David Saint-Jacques : « Il n’y a rien de plus important que ce que vous faites maintenant »

L’astronaute David Saint-Jacques a offert à L’actualité ses meilleurs conseils pour survivre au confinement. Une entrevue les pieds sur terre, la tête dans les étoiles. 

David Saint-Jacques, en quarantaine, fait un coeur avec ses mains pour son fils, à la fin d'une conférence de presse, le dimanche 2 décembre 2018 à Baïkonour (Kazakhstan). Le lendemain, il partira pour l’espace. Photo : (NASA/Aubrey Gemignani).

Depuis une semaine maintenant, les écoles ont fermé leurs portes, les entreprises suivent peu à peu, la vie culturelle s’est arrêtée. Le Québec est confiné chez lui.

L’homme est un être social et l’isolement, volontaire ou pas, ne fait pas partie de son quotidien. Pas plus qu’il n’est dans son quotidien de s’envoler vers l’espace. Pourtant, c’est parfois du cosmos que viennent les réponses à nos questions, de même que certains messages d’espoir.

Parce qu’il compte parmi les rares privilégiés à avoir vu la Terre flotter dans l’immensité, mais aussi et surtout parce qu’il a vécu plusieurs fois des périodes de confinement, d’isolement total, David Saint-Jacques est l’un des mieux placés pour répondre aux questionnements qui surgissent maintenant que nos certitudes se sont effondrées. Pour nous dire ce que les mots « confinement », « distance» et « isolement » signifient vraiment pour lui. Mais également pour nous donner de nombreux conseils afin que nous puissions nous adapter plus facilement à la situation extraordinaire que nous traversons.

De Houston, où il est en quarantaine depuis une dizaine de jours avec sa femme, Véronique, et leurs trois enfants de huit, six et trois ans, David Saint-Jacques raconte son expérience d’astronaute à L’actualité. Un message inspirant pour nos lecteurs, pour le Québec.

***

David Saint-Jacques, comment allez-vous ? 

La santé, ça va. J’étais en Grande-Bretagne récemment, je suis donc en isolement avec toute la famille.

J’ai déjà vécu des mises en quarantaine, dans le cadre de la préparation de mon vol spatial. Avant un vol, nous devons respecter un confinement obligatoire de deux semaines pour éviter les maladies à bord de la station spatiale. À Baïkonour, avant l’envol [NDLR : le 3 décembre 2018], j’ai été contraint de dire au revoir à mes proches à travers une vitre. 

Les membres de l’équipage, mais aussi les médecins, les instructeurs et les techniciens sont en isolement. Au total, c’est une centaine de personnes qui sont placées en quarantaine. Les prochains astronautes à partir dans l’espace ont déjà commencé la leur, alors qu’ils partent dans plus d’un mois. 

J’ai été en quarantaine à trois occasions, mais c’est la première fois que je le suis en famille. Ma conjointe travaille énormément à distance, elle est médecin de santé publique. Moi, je suis désormais plutôt le prof à la maison. C’est un peu mon tour, après que Véro eut tenu la barre pendant tant d’années !

Les périodes de confinement jouent sur le moral et il est bien difficile pour certains de faire face à l’isolement. Comment « bien » vivre mentalement une quarantaine ? Comment traverser cette période plus facilement ?

À l’intérieur de la Station spatiale internationale, il y a une note sur un mur qui dit : « Il n’y a rien de plus important que ce que vous faites maintenant. » Je me répète ce message tous les jours, pour que mon esprit oublie ce qui lui manque et que je reste concentré sur ma mission.

En isolement, on peut se créer une vie intérieure et essayer d’apprécier les moments comme la méditation ou la lecture.

Il est important de se concentrer sur notre quotidien. C’est un trésor dans nos vies occupées de passer ces moments en famille ! Et puis, c’est un travail d’équipe. 

C’est aussi une belle occasion de montrer aux enfants l’importance d’avoir une bonne attitude face aux défis. Les enfants prennent exemple sur leurs parents et il faut uniquement se concentrer sur l’instant présent. 

Et quand on s’ennuie ?

Il faut rester en contact. Moi, j’aime écrire des lettres sur du papier, les gens aiment recevoir des lettres en papier. C’est très apaisant de se consacrer aux autres. En temps de crise, la meilleure chose à faire, c’est de se concentrer sur ce qu’on peut faire pour les autres. Ça évite de tomber dans une spirale négative. Ce sont des valeurs dans lesquelles le Canada et le Québec se reconnaissent aisément. 

Comment s’entretenir physiquement quand on est forcé de limiter les sorties à l’extérieur ?

Il existe de nombreux programmes pour s’entraîner à la maison. Ça peut être juste pour des étirements, des exercices de relaxation, du yoga. À bord, nous avions un appareil de musculation, un vélo statique et tout l’équipement nécessaire pour entretenir notre masse osseuse. Nous faisions une heure de cardio et une heure de musculation par jour. 

L’exercice physique, c’est bon pour le corps et pour la tête, mais le plus important, c’est de bien dormir et de bien se nourrir. Il faut garder une bonne hygiène de sommeil.

Notre défi en orbite, c’est de maintenir une routine, des horaires. L’homme est un être de routine et à bord de la station spatiale, c’est un véritable défi, parce que le soleil se lève et se couche 16 fois dans une même journée ! Il faut respecter notre rythme biologique habituel.

Au quotidien, confiné à la maison avec votre famille, comment arrivez-vous à garder votre « équipe » soudée ?

C’est très important de continuer à communiquer. En temps normal, on oublie parfois de communiquer. On se « voit », mais on ne communique pas. Mais quand on est forcés de ne pas se voir, là, il faut se parler. Je parle avec les enfants. Je parle à mes parents tous les jours. Il faut penser à parler avec les plus âgés, parce que ce sont aussi les plus vulnérables. On s’organise également pour que les grands-parents parlent à leurs petits-enfants, qu’ils discutent de leur quotidien.

Vous, de quoi parlez-vous avec vos enfants ? Quelles sont leurs attentes ?

Il est important de répondre simplement et directement aux questions des enfants, mais sans aller plus loin que leurs questions. Il ne faut pas rejeter sur eux nos propres angoisses, nos propres questionnements. On n’est pas obligé de leur donner un cours sur le coronavirus ! D’ailleurs, c’est aussi vrai en temps normal. 

« En temps de crise, la meilleure chose à faire, c’est de se concentrer sur ce qu’on peut faire pour les autres. »

Il faut faire en sorte que les enfants soient à l’aise de poser des questions. Il faut aussi veiller à déconstruire les fausses conclusions qu’ils auraient eux-mêmes pu tirer. Les enfants sont plus sereins quand ils sont informés, à condition de ne pas les bombarder d’informations. 

On évite également, une fois la journée finie, de regarder les nouvelles. On essaie d’éviter une surexposition qui n’est, selon moi, pas très utile. 

Comment arrivez-vous à occuper vos enfants toute la journée et à échapper ainsi au fameux « papa, je m’ennuie, je ne sais pas quoi faire » ? 

Les grands-parents sont impliqués et donnent quelques cours à distance. Mon père donne des cours de maths, ma mère, une passionnée d’histoire, leur raconte des histoires… Mon fils de huit ans joue aux échecs en ligne. C’est bon pour les enfants aussi de parler avec leurs amis. C’est bon de rester à l’écoute de leurs interrogations, sans les couper du réel. 

Vous continuez à travailler à distance. Êtes-vous un adepte du télétravail ?

Bien avant d’être astronaute, un des premiers emplois que j’ai occupés était un poste d’ingénieur chargé d’écrire des programmes. Je travaillais souvent en télétravail. Et je me souviens que, pour moi, c’était essentiel de me lever le matin, de m’habiller comme si j’allais travailler… Rester en pyjama toute la journée, ça ne marche pas avec moi ! Il faut essayer de se créer un milieu de travail dans notre tête — c’est d’ailleurs un défi dans la station. À bord, on joue sur l’éclairage pour nous aider à séparer vie professionnelle et vie personnelle. Il y a une heure où tout le monde se dit : bon, ça y est, la journée de travail est finie, on n’est plus au bureau maintenant. 

Il est important de passer du travail à la maison et de la maison au travail. De le faire au moins mentalement si on ne peut pas le faire physiquement. 

Comment percevez-vous la situation actuelle au Québec, tant la réponse citoyenne que l’action du gouvernement ?

Je suis fier de la réponse des pouvoirs publics canadiens, et québécois en particulier. Cette réponse reflète notre conscience collective du devoir commun. C’est une des belles caractéristiques de l’âme du Québec, le sens de la communauté et de la responsabilité. Les Québécois sont toujours prêts à faire les bonnes choses, dès lors qu’ils comprennent pourquoi ils doivent les faire. Nous sommes des gens généreux, qui pensons aux autres.

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1 commentaire
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Merci !
Professeur David Saint-Jacques ! ! !

Merci ! L’actualité* ! ! !
(*tous ses acteurs ) M E R C I ! ! !
NB un abonné.

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