Danger, pergélisloche !

Il fait jusqu’à 31°C l’été au Nunavik. Le pergélisol fond, les caribous s’égarent, des rivières sont contaminées. Incursion dans un pôle qui a perdu le nord.

En cette sombre matinée d’hiver nordique, Elijah Ningiuruvik rigole. Carabine en bandoulière, visage écarlate fouetté par le vent glacial, il pousse sa motoneige à 90 km/h au milieu du lac Kivinilik gelé. Assis derrière lui, malmené comme un cowboy sur un taureau furieux, je me cramponne à la monture. Nous allons chasser le natsiq (le phoque) sur le détroit d’Hudson. Soudain, à mi-parcours, Elijah arrête sa motoneige et s’éloigne de quelques pas. À l’aide d’un pic, il prélève un bloc de l’eau gelée du lac, puis le jette dans le traîneau attaché derrière le bolide. « C’est pour le thé, dit-il. L’eau du lac est pure. Et bien meilleure que celle du village. »

Comme beaucoup d’Inuits, Elijah Ningiuruvik, 32 ans, consomme de l’eau non traitée, qu’il préfère à celle qui coule des robinets de sa maison. Difficile de le blâmer. L’eau potable, à Kangiqsujuaq et dans tous les villages inuits de l’extrême nord du Québec, est chlorée puis livrée par camion-citerne à chaque résidence, où elle dort pendant des jours dans de grands réservoirs. En plus de dégager une forte odeur de piscine, elle a souvent un arrière-goût de plastique.

Rien n’indique cependant que l’eau de son bloc de glace soit plus pure. « Les changements climatiques influencent à la fois la quantité et la qualité de l’eau potable », dit le scientifique Daniel Martin, de l’Unité de recherche en santé publique du Québec.

En juin 2005, il a fait 28°C à Umiujaq, 29°C à Kuujjuaq, 31°C à Kuujuarapik. C’est 20°C au-dessus des normales saisonnières. Les étés nordiques étant de plus en plus chauds, le débit des cours d’eau diminue. Certains ruisseaux disparaissent, asséchés par le soleil, qui tape plus que jamais. Selon Daniel Martin, cela oblige les villageois à puiser l’eau à de nouvelles sources, dans des ruisseaux et des rivières qu’ils ne connaissent pas. « Comment savoir si, en amont d’une nouvelle source, il n’y a pas des milliers de caribous qui ont laissé des excréments, par exemple ? » demande ce chercheur spécialisé dans l’eau potable.

À l’automne 2004, Daniel Martin et une équipe de scientifiques se sont embarqués à bord du brise-glace Amundsen et ont visité 12 des 14 villages inuits établis le long des côtes de la baie d’Ungava, du détroit et de la baie d’Hudson. Chaque fois, ils ont prélevé des échantillons d’eau à même les sources d’approvisionnement naturelles des villageois. Ce que les chercheurs ont découvert n’a rien de rassurant.

Coliformes, Escherichia coli (E. coli) et entérocoques, entre autres, ont été observés à des concentrations jusqu’à 20 fois supérieures à la norme acceptable. Près de 85 % des sources d’approvisionnement analysées étaient contaminées par les coliformes ! Il n’y a pas eu de cas encore, mais « les Inuits risquent de souffrir de gastroentérites chroniques, qui peuvent à leur tour entraîner de graves problèmes de déshydratation. Ils risquent aussi d’être intoxiqués par la bactérie E. coli, avec les conséquences que l’on sait », dit Daniel Martin. En mai 2000, cette bactérie a tué sept personnes et en a rendu 2 300 autres malades à Walkerton, en Ontario. Toutes avaient bu de l’eau contaminée.

Il est difficile de déterminer la provenance exacte des bactéries E. coli trouvées dans les rivières du Grand Nord, estime le chercheur. Mais il reste que le territoire inuit est traversé chaque année par un million de caribous, qui laissent derrière eux beaucoup plus que des traces de sabots dans la neige…

Pourtant, au printemps 2005, à Puvirnituq, village inuit planté sur les rives de la baie d’Hudson, les caribous se faisaient rares. Dans l’entrepôt congélateur municipal — le garde-manger communautaire —, le spectacle était désolant. Des peaux en lambeaux jonchaient le plancher. Dans un coin de la pièce, des têtes de caribous gisaient, congelées, yeux ouverts et langue pendante. Cette banque alimentaire version inuite ne contenait que des carcasses. Pas de viande. « C’est inhabituel, s’inquiète Levi Amarualik, maire de la municipalité. Normalement, il devrait être rempli de caribous. »

Mais voilà, le gibier n’était pas au rendez-vous. Du jamais-vu, de mémoire d’Inuit. Les hardes qui, d’ordinaire, passent tout près de Puvirnituq lors des migrations annuelles ont changé de trajet. Au printemps 2006, elles se trouvaient à plusieurs centaines de kilomètres du village.

Les bonnes années, plus d’une centaine de caribous dépecés — les Inuits les mangent souvent crus — sont gardés au frais dans cet entrepôt congélateur situé au cœur de Puvirnituq. Ils sont offerts gratuitement à tous et en tout temps. « Jamais un Inuit ne mourra de faim », lance le maire, avec un large sourire.

À condition que les caribous ne s’éloignent pas davantage de son village. Et rien n’est moins sûr, croit Tracy O’Hearn, qui dirigeait jusqu’à récemment le Centre Ajunnginiq, de l’Organisation nationale de la santé autochtone, qui suit de près la santé physique et mentale des populations aborigènes. Les glaces se formant plus tard en automne et fondant plus tôt au printemps, les caribous doivent modifier leurs trajets migratoires. « Pour la santé des Inuits, les conséquences sont désastreuses », déplore-t-elle.

Le caribou est un aliment sain, nourrissant. « Une viande maigre, faible en gras saturés », précise Tracy O’Hearn. Selon le ministère de la Santé du Canada, à portion égale, un steak de caribou contient deux fois plus de protéines, deux fois moins de calories, six fois moins de gras et quinze fois moins de sel que la saucisse de bœuf fumée que peuvent se procurer les Inuits à la Coop de leur village. « Et la chasse est un excellent exercice physique ! » ajoute-t-elle.

« L’alimentation traditionnelle des Inuits — basée sur les produits de la chasse, de la pêche et de la cueillette — les protégeait contre les maladies cardiovasculaires », dit le médecin-conseil Pierre Gosselin, coordonnateur du programme Santé et changement climatique à l’Institut national de santé publique du Québec et au consortium Ouranos (qui travaille à l’avancement des connaissances sur les enjeux liés aux changements climatiques).

Le jour où le gros gibier aura quitté le territoire, les Inuits devront se rabattre, encore plus qu’ils ne le font maintenant, sur la « nourriture du Sud », comme Tracy O’Hearn appelle ce que consomme la population vivant au sud du 50e parallèle. « À ce moment-là, ce sera bonjour le diabète, le cholestérol et l’hypertension ! » dit-elle.

La disparition des caribous n’est pas pour demain, tempère Serge Couturier, biologiste à la Direction de la recherche sur la faune, au ministère des Ressources naturelles et de la Faune du Québec. On a déjà vu des troupeaux modifier leur trajet migratoire et y revenir quelques années plus tard. « Si les grandes chaleurs estivales devaient perdurer, il n’est pas exclu que les caribous migrent un jour plus au nord. Mais ce n’est pas demain la veille… »

N’empêche. Harry Tulugak, activiste inuit de 50 ans, s’inquiète. Ce résidant de Puvirnituq, né dans un igloo — insiste-t-il —, estime que le mode de vie de son peuple bascule. Selon lui, l’absence de caribous dans le village est un des symptômes de ce phénomène. « La planète vit une période de grands bouleversements, et nous, les gens du Nord, sommes aux premières loges. »

Même les moules sauvages, dont les Inuits sont friands, pourraient les tuer. La cause : l’Alexandrium tamarense, algue microscopique désormais présente dans l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent. Cette algue, dont se nourrissent les moules sauvages, voyage dans les eaux de ballast des navires. Si elle atteint l’océan Arctique, ce sera dramatique, estime l’océanographe Louis Fortier, directeur scientifique du réseau d’études nordiques ArcticNet. « Plus l’eau est froide, plus l’algue est toxique », dit-il.

Chez les humains, l’algue Alexandrium tamarense peut entraîner la paralysie et la mort. « Seules les moules sauvages peuvent être contaminées, tient à préciser Louis Fortier. Pas les moules cultivées que nous consommons dans le sud du Québec. »

Comme son concitoyen Harry Tulugak, le maire de Puvirnituq, Levi Amarualik, constate que quelque chose ne tourne pas rond. « Les hivers ne sont plus ce qu’ils étaient, résume-t-il. Depuis quelques années, personne ici n’a souffert d’engelures. » Bonne nouvelle, diront les Québécois du « Sud ». Les Inuits, de leur côté, n’y voient aucune raison de tuer le faon gras. « Au printemps et à l’automne, souligne le maire, la glace de la baie est plus mince et il devient de plus en plus difficile d’en évaluer la solidité. Nous pouvons y laisser nos vies. »

Un commentaire qui trouve écho sur l’autre littoral du Nunavik, du côté de la baie d’Ungava. Il y a trois ans, Elijah Ningiuruvik a vu la mort de près. Revenant de la chasse au phoque, son cousin et lui filaient à motoneige sur les glaces du détroit d’Hudson lorsque la glace a cédé sous leurs bolides. Ils se sont retrouvés dans l’eau, à une dizaine de kilomètres du village. Ils ont réussi à se hisser sur la glace et se sont réfugiés dans un camp de chasse. Trempés, frigorifiés, ils y ont passé sept heures avant que des villageois les retrouvent. « À ce temps de l’année, la glace aurait pourtant dû être assez solide pour supporter notre poids, raconte-t-il. Ce n’est pas normal. »

Elijah s’est bien remis de son expérience. Du moins si on en juge par la vitesse à laquelle nous fonçons vers le large sur le détroit d’Hudson, moi assis derrière, pieds et poings gelés, et lui devant, excité comme un gamin la veille de Noël. Nous parcourons quelques centaines de mètres sur la banquise, et la mer s’ouvre devant nous. Elijah ralentit. Puis s’arrête. Nous descendons de la motoneige et marchons vers l’eau, presque sur la pointe des pieds. Elijah, devant, pique à plusieurs reprises la glace avec son unaaq (son harpon) pour en tester la solidité. Ensuite, sourire en coin, il se met à sauter sur place. La glace, comme un trampoline, ondule sous notre poids. À défaut de voir Elijah dépecer un phoque — il a raté sa cible par trois fois —, j’aurai pu constater, non sans une certaine angoisse, la souplesse de la glace d’eau salée…

À bien des endroits dans le nord du Québec, il est désormais dangereux d’aller chasser le phoque sur la glace, estime le géographe Michel Allard, du Centre d’études nordiques, à Québec. De 1989 à 2003, la température moyenne du mois de décembre a augmenté de 0,9°C par année. « En 10 ans, on a observé les augmentations de température prévues pour les 40 prochaines années », dit-il.

Résultat : au printemps et en automne, les Inuits sont confinés à l’intérieur des limites de leurs villages. « Il y a souvent trop de glace pour permettre la navigation, et cette glace est aussi trop mince pour qu’on puisse y marcher, dit Michel Allard. Ou encore il y a trop de neige pour les quatre-roues et pas assez pour les motoneiges. »

En été, c’est le pergélisol qui écope. Et ce n’est pas parce que les Inuits n’ont pas tenté de le préserver. Maisons, hôpitaux, commerces, aéroports sont construits sur des tréteaux d’acier d’un mètre de hauteur, afin d’éviter que la chaleur des bâtiments ne se transmette au sol et ne le fasse dégeler. Mais Dame Nature a déjoué leurs efforts.

Le pergélisol, couche de sol jadis gelée 12 mois sur 12, commence à fondre. Une catastrophe. Les maisons se lézardent et les rues défoncées deviennent quasi impraticables. Pis : les pistes d’atterrissage se dégradent au point d’empêcher les avions de se poser. Les Inuits se trouvent alors complètement coupés du monde, le temps de faire les réparations. « Il y a 20 ans, nous tenions pour acquise la solidité du sol gelé », dit l’ingénieur civil Guy Doré, professeur à l’Université Laval et spécialiste du génie routier. « Aujourd’hui, nos hypothèses ne tiennent plus. » (Voir l’encadré)

Le soleil, en été, tape aussi beaucoup plus fort. « Notre peau devient noire, dit Harry Tulugak. Au point que lorsqu’on voit un Inuit au loin, on ne sait plus s’il s’en vient ou s’il s’en va », blague-t-il, en expliquant que l’été le visage des Inuits est désormais aussi noir que leurs cheveux.

Pierre Gosselin est moins d’humeur à rire. « Les coups de soleil, pour les Inuits, c’est nouveau, dit-il. Les cancers de la peau et les cataractes suivront. » Pour ce peuple du froid, la chaleur n’a rien de réjouissant. « Moins on est habitué à la chaleur, plus on y est sensible, ajoute le médecin-chercheur. Trois ou quatre jours consécutifs de 25°C ou 26°C suffisent pour que les Inuits souffrent de coups de chaleur. »

« En août 2005, le mercure a grimpé jusqu’à 22°C à Puvirnituq », laisse tomber le maire Amarualik, avec l’air de quelqu’un qui s’en va se faire arracher les molaires. « Tout le monde a sauté dans la rivière. »

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