Course contre la montre à Québec

Une famille revenue de Chine a donné toute une frousse aux responsables de la santé publique de Québec fin janvier. Voici comment cette première alerte majeure a changé le cours des choses dans la région de la Capitale-Nationale.

Isabelle et Nathalie Beaulieu en compagnie de François Desbiens devant le tableau témoignant de la progression de l'infection au CHSLD Jeffrey Hale. Photo : Marion Desjardins

Il est 15 h 48 en ce jeudi 23 janvier glacial lorsque la voiture de l’entreprise Med Express quitte le Centre hospitalier de l’Université Laval, à Sainte-Foy, en direction de Sainte-Anne-de-Bellevue, à près de 300 km de là. Une petite glacière scellée, estampillée du sigle UN 3373, qui désigne les matières infectieuses, doit être livrée d’urgence au Laboratoire de santé publique du Québec, le seul du genre dans la province.

L’entreprise spécialisée en transport médical effectue des centaines de livraisons par jour à la grandeur du Québec, mais celle-ci a quelque chose de particulier. « C’est rare qu’on me demande un chauffeur pour apporter aussi rapidement un seul échantillon de Québec vers Montréal », note Stéphane Boudreau, le propriétaire de Med Express.

Deux heures plus tôt, à l’hôpital, une infirmière a prélevé des sécrétions nasales sur un père de famille qui ressentait des symptômes de la grippe depuis son retour de Chine, ce qui a déclenché la première alerte majeure au coronavirus au Québec — et la première enquête complexe de la santé publique de la province. 

Le Centre hospitalier de l’Université Laval, à Sainte-Foy. Photo : Marion Desjardins

Un coup de semonce du SRAS-CoV-2 qui mettra les nerfs de bien du monde à rude épreuve, mais qui contribuera grandement au succès de la région de Québec quand celle-ci devra contenir la COVID-19 dans les mois suivants.

« On ne savait rien du virus. On s’est même demandé avec quoi faire le prélèvement à l’hôpital pour que l’échantillon soit valide », raconte Nathalie Beaulieu, coordonnatrice des services en prévention et protection contre les maladies infectieuses à la Direction régionale de santé publique (DRSP) de la Capitale-Nationale. 

Deux jours plus tôt, le 21 janvier à l’heure du dîner, Nathalie Beaulieu avait participé à une conférence téléphonique avec le docteur Horacio Arruda, directeur national de la santé publique, et les chefs d’équipe en prévention des maladies infectieuses des 18 directions régionales à propos d’un nouveau virus qui se répandait rapidement dans la province du Hubei, en Chine. Le Dr Arruda, de qui relèvent ces 18 directions régionales, avait demandé à ses troupes d’être vigilantes et d’avertir les cliniques, CLSC et hôpitaux de leur région afin qu’ils leur signalent les cas de voyageurs malades de retour de ce pays.

« Je ne pensais jamais que ce serait chez nous deux jours plus tard ! » dit aujourd’hui Nathalie Beaulieu, une dynamique infirmière de 52 ans qui a longtemps travaillé dans les urgences et qui aime répéter qu’elle veille maintenant sur la santé des 775 000 résidants de la Capitale-Nationale dans son rôle de gestionnaire de la santé publique.

Pendant que la voiture de Med Express file sur l’autoroute 20, la fébrilité s’intensifie au troisième étage du pavillon Arthur-Vallée, un édifice historique de Québec qui abrite l’équipe de la Direction régionale de santé publique. « C’était la folie ! » s’exclame Nathalie Beaulieu.

François Desbiens, qui est à la tête de la DRSP de la Capitale-Nationale depuis 2000, ce qui fait de lui le doyen des directeurs de la santé publique de la province, se rend compte qu’il s’agirait du premier cas de COVID-19 déclaré au Canada. « Est-ce qu’on va vraiment vivre ça ? Nous serons les premiers au pays ? » lance-t-il à ses principaux collaborateurs, réunis à l’heure du souper pour planifier les étapes à venir si le test s’avère positif.

Nathalie Beaulieu convoque « l’autre Beaulieu » du service, Isabelle (aucun lien de parenté), dans son bureau en coin du troisième étage, au bout d’un long corridor percé de portes en bois. « Les Beaulieu », comme elles se surnomment, n’en sont pas à leur premier combat ensemble. Isabelle Beaulieu, une infirmière de 43 ans, dirige l’équipe d’enquête affectée aux maladies à déclaration obligatoire, ces infections qui entraînent de sérieux problèmes de santé ou qui, contagieuses, présentent un risque pour d’autres personnes — comme la rougeole, la maladie de Lyme ou les infections transmissibles sexuellement.

Tout au long de l’année, pendant que leurs collègues de la DRSP des autres étages élaborent des plans de lutte contre le tabagisme, ajustent les recommandations pour combattre la canicule ou préparent la prochaine campagne de vaccination contre la grippe, les Beaulieu et leurs équipes décollent à la moindre alerte de maladie grave ou infectieuse. « On est les stressées du bureau ! On doit partir au quart de tour pour briser les chaînes de contagion. On isole le malade et on dresse la liste de ses contacts et des lieux qu’il a visités dans les jours précédents. C’est une job de police, mais sans crime commis », explique Isabelle Beaulieu, qui mobilise ses trois infirmières enquêteuses pour interroger le père et sa famille de retour de Chine — la pandémie fera grimper le nombre d’enquêteurs à plus de 30 à la DRSP de la Capitale-Nationale.

Nathalie Beaulieu et Isabelle Beaulieu, de la DRSP de la Capitale-Nationale. Photo : Marion Desjardins

Après une nuit de suspense, le rapport d’analyse revient du Laboratoire de santé publique le vendredi 24 janvier. Le fax indique le pire scénario : le test n’est ni négatif ni positif ! Le prélèvement doit être envoyé au Laboratoire national de microbiologie, à Winnipeg, encore plus spécialisé. Cela prolongera l’incertitude durant plusieurs jours, alors que le temps est compté lorsqu’il est question d’un virus 5 fois plus contagieux que celui de la grippe et jusqu’à 10 fois plus virulent, comme on l’apprendra plus tard.

Entre-temps, l’inquiétude s’empare des Beaulieu. L’enquête s’annonce ardue. Le voyageur, sa femme et leurs trois enfants avaient atterri à l’aéroport Montréal-Trudeau le jeudi 16 janvier, après avoir passé les dernières semaines à Wuhan, en Chine, là où la pandémie causée par le SRAS-CoV-2 a démarré, en décembre 2019. Le soir de leur arrivée, en route vers Québec, épuisée, la famille s’était arrêtée dans un Airbnb de Trois-Rivières et avait soupé au restaurant, avant de regagner la capitale le lendemain. Le lundi 20 janvier, les deux plus jeunes enfants du couple étaient de retour en CPE, et l’aînée à son école primaire.

La famille avait été en contact avec des dizaines de personnes et s’était déplacée à divers endroits (dont trois villes) dans les jours précédant l’arrivée du père aux urgences de l’hôpital. « Le potentiel de contagion était énorme », se souvient Isabelle Beaulieu.

Les enquêteurs obtiennent la liste des passagers des vols empruntés par la famille jusqu’à Montréal, puis les noms des élèves qui fréquentent le CPE et l’école primaire des enfants du couple, ainsi que des éducateurs et des enseignants. « On a interrogé le papa six ou sept fois pendant la fin de semaine pour être capables de remonter jusqu’à tout le monde. Il a été exemplaire, il a bien collaboré parce qu’il avait vu ce qui se passait à Wuhan », raconte Nathalie Beaulieu.

Tandis que les résultats en provenance de Winnipeg se font attendre, Horacio Arruda suit le dossier de près alors que la DRSP de la Capitale-Nationale est la première au Québec à entreprendre une enquête de cette envergure pour étudier le parcours d’un cas potentiel. « On déroulait le tapis et on marchait dessus en même temps ! » lance Nathalie Beaulieu.

Deux proches de la famille, venus saluer celle-ci à son arrivée à la maison, sont mis en isolement. L’équipe de la DRSP impose une surveillance des symptômes, qu’elle effectue deux fois par jour.

Le rapport revient du laboratoire de Winnipeg le 28 janvier seulement : négatif. Deux autres membres de la famille qui présentaient des symptômes passeront également un test. Le diagnostic sera négatif. Simple grippe saisonnière. « On a eu de la chance, parce qu’on n’était pas prêts à ce moment-là à affronter la bête », admet François Desbiens.

À la fin mai, la grande région de Québec enregistrait l’un des meilleurs bilans de la province. La troisième région la plus populeuse se classait au septième rang seulement pour le nombre de décès par 100 000 habitants, et au neuvième rang pour le nombre de cas. Sur les 29 CHSLD et 156 résidences privées pour aînés (RPA) du territoire, seuls 12 ont été touchés par la COVID-19, soit environ 6 %. À titre de comparaison, 87 % des 108 CHSLD et 68 % des 204 résidences pour personnes âgées de l’île de Montréal ont été touchés par la COVID-19.

Malgré sa taille, la Capitale-Nationale a pu rouvrir ses commerces, entreprises, écoles et garderies début mai, comme les autres régions hors de la Communauté métropolitaine de Montréal, la transmission communautaire du virus y étant faible.

Selon François Desbiens, divers ingrédients expliquent la recette de ce succès, mais l’alerte précoce déclenchée par la famille de retour de Chine a joué un grand rôle. « C’est un mélange de chance, de contexte, de démographie et de bonnes pratiques, résume le directeur régional de la santé publique. Mais c’est certain qu’être plongés dans le bain rapidement nous a aidés à nous préparer. » 

Dès février, Jacques Girard, l’adjoint médical au directeur régional de la santé publique, qui a déjà travaillé à la lutte contre les pandémies à l’Organisation mondiale de la santé, exige la production d’un plan d’urgence. Le questionnaire des enquêteurs est revu et raffiné. Nathalie Beaulieu révise les scénarios en cas d’épidémie élaborés par d’autres pays, s’assure que les cliniques et hôpitaux de la région se préparent à recevoir des patients infectés, et restructure ses équipes. Elle demande du renfort des autres services. Au début mars, Nathalie Beaulieu fait passer son groupe de chasseurs de COVID-19 à 55, puis à 130 personnes — ce qui inclut les analystes, les enquêteurs, les adjoints administratifs, etc.

Rapidement, la santé publique de la Capitale-Nationale réactive la cellule de crise mise en place lors du sommet des pays du G7 à Charlevoix, en 2018, qui avait permis à la sécurité civile, à la police et au ministère de la Santé de se préparer au pire ensemble. « En quelques coups de fil, j’avais tout le monde dans une salle, prêt à reprendre du service, et qui me demandait comment m’aider », raconte Nathalie Beaulieu.

Cinq jours avant les deux premiers cas à Québec, qui seront déclarés le 12 mars, la DRSP de la Capitale-Nationale est prête à livrer bataille.

C’est alors le retour des milliers de voyageurs qui ont pris le large pendant la semaine de relâche. La DRSP déploie du personnel à l’aéroport Jean-Lesage de Québec afin d’intercepter les vacanciers pour les prévenir des risques, tout comme leurs collègues de la métropole le feront plus tard à l’aéroport Montréal-Trudeau. On leur demande de s’isoler au moindre symptôme de la grippe. « On n’a pas attendu le feu vert d’Ottawa ou de Québec », relate François Desbiens.

L’aéroport Jean-Lesage reçoit toutefois moins de vols internationaux que Montréal-Trudeau, ce qui facilite la tâche de la DRSP. De plus, la région de Québec n’a pas le même profil sociodémographique que la métropole, qui regroupe des communautés culturelles et des gens d’affaires liés à des villes ou des pays qui se révéleront des foyers importants d’infection, comme New York, Boston ou l’Italie. La densité de population y est aussi moins grande et les transports en commun, moins utilisés.

Le 20 mars, la santé publique de la Capitale-Nationale est aux prises avec le premier refus d’obtempérer à un ordre de confinement dans la province. Une jeune femme dans la vingtaine, de retour de New York, a été déclarée positive, mais ignore la quarantaine. Elle se promène en autobus, magasine et continue de fréquenter ses proches. Après quelques heures, la police de Québec la repère dans Limoilou et l’arrête pour la conduire dans un centre désigné afin de l’isoler pendant deux semaines.

L’incident fait grand bruit dans les médias locaux, auxquels le directeur régional de la santé publique, François Desbiens, accorde des entrevues à profusion pour faire passer ses messages de respect des consignes ou pour annoncer ses cliniques de dépistage. « Contrairement à d’autres régions, on a encore un pôle médiatique fort à Québec. On peut joindre rapidement nos citoyens », affirme-t-il. L’arrestation de la jeune femme démontre à la population que la crise est sérieuse et que la santé publique n’hésitera pas à prendre tous les moyens pour freiner la contagion.

À Laval, l’adjoint au directeur de la santé publique, Alexandre St-Denis, envie cet avantage médiatique dont disposent des régions comme Québec ou Sherbrooke. Au début mai, quand la DRSP de Laval a ouvert une nouvelle clinique de dépistage à Chomedey, à peine quelques dizaines de personnes s’y présentaient chaque jour, alors que la capacité était de 200 prélèvements quotidiens. « On est dans l’ombre de Montréal, alors dire aux gens d’aller se faire tester et à quel endroit, c’est plus compliqué pour nous », dit-il.

Le bilan somme toute positif de la région de Québec s’explique également par son intervention énergique auprès des CHSLD et résidences pour personnes âgées, qui regroupent 21 000 personnes. « On a fait un peu de zèle quand on a compris que la bibitte ne faisait pas de quartier chez les aînés », raconte Natasha Desmarteau, infirmière spécialisée en prévention et protection contre les infections, qui a commencé à préparer les CHSLD et les RPA dès le 9 mars. « Même si on n’a pas vraiment d’autorité sur eux, on a fait comprendre aux gestionnaires que le danger était à nos portes. »

Sarah-Maude Fournier, infirmière clinicienne, et France Larose, agente administrative, dans les bureaux de la DRSP de la Capitale-Nationale. Photo : Marion Desjardins

Des équipes de la DRSP et du CIUSSS de la Capitale-Nationale ont été déployées dans les plus imposantes résidences pour y expliquer les mesures sanitaires. La santé publique a également pris sous son aile les employés des agences de placement de personnel — dont les infirmières et les préposés aux bénéficiaires se promènent d’un établissement à l’autre — en leur donnant une formation sur la manière de bien utiliser l’équipement de protection. « Le privé n’a pas la structure pour informer ses employés et les former rapidement. On a placé des sentinelles à certains endroits pour leur montrer quoi faire », explique Nathalie Beaulieu, qui convient que le recours à ces agences est moins répandu à Québec qu’à Montréal ou à Laval. « On ne souffre pas autant que la métropole d’une pénurie de personnel. Les équipes de soins sont plus stables, ce qui nous aide. » En 2018-2019, la région de Québec a fait appel à 5,5 fois moins de travailleurs indépendants que lîle de Montréal, même si elle est seulement 2,5 fois moins populeuse.

Ce ne fut toutefois pas suffisant pour empêcher le virus de s’infiltrer au CHSLD public Jeffery Hale–Saint Brigid’s, ce qui a provoqué l’une des plus importantes éclosions de la province. Entre le 19 mars et le 20 mai, pas moins de 95 des 128 patients ont été touchés, ainsi qu’environ 90 % des 130 travailleurs de la santé de l’établissement, soit 214 personnes en tout. Le virus y avait fauché 40 vies au début juin.

À la mi-mars, ce que la santé publique nomme le « cas index », la personne qui introduit le virus dans un établissement, a été identifié comme étant un travailleur de la santé du CHSLD qui avait soupé chez un couple d’amis rentrés de voyage dans les jours précédents.

Sur un mur blanc près de la salle des enquêteurs, au rez-de-chaussée du pavillon Arthur-Vallée de la DRSP, une grande feuille de papier remplie de chiffres et de Post-it jaunes et verts témoigne de la progression de la maladie au CHSLD Jeffery Hale, qui soigne surtout les membres de la petite communauté anglophone de Québec. Le nombre d’employés en quarantaine — parfois jusqu’à un tiers du personnel — est également noté.

La COVID-19 s’est d’abord installée à l’unité des soins palliatifs, puis est montée à l’unité prothétique, où l’on soigne les personnes atteintes d’alzheimer et de démence, notamment. La maladie s’y est propagée comme un feu de brousse, avant de redescendre les étages un à un au fil des semaines.

Les unités prothétiques sont responsables de 8 éclosions sur 10 dans les CHSLD de la province. « Ça fait de gros dégâts quand ça part de là, explique Natasha Desmarteau. Cette clientèle ne comprend pas les consignes ou ne s’en souvient plus. Elle erre dans les corridors, touche à tout, entre dans les chambres des autres. On ne peut pas isoler ces personnes, sinon il y a des crises. »

Pendant que le Jeffery Hale–Saint Brigid’s s’enflamme et que la santé publique de la Capitale-Nationale peine à contenir la contagion, l’ambiance est lourde au troisième étage du pavillon Arthur-Vallée. « On pleure, on rage, on se vide le cœur dans le bureau de l’autre et on repart », raconte Natasha Desmarteau, qui détend parfois l’atmosphère en dansant dans le long corridor sur l’air de la chanson « L’incendie à Rio » qui sort à plein volume de son téléphone. Sourires garantis. « Ce sont des montagnes russes d’émotions, alors il faut aussi être capable de s’amuser, autrement on n’arrivera pas à traverser nos journées de 15 heures », avance Nathalie Beaulieu.

Malgré les mauvaises nouvelles en provenance du CHSLD Jeffery Hale, François Desbiens estime que la Capitale-Nationale a bien contenu la première vague de la pandémie. « C’est impossible d’empêcher un virus aussi vicieux de faire des ravages, on peut simplement limiter les dégâts, dit le directeur régional de la santé publique. On va étudier ce qu’on a bien fait et moins bien fait pour encore mieux résister à la prochaine vague. »