Construire en bois pour lutter contre les changements climatiques

Le gouvernement Marois doit présenter ce printemps une Charte du bois, qui obligerait architectes et ingénieurs à évaluer le bois au même titre que l’acier ou le béton au moment de choisir les matériaux. Une loi très attendue, notamment par les promoteurs du développement durable.

Construire en bois pour lutter contre les changements climatiques
GlaxoSmithKline

La bénédiction donnée cet automne par le maire de Québec, Régis Labeaume, aux concepteurs du nouvel amphithéâtre, qui ont opté pour une structure en acier sans même envisager de la faire en bois, a fait bondir de nombreux acteurs de cette industrie.

En crise depuis 2005 au Québec, l’industrie du bois tente en effet de percer le marché de la construction non résidentielle pour se sortir du gouffre. Mais elle doit faire face à des ingénieurs mal formés, à de vieux réflexes de planification en acier ou en béton et à un Code du bâtiment mal adapté.

Le gouvernement Marois devrait présenter ce printemps une Charte du bois, qui obligerait architectes et ingénieurs à évaluer le bois au même titre que l’acier ou le béton au moment de choisir les matériaux. Une loi qui arrivera trop tard pour l’amphithéâtre, mais qui est tout de même attendue, notamment par les promoteurs du développement durable.

 

Une occasion manquée

L’exclusion du bois de la construction de l’amphithéâtre de Québec est une gifle pour André Bourassa, président de l’Ordre des architectes du Québec. « D’autant plus qu’on investit 200 millions d’argent public dans ce chantier. Ça démontre un manque de vision de la part d’un donneur d’ouvrage. » Il tolère mal que Régis Labeaume ait accusé les ingénieurs et architectes québécois de ne pas savoir comment construire en bois. « On a fait plusieurs stades de soccer en bois, on a acquis un très bon savoir-faire. »

Le maire Labeaume n’a pas rappelé L’actualité à ce sujet.

 

Une preuve de savoir-faire

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Un de ces stades a vu le jour sous l’administration du maire Labeaume, en 2009. La Ville de Québec a investi un peu plus de 20 millions dans la construction du stade de soccer Chauveau, dont la structure est faite de bois d’épinette noire lamellé-collé provenant de Chantiers Chibougamau. Le complexe sportif du collège de Bois-de-Boulogne (2005) et celui du cégep Marie-Victorin (2010), à Montréal, ont également été construits en bois.

 

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Le stade Chauveau vu de l’extérieur.

Pourquoi une Charte du bois ?


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« On veut forcer le monde à suivre des cours et à prendre l’habitude de monter des projets en bois. On croit qu’il va y avoir un effet d’entraînement », dit Denis Trottier, député de Roberval et adjoint parlementaire à la ministre des Ressources naturelles, qui présentera une Charte du bois à la prochaine session parlementaire.

Si la loi est adoptée, une formation obligatoire sur le bois sera ajoutée aux programmes de génie civil, et le Code du bâtiment sera revu pour permettre la construction en bois de tous types de bâtiments de six étages. Le gouvernement de Pauline Marois devra également évaluer cette solution dans chacun des projets auxquels il participe.

Québec, qui veut réduire de 25 % ses émissions de gaz à effet de serre (GES) d’ici 2020, souhaite un jour proposer un autre projet de loi, qui inclurait la réduction des GES dans la construction. Le bois, un matériau écologique, y contribuerait.

 

Revamper le Code du bâtiment


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Pour l’instant, le Code du bâtiment du Québec exige que tous les édifices de plus de quatre étages soient construits avec des matériaux incombustibles. Pour ériger un immeuble de bureaux de six étages sur le boulevard Charest, à Québec, Fondaction, le Fonds de développement de la CSN pour la coopération et l’emploi, a dû présenter une « solution de rechange » à la Régie du bâtiment du Québec (RBQ) démontrant que la construction serait aussi sécuritaire.

« Nous voulions donner une vitrine au bois et aider à bâtir l’expertise », témoigne Léopold Beaulieu, PDG de Fondaction. Il s’agit du plus haut immeuble de bureaux contemporain en bois lamellé-collé en Amérique du Nord. Il a reçu plusieurs prix et distinctions, et a permis un bénéfice net de 1 350 tonnes de carbone, l’équivalent de l’émission de 270 voitures pendant un an. « Et tout ça est fait de têtes d’épinettes noires de Chibougamau ! »

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Fondaction.

 

Un peu plus haut…

« Le plus grand potentiel, ce sont les bâtiments de 4 à 10 étages, qui serviront à la densification urbaine en Amérique du Nord », dit Richard Desjardins, directeur des systèmes de construction à FPInnovations, un centre de recherche privé (sans but lucratif) sur la forêt, installé à Québec.

Un matériau de qualité

« Le bois n’est pas qu’un matériau de charpente », martèle André Bourassa, le président de l’Ordre des architectes. Il est plus intéressant, selon certaines études, que l’acier et le béton pour ce qui est de l’acoustique, l’isolation, l’effusion (la capacité de laisser sortir l’humidité) et le confort (à température égale, il ferait moins froid dans un bâtiment en bois). En plus, il est renouvelable.

Des qualités qui font que les projets doivent être évalués selon une approche plus globale, selon Stéphane Rivest, qui a mis sur pied le Regroupement des ingénieurs en structures de bois. Même si une telle structure peut coûter plus cher, d’autres coûts, de finition par exemple, peuvent être évités, dit-il.

 

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Au camp musical du Saguenay-Lac-Saint-Jean, à Métabetchouan-Lac-à-la-Croix, on a choisi de construire la nouvelle salle de spectacle en bois, en 2009, au coût de 3,7 millions de dollars. « Le bois nous donne une acoustique incroyable, qui nous permet d’offrir une qualité sonore de calibre international », souligne Marie-Lyne Fortin, adjointe à la directrice générale.

 

Prêcher par l’exemple


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« On est en train de réinventer ce que nos ancêtres faisaient », dit Richard Desjardins, de FPInnovations, en faisant référence à des bâtiments de 8 à 10 étages construits au début du XXe siècle. En 1994, au moment de construire le siège social de FPInnovations, dans le Parc technologique du Québec métropolitain, les architectes ont proposé… un gros cube en acier. Mal choisi pour un centre de recherche sur la forêt ! « On est parti à rire ! » raconte Richard Desjardins. Le centre se devait d’être en bois. « Pour démontrer que l’on peut faire un bâtiment institutionnel ou commercial en bois. Pour que les membres de l’industrie commencent à utiliser leurs produits dans leurs propres bâtiments. »

 

La bonne main-d’œuvre

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Au début des années en 2000, la construction en bois réservait plus de surprises qu’aujourd’hui. « Lors de la construction du pavillon Kruger, à l’Université Laval, on ne savait pas si on devait travailler avec des charpentiers ou des monteurs d’acier. Sur le plan des métiers, on était un peu entre deux chaises. Depuis, des entrepreneurs monteurs ont acquis une expertise de montage de structures en bois », souligne le doyen, Robert Beauregard.

Améliorer la formation

L’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) a ajouté deux cours obligatoires sur la construction en bois à son programme de génie civil, en 2012, une première au Québec. Jusque-là, les ingénieurs du Québec n’étaient pas tenus de suivre une telle formation. « Nos étudiants seront en mesure de faire des choix éclairés », croit Daniel Audet, directeur du module d’ingénierie à l’UQAC.

« Si on demande aux ingénieurs d’utiliser des matériaux comme le bois, qu’ils connaissent moins, ils sont plus frileux et répondent que ça coûtera plus cher », dit Louis Poliquin, directeur du Centre d’expertise sur la construction commerciale en bois, situé à Québec. « Actuellement, il faut des donneurs d’ouvrage insistants. »

 

Un exemple inspirant : le Centre Pompidou

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Le programme de génie du bois à l’Université Laval a de la difficulté à recruter une dizaine d’étudiants. Alors que l’École nationale supérieure des technologies et industries du bois, à Épinal, en France, reçoit 1 500 candidatures pour 80 places ! « Quand je demande à mes étudiants pourquoi ils ont choisi d’étudier ici, un sur deux me parle d’un bâtiment à l’architecture ambitieuse qui fait rêver : le Centre Pompidou », dit le directeur de l’institution, Pascal Triboulot.

Celui-ci cite également en exemple :

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– Le Metropol Parasol de Séville, inauguré en 2011 ;

 

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– Le toit du pavillon principal de l’Exposition universelle de Hanovre, en 2000.

 

« Il faut des bâtiments emblématiques qui démontrent ce que l’on peut faire en bois, pour créer un sentiment de fierté », indique Pascal Triboulot.

Photo du Centre Pompidou : Pascal Triboulot

Université Laval — Stade Telus


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« Une politique qui obligerait à utiliser un matériau plutôt qu’un autre serait difficile à vendre dans le secteur commercial », croit Sylvain Labbé, PDG du Bureau de promotion des produits du bois du Québec et membre du conseil d’administration de l’Initiative bâtiments durables et climat (SBCI) du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE).

« Le bois va gagner si on met en place des politiques de réduction de l’empreinte environnementale, ajoute-t-il. Il faut que l’effet des politiques soit mesurable pour que l’on puisse réduire les émissions de carbone et les comptabiliser. »

En se dotant d’une politique de développement durable en 2010, l’Université Laval s’engageait à réduire son empreinte carbone dans toutes ses activités. « Chaque fois qu’on utilise un mètre cube de bois, on évite l’émission d’une tonne de GES [NDLR : qui aurait été générée lors de la transformation de l’acier ou du béton]. De plus, le même mètre cube permet de stocker 0,9 tonne de CO2 », explique Robert Beauregard, doyen de la Faculté de foresterie, de géographie et de géomatique.

Cette politique a mené à la construction du stade de soccer Telus, inauguré en janvier 2012.

 

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                          Le stade de soccer Telus.

 

La raison écolo

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Le privé aussi s’intéresse à la construction en bois pour des raisons écologiques. « Nous voulions un bâtiment qui soit en même temps moderne et qui favorise le développement durable », souligne André-Pierre Ghys, responsable de la construction du bâtiment administratif de GlaxoSmithKline, dans le Parc technologique du Québec métropolitain.

Le faible nombre de fournisseurs et d’ingénieurs spécialisés a rendu l’opération un peu plus difficile que prévu, dit-il. L’utilisation du bois a permis de séquestrer 460 tonnes de carbone dans le bâtiment.

 

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L’intérieur de GlaxoSmithKline.

La seconde chance d’une région


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Construire un bâtiment dans un autre matériau que le bois dans une région où l’industrie forestière prédomine ? Impensable, dit Guy Ouellet, directeur général de la Régie des matières résiduelles du Lac-Saint-Jean, administrée par les élus régionaux.

La structure en bois a coûté quelque 200 000 dollars de plus qu’une structure en acier, principalement en raison d’échéanciers serrés, sur une facture totale de cinq millions. « On voulait aider à développer une expertise de construction en bois, car pour l’instant ce matériau n’est pas considéré de façon égale par les professionnels. »

 

Un programme incitatif


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Pour favoriser la construction en bois, le maire de Saint-Félicien a lancé un programme incitatif, en cours depuis deux ans : « Un promoteur qui présente une structure dont la charpente, les fermes et le revêtement sont en bois obtient un crédit d’impôt foncier pendant quatre ans, en plus d’une subvention directe à la construction », lance fièrement Gilles Potvin.

Un entrepôt de 1 800 m2 avec des portées de 30 m, qui sera entièrement construit en bois dans le parc industriel de Saint-Félicien, profitera de cette mesure.

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