Crise des opioïdes : des soins pour les plus vulnérables

La chercheuse clinicienne Julie Bruneau, du CHUM, consacre ses travaux à l’amélioration des soins de santé offerts aux consommateurs de drogues. Une mission complexe et délicate, alors que les cas de surdose augmentent. 

CHUM / Montage L'actualité

Loin de se résorber, la crise des opioïdes s’est aggravée pendant la pandémie de COVID-19. Selon l’Agence de la santé publique du Canada, 6 214 personnes ont succombé à une surdose liée aux opioïdes en 2020, la pire année depuis que l’on comptabilise ces données. Et au Québec, l’Institut national de santé publique déplore en moyenne 33 morts par mois depuis le début de l’année 2021.

La Dre Julie Bruneau, chercheuse au Centre de recherche du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CRCHUM), travaille à la mise en place de traitements pour venir en aide aux personnes dépendantes de drogues. Avec ses collègues, elle vient tout juste de terminer une étude clinique, dont les résultats sont à venir, qui examine l’administration de médicaments comme la buprénorphine-naloxone pour contrer la dépendance aux opioïdes. 

Elle a d’ailleurs obtenu, en 2020, une chaire de recherche du Canada sur les soins intégrés pour les personnes qui consomment des drogues, un programme qui lui permettra de déterminer les meilleures interventions auprès de cette population vulnérable.

Entretien avec cette médecin-chercheuse qui a de grands projets.

Comment la pandémie a-t-elle exacerbé la crise des opioïdes ?

La situation est catastrophique au Canada. Il n’y a jamais eu autant de décès par surdose. L’isolement et la distanciation sociale n’ont pas aidé ceux qui prennent des drogues potentiellement mortelles. Ils consomment ainsi seuls, à la maison ou dans le fond d’une ruelle. 

Il y a également eu moins de services en traitement de la toxicomanie au début de la pandémie. Par exemple, beaucoup d’intervenants ne pouvaient plus aller à la rencontre de leur clientèle dans la rue. 

Le marché des stupéfiants semble s’être transformé aussi, puisqu’il était plus facile de produire des drogues de synthèse dans des laboratoires clandestins que d’importer de la cocaïne et de l’héroïne.

En effet, le marché des drogues a beaucoup changé avec la pandémie. On sait qu’à Montréal, par exemple, il y a eu une augmentation des quantités de drogues illicites du type fentanyl, des opioïdes puissants qui ont contribué à la hausse des surdoses. 

Que peut-on faire pour aider les personnes aux prises avec une dépendance aux drogues ?

Les stratégies basées sur la réduction des méfaits, comme la mise sur pied de sites d’injection supervisée, permettent de diminuer le risque que les consommateurs d’opioïdes soient victimes de surdoses ou de maladies transmises par des seringues souillées, telles que le VIH ou l’hépatite C.

Puis, quand ces personnes sont fermement décidées à arrêter complètement de consommer, on peut aussi les aider. C’est très difficile pour elles de demeurer abstinentes pendant le reste de leurs jours.

Pour contrer la dépendance aux opioïdes, le traitement par agonistes opioïdes se révèle efficace, selon nos recherches et la littérature scientifique [les agonistes sont des médicaments comme la buprénorphine ou la méthadone]. Dans nos études, on regarde aussi comment s’assurer que les personnes ayant des problèmes de consommation de substances peuvent avoir accès à ces agonistes opioïdes de façon flexible, rapide et efficace à la pharmacie ou à un site d’injection supervisée. Dans l’Ouest canadien, par exemple, les infirmières peuvent prescrire ces traitements-là. 

On a également observé à l’échelle mondiale que les gens qui adhéraient à ce type de programme avaient 50 % moins de risques de contracter l’hépatite C, une maladie qui peut se transmettre parmi les utilisateurs de drogues [par le partage des seringues, notamment]. Ces données montrent que ces programmes peuvent avoir une efficacité réelle lorsqu’on les met sur pied et qu’on les rend disponibles.

Le drug checking, un programme permettant aux consommateurs de connaître le contenu de leur drogue, est une autre solution. Toutefois, les gens continuent de mourir parce que le marché est illégal et qu’ils consomment en cachette des substances dont ils ignorent la teneur.

Pendant la pandémie, vous avez aussi misé sur la télémédecine. Est-ce que ça a fonctionné ?

Le volet de la télémédecine a été développé pendant la pandémie pour continuer de traiter et de suivre les personnes isolées qu’on ne pouvait pas joindre, puisque les services de santé étaient difficiles d’accès.

On voyait à Montréal et dans le reste du Canada une augmentation des surdoses aux opioïdes et on s’est demandé ce qu’on pouvait faire. On a ainsi mis en place une passerelle où un patient accompagné d’un intervenant provenant d’un organisme communautaire partenaire du CRCHUM peut rencontrer virtuellement un de nos médecins. C’est fantastique, car on a atteint ceux qui s’étaient désengagés des soins et qui étaient peu enclins à venir à l’hôpital ou dans les cliniques médicales. 

Votre prochain projet vise carrément à éradiquer l’hépatite C dans la métropole, n’est-ce pas ? 

C’est vrai. Avec des collègues de l’Université McGill et de l’Université de Montréal, nous avons déposé un projet très ambitieux appelé Montréal sans HépC, pour lequel nous cherchons du financement en ce moment. 

Au Canada, les consommateurs de drogues subissent 80 % des nouvelles infections à l’hépatite C. Il y a deux ans, nous avions publié une étude internationale qui démontrait clairement que si cette clientèle est bien suivie, elle a le même taux de succès que le reste de la population en ce qui concerne le traitement de l’hépatite C.

Les personnes qui consomment des drogues doivent avoir accès à des soins de santé du même niveau que ceux prodigués aux autres citoyens. J’ai espoir que le travail que j’accomplis avec mon équipe pour mieux comprendre la santé des personnes qui se droguent finira par changer les choses.

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