Comprenez-vous bien le langage «docteur»?

Le défi, c’est de se rendre compréhensible pour les patients, qui doivent participer à une prise de décision «éclairée». Mais les notions médicales, déjà souvent complexes, deviennent parfois opaques lorsqu’elles sont prononcées dans le dialecte «docteur».

iStock-593309604_medecin800Est-ce que votre médecin vous écoute? J’espère bien, parce que c’est essentiel. Mais vous parle-t-il suffisamment? Si oui, c’est un bon point; sinon, posez-lui plus de questions! Enfin, le comprenez-vous bien? Pas toujours? Ah! c’est peut-être parce qu’il parle «docteur», ce dialecte un peu étrange qu’il utilise un peu trop souvent.

Mais peut-être ne connaissez-vous pas ce dialecte parlé depuis plus de 2 500 ans par les disciples d’Hippocrate, genre de secte dont les membres se déplacent avec un stéthoscope accroché au cou. Péniblement appris à l’université puis à l’hôpital, il ressemble à la langue que vous parlez, mais son vocabulaire est bien différent, sans parler de son écriture.

On estime que le dialecte «docteur» comporte environ 5 000 mots, soit l’équivalent du vocabulaire d’une langue. En quelque sorte, le rôle du médecin consiste notamment à le traduire pour ses patients, en temps réel. Ce qui ne fonctionne pas tout le temps, bien entendu.

Le vocabulaire n’est toutefois pas le seul problème: on trouve également plein d’abréviations obscures, qui parsèment autant les conversations d’initiés que les notes médicales, dont la calligraphie hiéroglyphique n’est d’ailleurs déchiffrable que par les pharmaciens et les infirmières.

Bref, il n’est pas facile pour le novice de lire correctement un dossier. Pour vous donner une idée, prenez cet exemple commun:

«Pt ATCD de MPOC, HTA, MVAS, Ao asc. 43 mm (ETT 2015), MCAS / Stent sur CD en 2011, Bx occluse, double anti-plaquetaire (ASA / Plavix) X 2015. HMA: DRS transfixiante à début brutal 8/10 X ce AM, + diaphorèse, + dyspnée et même quasi-syncope, paresthésies MSG et cervicalgie G. TA élevée, pouls asymétrique D > G, souffle aortique de régurgitation et? sous-clav D?, poumons MV dim, pas d’IC, abdo souple, Ao non pulsatile. EDU = épanch. péric. 2 cm. Dx: Dissection aortique type A prob. SCAN STAT demandé. Chx avisé, nitrates et BB donnés, NPO, gaz, 2 IV, TA visée autour de 90 syst. Deux culots en réserve. SV q 15 min. Explications données. Pronostic réservé. À suivre.»

Pas évident, n’est-ce pas? C’est pourtant la description absolument limpide de ce qu’on appelle une dissection aortique, une des grandes urgences médicales, consistant dans la déchirure aiguë de l’aorte et pouvant entraîner le décès dans les minutes qui suivent. Quand il s’agit de traduire ce genre de réalité pour le patient, le défi est donc de taille.

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Mieux communiquer

Depuis quelques années, on dirait que je me pose de plus en plus de questions à propos de la communication médecin-patient et, surtout, de l’effet réel de mes mots sur les patients. Peut-être parce que j’ai appris à (un peu) mieux communiquer depuis 20 ans grâce à diverses expériences médiatiques à titre de chroniqueur, d’animateur, d’expert ou de militant?

J’y ai notamment constaté ceci: parler dans les médias n’est pas très différent de parler à son patient, pour ce qui est des défis de la communication. Dans tous les cas, il s’agit de passer efficacement de l’information et de s’assurer le maximum de celle-ci sera retenu.

Le défi, c’est donc de se rendre compréhensible pour les patients, qui doivent participer à une prise de décision «éclairée» grâce à ces informations. Mais les notions médicales, déjà souvent complexes, deviennent parfois opaques lorsqu’elles sont prononcées dans le dialecte «docteur».

De manière générale, malgré certaines formations en cours d’études (reçues toutefois à un moment où les concepts ne sont pas encore vraiment maîtrisés), les médecins restent généralement de mauvais traducteurs, à mon avis.

Quand j’enseigne à mes résidents ou que j’observe certains échanges médicaux avec les patients, je prends davantage conscience que l’information — pourtant cruciale ! — se perd souvent dans les méandres du vocabulaire, que le patient n’arrive presque jamais à maîtriser. L’important est au moins de s’en rendre compte.

Quelques trucs

On dit que nos patients comprennent environ 10 % des informations fournies dans les épisodes de soins, mais je pense que nous avons une responsabilité importante dans ce déficit communicationnel majeur. Plusieurs difficultés nous éloignent de ce but, pourtant essentiel, d’être bien compris par les patients.

Notre langue technique permet de décrire la complexité des choses, soit, mais beaucoup de nos patients sont laissés en plan dès les premières secondes d’un entretien médical parce qu’il ne suivent plus si nous ne simplifions pas les choses. Il est triste de les voir parfois hocher de la tête sans poser de questions, comme si tout cela allait de soi, se contentant d’une explication qui n’en est plus une.

La complexité des concepts abordés constitue une autre barrière. Et le manque de temps est aussi l’ennemi d’une communication efficace, mais nous n’avons pas toujours le luxe d’en avoir beaucoup, surtout à l’urgence.

Quelques trucs sont donc les bienvenus. Vous pouvez même les suggérer à votre médecin quand vous ne le comprenez pas. Il faut d’abord éviter tout vocabulaire pointu qui, sans qu’on s’en rende compte, contamine constamment les échanges avec vous. Mais pour cela, encore faut-il le réaliser !

Pour y arriver, ce qui ne fonctionne pas toujours, j’essaie de cibler à l’avance l’information à transmettre, afin de me concentrer sur une ou deux idées cliniques essentielles, parfois trois, mais jamais plus. Il faut ensuite s’efforcer de bien choisir ses mots afin de s’exprimer simplement et efficacement, tout en demeurant rigoureux. Prendre souvent des pauses dans les explications est toujours une bonne approche afin de vérifier si le patient comprend.

Mais c’est encore mieux de vérifier formellement la compréhension du patient, en lui demandant par exemple ce qu’il a saisi de l’explication. Ce test de réalité conduit à des résultats surprenants, le patient disant parfois le contraire de ce qu’on vient de lui expliquer avec conviction. Ce qui veut souvent dire qu’il faut recommencer.

Communiquer dans les deux sens

Vous vous en doutez, la communication médicale est bidirectionnelle. C’est essentiel, parce que mon travail à l’urgence repose à plus de 80 % sur l’information fournie par les patients, spontanément ou bien en réponse à mes questions.

Les mots du patient étant la source la plus précieuse d’information, le médecin doit toujours être attentif pour en capter toutes les nuances. Mon premier devoir, c’est donc d’être à l’écoute!

Il ne s’agit pas non plus de se limiter à fournir des informations ou à en recevoir. Pour être bien compris et s’assurer que l’information sera retenue, il faut établir un lien, que le courant passe, que les mots ne se perdent pas dans le vide. Il s’agit donc d’incarner l’information, de la rendre vivante, en établissant un lien émotif pour que le message passe mieux. Sans oublier que l’émotion aide à fixer la mémoire.

Mais si votre médecin s’obstine à parler le «docteur» et que vous ne le comprenez pas, demandez-lui de traduire. Parce qu’il en va de votre santé.

***

Alain Vadeboncœur est urgentologue et chef du service de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal.


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11 commentaires
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Si tous les médecins se souciaient de leurs patients comme vous, ce serait le ciel…! Honnêtement, je dois dire qu’il y
en a mais si peu…j’ai cette chance d’en connaître un ou deux…voilà !

Quelle que soit la « raison » de communiquer, professionnelle ou personnelle, l’attitude première qui permet de bien communiquer, c’est l’intérêt pour la personne qui est devant moi…..Je m’assure de comprendre ce que l’autre dit et je vérifie si l’autre a bien compris ce que j’ai dit. Si un médecin ne peut pas ou ne veut pas communiquer humainement et efficacement, il lui manque une compétence de base essentielle pour la pratique de sa profession. QU’en est-il des compétences relationnelles de nos médecins? Oui j’en connais qui sont très compétents à ce niveau et j’en connais aussi beaucoup qui croient l’être, mais ne le sont pas, ils s’écoutent parler.
Et il y a ceux qui n’aiment pas les patients. Expérience personnelle récente: j’attends pour voir un médecin spécialiste. Nous sommes une dizaine à l’attendre. Mon heure de rendez-vous est dépassée d’une heure. Il sort du bureau avec un patient avec qui il fait longuement une « conversation sociale ». Je m’adresse à lui pour lui demander vers quel moment je pourrai le voir. Il me répond: « Taisez-vous et attendez, vous n’avez que ça à faire. » J’ai encore attendu une bonne heure, des enfants attendaient aussi. Quand je l’ai vu, il a été très désagréable et méprisant, il a fait un bon diagnostic toutefois. Ce n’est qu’un cas parmi d’autres…malheureusement.

Je suis d’accord que le language docteur peut être bien obscur, d’autant plus pour les personnes âgées en perte d’autonomie! C’est d’ailleurs ce qui me pousse à aller aux prochaines consultations d’un proche de ma famille. Et pour cela je dois prendre l’avion et préparer mes questions armée de mon petit calequin!
Mais la, le prochain point est de savoir si les médecins auront le temps et la patience d’y répondre!

Les médecins ne sont pas les seuls à posséder un jargon, tous les domaines en ont (paramédicaux, techniciens, assureurs, légistes, etc.) et c’est normal. Les abréviations obscures et les calligraphies illisibles existent partout également. Nous avons tenté récemment de lire le dossier médical complet d’un proche et les écrits des infirmières sont déplorables (calligraphie, contenu inapproprié ou manques d’informations pertinentes parfois, et même faussetés, sans que tout cela soit vraiment grave). En 2017, dans les hôpitaux, les écrits de tous les intervenants devraient être faits sur ordinateur.
Quant à la communication, les suggestions que vous préconisez, cher docteur Vadeboncoeur, sont excellentes mais impossibles à réaliser, car trop coûteuses en temps (n’oubliez pas que les médecins ont des cotas de nombre de patients à rencontrer, et c’est normal ça aussi). Merci d’avoir su expliquer l’ensemble de cette problématique.

J’ai reconnu l’attitude compréhensive de la chirurgienne qui m’a rencontrée suite à la découverte d’un « nodule » cancéreux. Comme j’avais rencontré auparavant une oncologue qui m’avait confirmé (à un haut % de probabilité la présence de cellules cancéreuses ) cette chirurgienne m’a d’abord demandé « ce que j’avais compris » de ce que m’avait dit l’oncologue. Le fait aussi d’utiliser le terme « nodule » plutôt que « tumeur » avait enlevé un peu de drame dans la prise de conscience qu’on me découvrait un cancer. L’écoute attentive « humaine » de la part du médecin contribue beaucoup à la bonne relation patient/médecin. Bravo pour votre chronique! C’est toujours très éclairant.

Nous sommes présentement et depuis au moins deux décennies dans une ère où les médecins sont aux prises avec le « complexe de dieux » (God complex). La très grande majorité d’eux ne croient tout simplement pas qu’il est essentiel que les patients puissent comprendre tous les tenants et aboutissants.

Nous sommes retourné en fait au bon vieux temps des années 50 et 60, où les médecins croyaient que parce que les patients n’avaient que peu d’instruction, ils ne comprendraient pas. Déjà vu, non ! Il y eut un période (années 70, 80 et début 90) lorsque beaucoup plus de médecins renseignaient leurs patients. Si les médecins décendent de leur podium un jour, il en sera bénéfique pour tous les bénéficiaires.

Les médecins en ont eu trop et ne veulent certes pas perdre de pouvoir mais les gouvernements de plusieurs provinces et quelques pays européens sont sur le point d’effectuer une refonte de leur Code des profession qui inclura les lignes de conduite en terme d’étique et déontologie, des dispositions qui s’appliqueront à tous les professionnels. De plus, une Commission des profession viendra changer les petits barons locaux qui rendents des décisions sous de portes closes que sont les syndics actuels afin d’entendre les plaintes sous une loi beaucoup plus étoffée.

A la télévison, il y a quelques semaines, une oncologue devait sûrement annoncer une mauvaise nouvelle à son patient mais l’annonce fut faite par des phrases emberlificotées incompréhensibles, la dernière fut: ( On va prendre bien soin de vous.)
Quand vous dites: Votre test est positif ou votre test est négatif, depuis longtemps vous savez de quoi il s’agit, mais dans notre monde, le mot (positif) veut dire que tout va bien et le mot (négatif) ne signifie rien de bon. Alors vos patients ordinaires se demandent ce que vous voulez leur annoncer…….

Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément. Ça vaut pour tout le monde dans toutes les professions dès qu’on entre en relation avec d’autres « humains ». Personne ne possède le monopole de la connaissance . Il faut accepter de se mettre au niveau de l’interlocuteur et surtout …sans condescendance. L’écoute active est efficace et rapide à la condition de savoir s’en servir judicieusement. Les médecins de par leur fonction auraient avantage à la pratiquer. Que les médecins parlent leur jargon entre eux comme le font les ingénieurs, les informaticiens, les notaires, les enseignants et j’en passe,ça les regarde ,mais quand arrive le temps de communiquer directement avec leurs « patients » c’est le bon moment de prouver leurs compétences en utilisant un vocabulaire accessible à tous. (Si je ne parviens pas à bien me faire comprendre par la personne qui est assise devant moi après quelques répétitions, le problème c’est moi ).
J’ai accompagné à plusieurs reprises à l’hôpital une dame âgée, peu scolarisée avec une capacité intellectuelle d’ un ennfant de cinq ans, le spécialiste traitant a utilisé des mots à sa portée et toujours respectueux. Cet homme soignait des êtres humains et il disposait d’un vocabulaire suffisamment élaboré pour se faire comprendre clairement. Il avait compris ce pourquoi il était médecin. Où se cachent donc ces médecins , ces perles rares ?
J’aimerais connaître combien de médecins seraient capables de comprendre le langage technique du plombier qui vient à leur secours lors d’une petite catastrophe ? Quelle langue parle t’il ?
Est-ce que en dehors de la médecine point de salut ?
Après tout il y a les médecins et puis………..la PLÈBE !

Mettons que le médecin dit à un patient qu’on a un cancer ou un probème de coeur. Le patient s’arrêtera probablement sur ces mots-là et commencera à penser à tous les impacts de ce diagnostic. Il faudra donc s’arrêter et répeter tout le reste de sa phrase et vérifier qu’on a bien été compris.
Magrietha Weeks-Koops, Ancienne infirmière auxiliaire aux Pays-Bas et au Québec

Merci pour vos éclairages systématiques, notamment sur les failles et errances de notre système de santé. En français, le mot « décision » signifie autant le processus que le résultat. « Prise de décision » est une copie inutile de l’anglais. On dit très bien et en plus court « participer à une décision éclairée ».