De Galilée à «Charlie Hebdo»

Rédigé par Galilée et publié en 1632, Le Dialogue des deux systèmes du monde de Ptolémée et de Copernic fut, à sa sortie, aussi choquant pour le Saint-Office que le sont aujourd’hui les dessins de Mahomet pour d’autres autorités religieuses, explique Valérie Borde.

galilee

«Je ne crains rien et je ne rétracte rien, il n’y a rien à rétracter et je ne sais pas ce que j’aurais à rétracter.»
Sante_et_science

Ces mots ne sont pas ceux d’un journaliste de Charlie Hebdo pour justifier la une du dernier numéro présentant un dessin de Mahomet, mais ceux d’un autre homme, Giordano Bruno, que des autorités religieuses accusèrent d’être un provocateur et de blasphémer.

Son principal crime, aux yeux de l’Église romaine ? Avoir défendu la thèse de Nicolas Copernic selon laquelle l’univers, comme il est connu à son époque, n’est pas centré sur la Terre (ainsi que le prétendent les Saintes Écritures), mais sur le soleil.

À Rome, cet ancien frère dominicain fut mis à nu, la langue entravée par un mors de bois l’empêchant de parler et de crier, et brûlé vif sur le bûcher, devant la foule des pèlerins.

C’était le 17 février 1600.

Ce ne sont pas les autorités de l’islam qui ont commandité les attentats de la semaine dernière, mais des fanatiques en guerre sainte. Et leur geste est condamné par l’immense majorité des musulmans.

Mais parmi ceux-ci, nombreux sont ceux qui pensent que Charlie Hebdo commet quand même un blasphème en caricaturant Mahomet, même sous les traits plutôt sympathiques d’un vieil homme en larmes.

La Tunisie (dont le président a participé à la Marche républicaine), le Maroc et l’Algérie, entre autres, refusent de diffuser le journal, jugé trop offensant.

Fort heureusement, l’héliocentrisme n’est pas mort avec Giordano Bruno. Même si les écrits de Copernic furent interdits de publication en 1616, Galilée défendit à son tour cette thèse, allant jusqu’à la coucher par écrit dans un livre qu’il publia non pas en latin, mais dans la langue de son peuple, l’italien.

Le Dialogue des deux systèmes du monde de Ptolémée et de Copernic fut, à sa sortie en 1632, aussi choquant pour le Saint-Office que le sont aujourd’hui les dessins de Mahomet pour d’autres autorités religieuses.

Le Tribunal de l’Inquisition condamna Galilée par ces mots :

«Par sentence, nous déclarons que toi, Galilée, t’es rendu fort suspect d’hérésie, pour avoir tenu cette fausse doctrine du mouvement de la Terre et repos du Soleil. Conséquemment, avec un cœur sincère, il faut que tu abjures et maudisses devant nous ces erreurs et ces hérésies contraires à l’Église. Et afin que ta grande faute ne demeure impunie, nous ordonnons que ce Dialogue soit interdit par édit public, et que tu sois emprisonné dans les prisons du Saint-Office.»

Pensant leur servir un sérieux avertissement, le pape Urbain VIII fit connaître la condamnation de Galilée à tous les professeurs de mathématiques et de philosophie de l’époque.

Sauf que la condamnation de Galilée eut pour conséquence d’augmenter considérablement la diffusion de son Dialogue.

Plusieurs penseurs y trouvèrent l’inspiration, comme Isaac Newton, qui en déduisit la gravitation, devenant ainsi l’un des scientifiques les plus influents de tous les temps.

Galilée inspira aussi René Descartes, qui suggéra alors, dans son Discours de la méthode (pdf), que la recherche de la vérité doit reposer sur la raison plutôt que sur les lumières de la foi.

Ce fut alors le Siècle des Lumières, nommé ainsi parce que les découvertes des scientifiques et les idées des philosophes firent considérablement reculer l’obscurantisme.

Espérons que la diffusion du numéro de cette semaine de Charlie Hebdo, tiré à cinq millions d’exemplaires et imprimé en plusieurs langues, aura le même effet.

S’appuyant sur le travail de leurs prédécesseurs de la Renaissance — un travail rendu possible, entre autres, par le formidable essor des mathématiques dans le monde arabe au cours du Moyen Âge —, les savants du XVIIIe siècle ont fait faire des pas de géant à la connaissance du monde qui nous entoure.

Après Newton, des gens comme Lavoisier, Volta, Linné ou Benjamin Franklin ont fait progresser en parallèle la science et les idées démocratiques.

Figure emblématique des Lumières, Voltaire lutta contre le fanatisme religieux, ainsi que pour la tolérance et la liberté de pensée. Il était un fervent défenseur de la laïcité, même si ce mot n’apparaîtra qu’un siècle plus tard, lors de la Commune de Paris, qui vota, en 1871, un décret de séparation de l’Église et de l’État.

Dans ses écrits, Voltaire recourait fréquemment à la satire, marchant ainsi sur les traces de Molière et faisant sien le proverbe latin Castigat ridendo mores (je fais rire pour corriger les mœurs).

«Les plus beaux traits d’une sérieuse morale sont moins puissants, le plus souvent, que ceux de la satire ; et rien ne reprend mieux la plupart des hommes que la peinture de leurs défauts. C’est une grande atteinte aux vices que de les exposer à la risée de tout le monde. On souffre aisément des répréhensions ; mais on ne souffre point la raillerie. On veut bien être méchant ; mais on ne veut point être ridicule.» (Préface de Tartuffe)

Comme le rappelle le magazine Nature dans son dernier éditorial, satire et raison ont souvent marché main dans la main, du Malade imaginaire de Molière (qui ridiculise les médecins) aux prix IgNobel, qui, chaque année, nous font hurler de rire en ridiculisant des chercheurs (avec le slogan Achievements that make people LAUGH, and then THINK).

Charlie Hebdo, qui défend la laïcité à coup de dessins, fait aussi une belle part à la science, racontée par des journalistes fort compétents — comme le physicien de formation Antonio Fischetti, qui a échappé à la tuerie.

En France, le Siècle des Lumières s’est achevé sur la Révolution et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, qui donnera au pays sa devise : Liberté, Égalité, Fraternité.

Ces mots, scandés par des millions de Français et de gens d’autres pays en fin de semaine dernière, montrent qu’une partie du monde a quand même fait un bon bout de chemin depuis que le blasphème a valu le bûcher à Giordano Bruno en 1600.

L’ampleur des manifestations prouve que la laïcité est aujourd’hui une valeur fondamentale aux yeux de nombreuses personnes. Mais les acquis restent fragiles, et on n’en a pas fini avec l’obscurantisme et la barbarie.

La censure au nom de la religion n’est pas propre à l’islam : elle s’exerce encore partout sur la planète.

Lisez notamment ce rapport de Reporters sans frontières, publié en 2013 et intitulé Blasphème : l’information sacrifiée sur l’autel de la religion. Désespérant.

Barbare, aussi, la peine imposée par l’Arabie saoudite au blogueur Raïf Badawi, emprisonné et fouetté pour avoir fait appel à la tolérance d’autres religions, notamment en écrivant :

Secularism respects everyone and does not offend anyone … Secularism… is the practical solution to lift countries (including ours) out of the third world and into the first world.

Il faudra aussi encore des siècles, au rythme où vont les choses, avant que les autorités religieuses acceptent comme vérités certaines découvertes scientifiques.

Parlez-en, par exemple, à tous ces fervents chrétiens qui, aux États-Unis, au Canada ou ailleurs, n’ont toujours pas accepté la théorie de l’évolution énoncée par Darwin au XIXe siècle, lui préférant celle du «dessein intelligent» (qui cadre mieux avec leurs croyances).

Et Dieu, dans tout ça ? Libre à chacun de croire à ce qu’il veut.

Lorsque Napoléon demanda au physicien Laplace pourquoi le Créateur était absent de son traité sur la mécanique céleste, le savant lui répondit : «Sire, je n’avais pas besoin de cette hypothèse».

C’est aussi, en substance, ce qu’affirmait récemment l’astrophysicien Stephen Hawking en disant que l’univers n’a pas eu besoin de Dieu pour exister.

Cela ne l’empêche pas de siéger à l’Académie des sciences pontificales, dont le premier président fut… Galilée.

Personne n’est obligé d’être d’accord avec eux.

Tiens bon, Charlie. Tiens bon, Raïf. Tenez bon aussi, tous les scientifiques, journalistes et libres penseurs muselés par des régimes autoritaires… ou au nom de la religion.

* * *

À propos de Valérie Borde

Journaliste scientifique lauréate de nombreux prix, Valérie Borde a publié près de 900 articles dans des magazines depuis 1990, au Canada et en France. Enseignante en journalisme scientifique et conférencière, cette grande vulgarisatrice est à l’affût des découvertes récentes en science et blogue pour L’actualité depuis 2009. Valérie Borde est aussi membre de la Commission de l’éthique en science et en technologie du gouvernement du Québec, en plus d’être régulièrement invitée dans les médias électroniques pour commenter l’actualité scientifique. On peut la suivre sur Twitter : @Lactu_Borde.

Laisser un commentaire

Excellent parallèle, quoi ce plus simple que de tuer ceux qui dérangent ceux qui sont incables ou ne veulent pas comprendre. Votre article devrait être publié partout dans le monde peut-être que ça ouvrirait les yeux à certaines personnes. Malheureusement il y a beaucoup trop des personnes qui sont fondamentalements des croyants et qui ne veulent pas comprendre et savoir mais préfèrent croire.

Merci, Mme Borde. J’aimerais ajouter qu’on peut se procurer l’édition numérique (pour tablette ou téléphone) du nouveau numéro en allant sur le site de Charlie Hebdo et en cliquant sur l’application appropriée. Le numéro coûte 3,49 $.

Vous avez tout à fait raison sur le fond mais votre comparaison avec Galilée et Bruno est un peu boiteuse. Ces gens énonçaient les lois de la physique et la vérité scientifique alors que l’Église soutenait des chimères non fondées scientifiquement (on se souviendra que la preuve que la terre était ronde remonte à bien avant Ptolémée) . Ici, Charlie Hebdo fait de la satire sur des croyances religieuses qu’il juge un peu stupides comme l’interdiction de faire des illustrations du prophète Mahomet et autres. Il ne détient pas une connaissance scientifique qui va éclairer le monde dans un nouveau siècle des lumières.

Mais là où on se rejoint, c’est que Charlie s’attaque à cette manie des religions de prétendre posséder la vérité et d’endoctriner ses ouailles avec des édits qui n’ont aucun sens ni aucune logique particulière ET qui souvent recourent à la violence pour intimider ceux qui ne partageraient pas leurs croyances. D’ailleurs l’Église catholique a eu bien des siècles d’histoire à faire la même chose et vous en faites l’illustration avec Galilée et Bruno et tous les autres victimes de l’inquisition. Ce genre de « terreur » est bien utile pour conserver son pouvoir et assujettir les peuples, ce que dénonce aussi Charlie.

L’étude de l’histoire nous apprend que de toutes parts dans le monde, on assiste à des phénomènes de flux puis de reflux. Ainsi toute découverte est souvent suivie d’une sorte de période plus ou moins longue de repli. Ce repli ne touche pas nécessairement tout le monde en même temps. Il peut affecter des communautés toutes entières.

On pourrait parler encore d’action et de réaction. La psychologie nous montre comment peut agir le refoulement, et comment le refoulement ou le repli identitaire dans le cas d’une communauté ou le repli idéologique ou le repli religieux sont autant d’outils destinés à former une sorte de barrière de protection.

Dans ce cas, ce qui est recherché, c’est la préservation du noyau.

Ainsi notamment, les travaux de Copernic, qui n’a jamais été embêté par l’Église, étaient connus dès 1533 du Pape Clément VII, lorsqu’ils étaient soutenus par le clergé polonais. Mieux encore, Copernic flatté de cet accueil fait parvenir au successeur de Clément, le pape Paul III, un exemplaire dédicacé de son livre : « De revolutionibus coelestium »

À noter que Paul III fut le premier pape à condamner officiellement l’esclavage en 1537. Il était donc très en avance pour son temps.

Quand le pape Grégoire XIII (1502-1585) entreprend la réforme du calendrier, il base en grande partie cette réforme par les travaux de Copernic sur l’héliocentrisme. Preuve assez irréfutable par conséquent, que les progrès de la science n’étaient pas boudés par le Saint-Siège.

Mais au même moment, le pape Grégoire XIII est aussi le pape qui a mis à l’ordre du jour la Sainte Inquisition. Cette inquisition était au départ directement dirigée contre les juifs et leur supposée hérésie talmudique ; tandis que peu à peu on trouvera d’autres hérésies ailleurs. Quand on cherche à justifier la condamnation toutes formes d’exactions… On trouve toujours.

Aussi si les travaux de Copernic avaient été bien validés par le Saint-Siège. Les Inquisiteurs verront cependant dans Bruno, dans Galilée ou dans Léonard de Vinci (qui a sauvé sa peau in extrémis) des hommes porteurs de l’hérésie. Quand ils ne sont pas hérésiarques par leur science ou par leur foi, ils le sont nécessairement par leurs mœurs.

C’est de la même façon auparavant qu’au début du 14ième siècle, on détruisit les Templiers, c’est de cette façon-là qu’on envoyât quelques 54 templiers au bucher dans un premier temps ; d’autres ont suivi ensuite. Pourtant les templiers firent progresser l’art de la construction, tout comme les églises et les cathédrales qui étaient exécutées sous leur supervision. Des constructions qui tiennent toujours debout aujourd’hui.

Ici ce n’est donc pas spécifiquement la science qui est contestée, c’est plutôt parce que la science et la connaissance en général sont généralement associées à la dégradation des valeurs morales ce qui signifie la négation de l’accomplissement des « bonnes » mœurs dans la société.

Ce qui après tout en toutes choses, ne saurait être entièrement faux. Car la découverte du non visible à priori, constitue en soi, à un certain niveau : une forme de transgression de l’ordre établi.

Excellent article pour ma part j’aime bien la citation suivante:

Un scientifique lira des centaines de livres au cours de sa vie, mais sera toujours persuadé qu’il lui reste beaucoup à apprendre
Un religieux n’en lira qu’un et sera persuadé d’avoir tout compris

« Parlez-en, par exemple, à tous ces fervents chrétiens qui, aux États-Unis, au Canada ou ailleurs, n’ont toujours pas accepté la théorie de l’évolution énoncée par Darwin au XIXe siècle, lui préférant celle du «dessein intelligent» (qui cadre mieux avec leurs croyances). »

Mme. Borde présente ici une confusion assez répandue. Darwin a observé les effets de l’évolution et a proposé une théorie (la sélection naturelle) pour expliquer ceux-ci. La sélection naturelle n’est pas le seul mécanisme qui mène à l’évolution des espèces et ce n’est pas non plus une théorie universellement acceptée dans la communauté scientifique.

Ce qui est universellement accepté (chez les scientifiques, mais pas les théoriciens du design intelligent) c’est l’évolution, on peut même l’observer en laboratoire. Darwin est parfois décrit comme étant le père de l’évolution, mais ce serait aussi faux que de dire que Flemming est le père de la péniciline, ils ont simplement décrit ce qui existait dans la nature et proposé une théorie pour expliquer comment cela fonctionne.

Aucune théorie scientifique n’est « universellement acceptée ». C’est trop demander à une théorie scientifique.

Cela dit, au delà de la sémantique, vous vous trompez.

Les « théoriciens du design intelligent » acceptent l’évolution, mais rejettent le mécanisme de mutation aléatoire couplé à une sélection naturelle comme moteur de l’apparition de nouvelles espèces.

Or, ce mode d’évolution (mutation-sélection) est reconnu comme le principal moteur de l’évolution par une écrasante majorité de scientifiques. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas aussi d’autres mécanismes d’évolution à l’oeuvre, dont certains bien connus de la communauté scientifique concernée, mais pas du grand public.

J’ai beaucoup de misère à croire que des croyances sont devenues des vérités. Une croyance peut-être vraie ou fausse, ça c’est la vérité que tout esprit bien bâti, va dire.– A moi, il est plus facile de croire qu’un être suprême a vu à l’évolution le monde, mais si mon voisin pense, autrement, cela est de ses affaires. Je ne vois pas pourquoi, j’ouvrirais la bible ou le coran ou tous autres livres du même genre pour m’apprendre à vivre en société. Ces livres n’ont aucune base sociologique ou scientifique quelconque., lorsqu’elles ont été écrites par des humains. La religion n’est que la créature des hommes, plus ou moins ignorants. A prendre avec un gris grain de sel.– Les religions sont plus ou moins bonnes et, sans bon sens, si elles n’enseignent pas l’amour des uns envers les autres et, n’enseignent pas cette règle d’or: ne fait pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse, à toi même.

Très bon parallèle. En n’oubliant pas que le gouvernement fédéral actuel est un des premiers gouvernements canadiens depuis longtemps à museler autant les scientifiques.

Les plus populaires