Croisière mythique

Les touristes qui optent pour une croisière en Antarctique sont, bien sûr, sensibles à la fragilité de l’environnement. Mais ils sont de plus en plus nombreux. Mettent-ils en danger les lieux les plus intacts de la planète ?

Sur le pont, la voix du chef d’expédition retentit : « Mesdames et messieurs, nous allons revoir notre itinéraire. On m’apprend qu’il y a déjà une cinquantaine de navires dans la péninsule. » Pareil commentaire sur un paquebot croisant dans les Caraïbes m’aurait laissé de glace. Mais le navire sur lequel je navigue s’approche des îles Shetland du Sud. Et la péninsule dont il est question est celle… de l’Antarctique !

En cette glauque journée de décembre, le MS Fram file plein sud. Pendant la nuit, tandis que nous franchissions le 60e parallèle, les premiers icebergs ont commencé à défiler. Alors, tôt le matin, la plupart des 300 croisiéristes se sont rués qui au luxueux salon d’observation, qui sur le pont, simplement vêtus d’un chandail polaire et d’un coupe-vent, pour admirer ces immenses vaisseaux de glace bleutée. La fébrilité ambiante n’a fait qu’augmenter : ça y est, nous approchons du bout du monde…

Voilà bien une quarantaine d’années que le tourisme a cours sur le « septième continent », comme l’appelle l’explorateur français Jean-Louis Étienne. Il y a environ 15 ans, à peine 8 000 voyageurs visitaient annuellement cette région mythique, qui compte parmi les plus hostiles du globe. Mais depuis, la fréquentation a explosé : 37 000 touristes s’y sont rendus en 2006-2007, et en 2007-2008, on s’attendait à en voir 47 000, une augmentation de 27 %. La plupart participent à une croisière, et tous sont attirés par les décors naturels spectaculaires, le contact unique avec la faune et la possibilité d’atteindre le bout du monde à des tarifs désormais « abordables » (au moins 5 000 dollars, quand même).

L’ennui, c’est qu’en Antarctique le tourisme se concentre pendant le court été austral (de la fin novembre au début mars, alors qu’il fait grosso modo entre 5 °C et –5 °C). Et que les lieux d’intérêt sont essentiellement répartis le long des côtes de la péninsule, cette excroissance du continent qui pointe vers la Terre de Feu, à 1 000 km de là. En général, tous les navires de croisière mouillent aux mêmes endroits, là où s’ébattent manchots, phoques, otaries et autres lions de mer, dans un décor fabuleux d’eaux intensément bleues, sur fond de banquises et de falaises noires comme jais.

Étonnamment, en huit jours, à peine ai-je croisé quatre autres navires de croisière — surtout des petits, de 50 à 100 passagers. Il ne faut pas voir là le fruit du hasard : dès le mois de juin, les sociétés qui exploitent ces navires s’entendent entre elles pour ne pas s’entremêler les pales la saison touristique venue.

« Ces compagnies vendent le privilège d’aller dans l’un des endroits les plus isolés de la terre, alors elles ne peuvent se permettre de rencontrer trop de monde, explique Jean Lemire, chef de la Mission Antarctique à bord du Sedna IV. Quand nous sommes arrivés dans la baie de Melchior, nous avons reçu un appel radio d’un bateau de croisière. On nous a dit : “Selon l’horaire, c’est nous qui devrions être ici. Vous partez bientôt ?” J’ai répondu : “Dans neuf mois !” »

Pareille pratique peut sembler tenir de la magouille concertée. Il faut cependant dire que le tourisme en Antarctique fait l’objet d’une entente unique au monde, celle de l’Association internationale des organisateurs de voyages dans l’Antarctique (IAATO). En vertu de celle-ci, chaque entreprise membre s’engage, d’une manière volontaire, à respecter un minimum de règles (des lignes directrices, en fait) pour assurer un tourisme ultra-durable et archi-responsable. Plus de 90 % des navires de croisière antarctique en sont membres.

Ainsi, seuls les bateaux de moins de 500 passagers peuvent prévoir des escales (pas plus de 100 personnes à terre à la fois) ; il est interdit de laisser autre chose que des traces sur le sol ou de prendre quelque objet que ce soit ; nul ne doit s’approcher à moins de cinq mètres de la faune, etc. « En général, les gens se conforment à ces règles, et s’ils ne le font pas, c’est souvent par distraction ou émerveillement », constate Ian Shaw, natif de Montréal et chef d’expédition du MS Fram, après plus de 100 voyages en Antarctique.

Ces lignes directrices sont expliquées dès les premiers jours de croisière, lors de réunions d’information auxquelles tous les passagers doivent assister, sous peine d’être exclus des excursions. Les navires eux-mêmes sont soumis à diverses règles de gestion des déchets, des eaux usées, etc.

Malgré toutes ces précautions, nombreux sont ceux qui s’inquiètent des effets négatifs du tourisme en Antarctique : sites et quiétude de la faune menacés, déstabilisation potentielle du fragile écosystème, risque d’une catastrophe environnementale majeure en cas de naufrage…

C’est que l’Antarctique demeure un endroit imprévisible où naviguer. En novembre 2007, un navire appartenant au voyagiste canadien GAP Adventures, l’Explorer, a coulé par temps calme, dans des circonstances qui n’ont pas encore été totalement élucidées. « Malgré son âge, l’Explorer était une figure emblématique des navires antarctiques, un modèle maintes fois imité, car il était spécialement conçu pour affronter les conditions rigoureuses qui règnent dans ce territoire, explique Ian Shaw. Et ce qui s’est produit peut arriver à n’importe quel autre navire, y compris le nôtre, pourtant extrêmement perfectionné… »

Heureusement, personne n’a péri dans le naufrage de l’Explorer, qui comptait une centaine de personnes à son bord. Mais qu’en serait-il si le Star Princess, qui peut accueillir jusqu’à 3 100 croisiéristes, s’abîmait dans le passage de Drake, l’une des mers les plus turbides de la planète ? « Ce serait évidemment une catastrophe », admet Jim Barnes, président de la Coalition sur l’Antarctique et l’océan Austral (ASOC), qui regroupe une centaine d’ONG liées à la protection de l’environnement. Pour lui, le tourisme en Antarctique a déjà atteint les limites de l’acceptable, et il faut dès maintenant imposer un quota annuel de visiteurs et interdire de séjour certains navires inadaptés aux rudes conditions antarctiques.

« Plus facile à dire qu’à faire, rétorque Denise Landau, directrice de l’IAATO. Les seules règles qui régissent le tourisme en Antarctique sont celles que nos membres s’imposent volontairement et on ne peut empêcher une entreprise d’exploiter un navire dans cette région du globe. »

Jim Barnes n’est pas de cet avis. Le Système du Traité sur l’Antarctique forme une sorte d’instance gouvernante, qui a le pouvoir de faire respecter les dispositions du traité. En outre, selon Barnes, rien n’empêche les États signataires d’adopter des lois nationales permettant de les mettre en œuvre sur leur territoire, à l’instar de ce qui se fait en matière de lutte contre le tourisme sexuel.

Pour Geoff Green, président du voyagiste torontois Students on Ice, qui organise des croisières en Antarctique destinées aux étudiants, la meilleure façon de freiner le tourisme passe par l’Organisation maritime internationale (OMI), cet organisme de l’ONU qui gère la sécurité en mer partout dans le monde. « Si on convainc l’OMI d’établir des règles sur la taille des navires qui sillonnent l’Antarctique, ou sur la conception de leur coque, dit-il, on pourra limiter leur nombre. »

Encore faut-il vouloir en arriver là. Car si de nombreux observateurs y voient une menace, d’autres considèrent que le tourisme antarctique est une nécessité. « Pour avoir envie de protéger un lieu, il faut le voir de ses yeux et l’aimer », estime Melissa Rider, scientifique américaine qui a séjourné un mois sur une île voisine de la péninsule. Selon elle, on n’aura jamais assez d’ambassadeurs et de militants pour assurer la pérennité de l’Antarctique.

Il faut dire que lorsqu’il est bien organisé, et exploité de façon responsable, le tourisme n’est pas le pire des périls qui guettent le septième continent. « L’an dernier, une famille en voilier a accosté sur une île avec un berger allemand qui s’est mis à courir à travers une manchotière. En quelques heures, ils ont fait plus de ravages que 20 ans de tourisme encadré et conscientisé », raconte Christopher Gilbert, guide-conférencier sur le MS Fram. Sans compter ce véritable fléau qu’est la surpêche (en particulier de la légine australe), et surtout la convoitise de tous ces pays qui rêvent de faire un jour main basse sur les richesses que recèle le sous-sol antarctique…

Mais pour Ian Shaw, tout cela n’est que du menu fretin. « Si vous voulez vraiment vous inquiéter pour l’Antarctique, dit-il, préoccupez-vous du réchauffement climatique et de ses conséquences. » À quoi sert-il, en effet, d’interdire qu’on approche à moins de cinq mètres des manchots si leurs aires de nidification sont noyées sous trois mètres d’eau ?

À visiter : www.iaato.org, www.asoc.org, www.imo.org.

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