en vert et le « 2 » en violet, il devrait avoir la même expérience dans six mois et dans un an. Cette règle a sans doute été mise en place pour exclure les « malades imaginaires » ou les artistes particulièrement imaginatifs qui auraient pu se méprendre sur ce que les chercheurs voulaient dire en recrutant des participants pour une étude sur la synesthésie.

Mais elle est devenue une prophétie autoréalisatrice : la synesthésie devait être cohérente dans le temps parce que les scientifiques en avaient décidé ainsi et qu’ils recrutaient des sujets d’étude en conséquence. De même, on a souvent supposé que tous les synesthètes pouvaient voir leur expérience dans l’espace devant eux, mais pour certains, elle était intangible. Certains voient le « A » rouge sur la page, d’autres le voient rouge dans leur esprit, d’autres encore savent simplement et involontairement que le « A » est rouge.

Simner a démoli les piliers de la définition scientifique de la synesthésie — selon laquelle il s’agit d’une fusion des sens automatique, cohérente et étendue dans l’espace — et a conclu que ce phénomène était vraiment difficile à définir. Il s’agit d’un genre de diaphonie inhabituelle entre les fonctions cérébrales. Il y a un inducteur et un élément concomitant — un déclencheur et une expérience — et c’est spontané, sans effort, et considéré par le synesthète comme normal pour lui.

De même, les études basées sur l’imagerie par résonance magnétique qui prétendent que telle ou telle partie du cerveau est associée à tel ou tel type de synesthésie ne sont peut-être pas d’une grande utilité. Une réanalyse critique des travaux sur la synesthésie fondés sur la neuro-imagerie, signée Hupé et Dojat et publiée en 2015, donne l’impression de faire un pas en arrière après avoir fait un pas en avant. « À notre avis, concluent les auteurs, la plupart des études publiées à ce jour montrent, en fait, que le cerveau des synesthètes est fonctionnellement et structurellement semblable à celui des non-synesthètes. » Alors pourquoi tant d’études prétendent-elles le contraire ? Erreurs statistiques, choix de méthodologie discutable ou faible efficacité statistique. Si vous ne testez que quatre synesthètes et que vous examinez leur cerveau sous tous les angles imaginables, vous trouverez forcément du bruit qui semble intéressant.

Cette réanalyse est assez accablante pour l’hypothèse moderne selon laquelle la synesthésie serait due à des fils qui se croisent dans le cerveau, ou à un manque d’inhibition dans certaines parties du cerveau, ou encore à un élagage de certaines connexions qui se produit normalement au début du développement, mais qui n’aurait pas eu lieu. Si les cerveaux qui baignent dans la synesthésie sont identiques à ceux qui ne le font pas (et des études futures pourraient prouver le contraire de manière fiable), pourquoi alors certaines personnes sont-elles synesthètes, mais pas les autres ?

Il y a un lien entre la synesthésie et l’art, et il mérite d’être examiné car il pourrait répondre à cette question. Il semble que les synesthètes soient surreprésentés dans le milieu artistique, et il est facile de comprendre pourquoi. Si les dates du calendrier dansent autour de vous, si les lettres prennent vie dans des couleurs vives, si vous voyez des halos et des mouvements en écoutant de la musique, vous pourriez consacrer votre vie à l’exploration de ces sensations. Mais cette logique est peut-être prématurée. Et si ce n’était pas la synesthésie qui menait à l’art, mais un penchant artistique qui créait la synesthésie ?

Il existe une théorie selon laquelle la synesthésie pourrait être un truc qu’acquièrent certains enfants lors de leur premier apprentissage de concepts abstraits tels que les lettres, les chiffres ou la musique. En effet, les adultes qui ne sont pas synesthètes peuvent être entraînés, jusqu’à un certain point, à associer automatiquement, par exemple, une lettre particulière et une couleur, bien que cette association s’estompe avec le temps. Toutefois, si elle s’est forgée au cours des premières années de l’enfance, elle pourrait vraisemblablement persister et constituer un simple outil d’imagination dont l’enfant se servira pour apprendre à connaître le monde. En effet, l’anecdote la plus fréquente au sujet de la synesthésie est qu’elle favorise l’apprentissage, bien que les recherches sur son effet sur la mémoire aient donné des résultats équivoques.

D’autres ont émis l’hypothèse que les abécédaires ou les cubes de bois colorés portant des lettres, avec lesquels jouent les enfants, pourraient créer une association graphème-couleur durable jusqu’à l’âge adulte, bien que les quelques recherches sur ce sujet ne permettent pas d’accréditer cette idée. Il est intéressant de noter que les synesthètes qui considèrent que les lettres sont colorées ont tendance à dire que les « A » sont rouges, les « B » bleus, les « C » jaunes et les « O » blancs. Personne ne sait exactement pourquoi.

Nous nous trouvons donc face à un phénomène très réel, mais inexpliqué jusqu’à présent. Nous n’en avons pas de définition claire et univoque. Nous ne savons pas si nous avons tous baigné dans cette « bouillabaisse sensorielle » à la naissance, jusqu’à ce que la plupart d’entre nous perdent cette capacité. Nous n’avons pas de preuve solide que le cerveau qui la génère est différent et que cette distinction est reproductible. Et même si la synesthésie était héréditaire, les synesthètes d’une même famille n’ont souvent pas les mêmes inducteurs et concurrents. Ils font l’expérience du phénomène, oui, mais son expression varie.

La bonne nouvelle, c’est que la synesthésie n’est pas un problème médical à régler. La plupart des synesthètes aiment leur particularité. Certains décrivent même cette sensation comme un moment « eurêka ». Les sentiments négatifs occasionnels sont souvent liés à des décalages : lorsque des lettres sont imprimées dans la « mauvaise » couleur, un synesthète peut être légèrement agacé. Et de plus en plus de chercheurs se demandent si la synesthésie ne s’étendrait pas sur un spectre, comme le trouble du spectre de l’autisme. Après tout, c’est là que notre compréhension de nombreux troubles et maladies du cerveau nous a menés : loin d’une binarité stricte, vers un spectre.

Le compositeur Franz Liszt aurait dit à l’orchestre qu’il dirigeait : « Oh, je vous en prie, messieurs, un peu plus de bleu, s’il vous plaît ! » Les musiciens ont d’abord cru qu’il plaisantait. Mais ce n’était pas le cas.

Pour Liszt, et pour d’autres synesthètes, la musique a une couleur. Nous ne comprenons peut-être pas encore pourquoi, mais nous pouvons certainement apprécier sa beauté.

Message à retenir :

  • La synesthésie est un phénomène difficile à décrire, où les fonctions cérébrales finissent par se parler d’une manière inhabituelle, de sorte que certaines lettres, par exemple, seront toujours perçues comme ayant leur propre couleur.
  • Grâce à des tests psychométriques objectifs, les scientifiques ont démontré que la synesthésie est bien réelle.
  • Bien que des études aient signalé des différences dans le cerveau des personnes atteintes de synesthésie, lesquelles pourraient être à l’origine de ce phénomène, ces travaux sont de faible qualité. Et une récente réanalyse de ceux-ci montre que les cerveaux des personnes atteintes ou non de synesthésie sont semblables.

La version originale (en anglais) de cet article a été publiée sur le site de l’Organisation pour la science et la société de l’Université McGill.

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