Coupe à l’indienne

Les Indiens subissent le contre-coup de l’exploitation forestière. Leurs territoires de trappe s’amenuisent. Mais leurs méthodes de coupe sont avant-gardistes.

Soudain, après quelques heures de survol des territoires rasés qui encerclent Chibougamau, des tas de branches grisonnantes et des terres labourées par la machinerie, une oasis de verdure surgit. Nous sommes tout près du lac Mistassini. Au sol, on constate qu’il y a bel et bien eu exploitation forestière. Mais quelque chose de différent s’est passé ici… Ce sont les terres privées ("de Catégorie 1") des Cris!

"Ils ne coupent qu’en hiver", explique Gervais Rheault, technicien forestier aux Ressources naturelles dans la région de Chibougamau. Les sols gelés, protégés par la neige, ne subissent presque pas de dommages: on ne voit aucune ornière, et les chemins comme les aires de coupe ont reverdi. De plus, les coupes sont éloignées les unes des autres. "Les Cris n’ont pas vraiment de normes, poursuit-il. Mais, au lieu de laisser une bande boisée de 30 m autour des cours d’eau [comme le prévoient les normes gouvernementales], ils en laissent une de 100 m à 150 m, à l’oeil."

Mais, au-delà de leurs terres privées, les Cris voient leurs territoires de trappe rétrécir de jour en jour. Dans L’Erreur boréale, Richard Desjardins affirme que 42 des 55 lots de trappe des Cris de Waswanipi ont été "pillés". Qu’entend-il par là? "Piller, ça veut dire enlever les biens d’un endroit avec violence. À Waswanipi, il y a 42 lots où on ne peut plus trapper." Aux Ressources naturelles, on nous répond qu’aucun lot des Cris de Waswanipi n’a été coupé à plus de 30%. Allons voir…

Waswanipi est un gros village désolé le long de la route entre Chapais et Lebel-sur-Quévillon. À l’Association des trappeurs cris, je tombe sur Paul Dixon, longs cheveux noirs en queue de cheval, qui sourit tout le temps et se définit comme traditionaliste: "J’aurais préféré que la foresterie n’ait jamais été inventée!" Sa famille exploite le lot de trappe W23A. Je consulte les chiffres du ministère et lui annonce que 29,51% de la superficie du lot a été coupée. Il n’en revient pas! "Quatre-vingts pour cent de notre territoire a été coupé à blanc", jure-t-il. Qui dit vrai?

En étudiant mieux les données du ministère, je constate qu’on a calculé le pourcentage de la superficie coupée en fonction de la totalité du lot, y compris les lacs, les marais et les terrains dits improductifs! En outre, ces chiffres datent de 1994. Appel au ministère… En fin de compte, on évalue que c’est plutôt 57% du territoire boisé qui a été coupé. Comme les 43% qui restent comprennent les bandes de 30 m autour des lacs, les bosquets et les brise-vent entre les aires de coupe, on doit raisonnablement conclure que près de 70% du lot est devenu inutilisable pour la trappe et la chasse.

Les Cris ont déposé cet été une demande d’injonction pour empêcher Québec d’accorder de nouveaux contrats aux sociétés forestières dans leur région et ils demandent que les contrats de 27 exploitants ne soient pas renouvelés. La Convention de la Baie James, argumentent-ils, garantit qu’ils pourront "indéfiniment jouir, s’ils le désirent, de leur mode de vie traditionnel". Mais leur propre compagnie, Nabakatuk Forest Products, de Waswanipi, a été épargnée par la demande d’injonction…

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