Décongèle-moi un espoir de bébé

Des milliers d’embryons congelés reposent dans les cliniques de fertilité québécoises. Quel sort les attend ? La journaliste Dominique Forget, qui a infiltré l’univers de la procréation assistée, soulève dans un essai-choc des questions qui dérangent. Extraits.

Décongèle-moi un espoir de bébé
Photo: R. Benali/Gamma/Getty

Extrait 1

«Dans les laboratoires de la clinique OVO [à Montréal], où je suis allée visiter les coulisses de la procréation assistée, l’embryologiste en chef Simon Phillips m’indique quelques bidons installés au fond d’une pièce : une vingtaine de cryoconservateurs. On dirait des bonbonnes de gaz pour le barbecue en un peu plus gros. Sauf que leur contenu n’a rien de banal. À l’intérieur, plongés dans l’azote liquide, des embryons sont stockés en attendant que leur sort soit décidé. Comme les spermatozoïdes et contrairement aux ovules, les embryons résistent plutôt bien au processus de congélation-décongélation. Ils peuvent survivre indéfiniment dans l’azote liquide.

Quelques-uns seront implantés très prochainement dans l’utérus de femmes qui ont connu un échec lors d’une tentative précédente de transfert d’embryon. Elles se croiseront les doigts pour que cette fois l’amas de cellules s’accroche et se développe normalement pour donner naissance à un bébé. D’autres embryons ne seront décongelés que dans quelques années, quand leurs propriétaires reviendront à la clinique dans l’espoir d’élargir leur famille en ayant un deuxième ou un troisième enfant.

La majeure partie des embryons stockés, toutefois, seront détruits ou indéfiniment laissés dans les cryoconservateurs. Ils ont été abandonnés par des géniteurs qui ont complété leur famille et qui espèrent ne jamais avoir à remettre les pieds dans une clinique de fertilité, mais qui ne peuvent se résoudre pour autant à détruire ces cellules issues de leur bagage génétique.

Combien y a-t-il d’embryons dans ces bidons ? « Beaucoup ! me répond l’embryologiste. Peut-être 2 500. » Chacun repose au creux d’une « paillette », une longue tige de polymère évidée et étanche, soigneusement étiquetée au nom du propriétaire des cellules.

Il n’existe pas de données officielles sur le nombre d’embryons surnuméraires qui dorment dans les cliniques de fertilité au Canada. Ni la Société canadienne de fertilité et d’andrologie, qui regroupe les spécialistes en fertilité du pays, ni Procréation assistée Canada, l’organisme de réglementation fédéral censé encadrer les activités des cliniques de fertilité, ne tiennent de chif­fres à ce sujet. Les estimations tournent autour de 60 000. Aux États-Unis, un sondage mené en 2003 pour la Society for Assisted Reproductive Technology a estimé à 400 000 le nombre d’embryons congelés dans les cliniques du pays.

« Un cycle de stimulation ovarienne peut facilement mener au prélèvement d’une quinzaine d’ovules, voire 20 ou même davantage, m’explique Simon Phillips. Même si seulement la moitié de ces ovules sont fécondés, on se retrouve avec beaucoup plus d’embryons qu’il n’est possible d’en transférer dans l’utérus. » C’est encore plus vrai depuis que la réglementation québécoise limite le nombre d’embryons qu’on peut implanter à la fois. Les embryons en extra sont congelés, au cas où la première tentative de grossesse se solderait par un échec. Si le procédé fonctionne au premier ou au deuxième coup, les embryons en trop resteront dans le cryoconservateur.

Au Royaume-Uni, la loi oblige les cliniques de fertilité à détruire les embryons surnuméraires après 10 ans. En France, le délai est fixé à cinq ans. Au Canada et aux États-Unis, il n’y a pas de limite.

« Chaque année, on envoie un avis aux géniteurs pour les aviser qu’ils ont des embryons congelés chez nous », m’explique la Dre Hélène Lavoie, endocrinologue qui siège au comité d’éthique des cliniques Procrea. Les propriétaires doivent alors signifier leur désir de conserver les embryons et acquitter des frais d’une centaine de dollars pour les stocker une année de plus. Or, certains propriétaires ont changé d’adresse ou ne prennent pas la peine de répondre. « C’est comme les impôts, dit la Dre Lavoie. Beaucoup de gens préfèrent ne pas y penser. » Les cliniques hésitent à détruire les embryons non réclamés, de peur qu’un géniteur réapparaisse des années plus tard pour réclamer son dû.

Et pourquoi les propriétaires, plutôt que de détruire leurs embryons surnuméraires, ne les donneraient-ils pas à des couples qui n’arrivent pas à concevoir les leurs ? Et pourquoi les couples qui ont des problèmes de fertilité, plutôt que d’avoir recours à une donneuse d’ovules et parfois à une donneuse d’ovules combinée à un donneur de sperme (le double don est autorisé au Canada, mais il reste rare) ne se tournent-ils pas plutôt vers un embryon déjà fin prêt pour le transfert ?

Aux États-Unis, l’agence Nightlight Christian Adoptions a justement lancé un service baptisé Snowflakes, qui met en relation des propriétaires d’embryons surnuméraires avec des couples ou des femmes seules qui désirent porter et élever un enfant. Pour cette organisation pro-vie chrétienne, l’embryon est un être vivant et ceux qui sont stockés dans les cliniques de fertilité sont des « orphelins congelés qui attendent de naître ». L’organisation parle d’ailleurs d’« adoption » d’embryon et non de « don ».

Snowflakes vise en priorité les géniteurs chrétiens qui, pour des raisons philosophiques, ne veulent pas détruire leurs embryons en trop. L’agence accepte néanmoins les parents biologiques et les parents « adoptifs » de toutes les confessions religieuses. Les géniteurs ont le loisir d’interviewer les couples demandeurs – homosexuels, chrétiens ou non, s’abstenir – et de choisir à qui ils veulent confier leurs descendants génétiques.

Un cousin un peu spécial

L’anthropologue Chantal Collard, professeure à l’Université Concordia, à Montréal, a rencontré une cinquantaine de géniteurs et de parents « adoptifs » qui ont participé au programme Snowflakes, dont une mère caucasienne qui a « adopté » deux embryons et donné naissance à des jumeaux hispaniques. Dans d’autres cas de figure, des embryons conçus par un même couple sont « adoptés » par des couples différents. « C’est la première fois dans l’histoire de l’huma­nité que deux enfants qui ont les mêmes parents génétiques peuvent naître de mères différentes », souligne la professeure Collard, fascinée par son sujet de recherche.

Quelques familles « adoptives » entretiennent des liens avec les géniteurs, a-t-elle constaté. Leur enfant est considéré comme un « cousin un peu spécial » des enfants du couple donneur.

Depuis la naissance du premier « bébé Snow­flakes », en 1998, environ 250 enfants sont nés grâce au programme. Un nombre minuscule quand on pense aux centaines de milliers de possibilités. Il est vrai que le taux de succès de la fécondation in vitro est légèrement inférieur lorsqu’on utilise des embryons congelés. Il est toujours préférable d’implanter un embryon frais pour maximiser les chances qu’une grossesse soit menée à terme. La faible popularité du programme, toutefois, s’explique surtout par la réticence des géniteurs à confier leur progéniture à des étrangers.

Au Canada, la plupart des cliniques demandent à leurs patients qui ont des embryons surnuméraires s’ils accepteraient de les donner à un couple qui éprouve des difficultés. Comme il s’agit d’un don non rémunéré, cette pratique est tout à fait légale. « Très peu de couples acceptent, dit Simon Phillips. D’une certaine façon, ils sentent que ce sont leurs enfants. »

Le Dr Pierre St-Michel, de la clinique Procrea, croit que ce n’est qu’une question de temps avant que les mœurs changent. « Les couples qui viennent de vivre un processus de fécondation in vitro sont très émotifs par rapport à leurs embryons, mais quelques années après avoir complété leur famille, ils sont plus susceptibles d’être détachés. Et personne ne comprend mieux qu’eux la détresse des couples qui veulent avoir un enfant, mais qui n’y arrivent pas. »

Son entreprise tente de mettre sur pied un pro­gramme de don d’embryons anonyme. Il serait impossible pour les donneurs de choisir le couple receveur et de décider qu’ils ne veulent pas donner leurs embryons à un couple de lesbiennes, par exemple. Les géniteurs, ainsi, ne sauraient jamais ce qu’il est advenu de leurs embryons. En contrepartie, le couple receveur n’obtiendrait qu’une information minimale sur la santé des géniteurs et leurs caractéristiques physiques. Une femme blanche ne pourrait pas accoucher d’un bébé asiatique sans en avoir été avertie.

Le Dr St-Michel signale que le nombre d’embryons entreposés dans les cliniques québécoises est appelé à croître au cours des prochaines années, non seulement parce que la demande pour la fécondation in vitro explose, mais également parce que la réglementation force maintenant les médecins à transférer un seul embryon à la fois (exceptionnellement trois lorsque les circonstances le justifient).

Le don d’embryon soulève évidemment moult questions éthiques, dont celle du don transgénérationnel. « Imaginez un couple qui conçoit un enfant par la FIV et qui congèle ses embryons surnuméraires », illustre le Dr Roger Pierson, professeur à l’Université de la Saskatchewan et ancien président de la Société canadienne de fertilité et d’andrologie. « Puis, 30 ans plus tard, leur fille éprouve à son tour des problèmes de fertilité. Imaginez maintenant que la mère lui propose de décongeler ses embryons restés dans l’azote liquide toutes ces années. On fait quoi avec ça ? Devrait-on laisser une femme accoucher de son petit frère ? »

                                                                                              SUITE PAGE SUIVANTE >>

Extrait 2

Sans surveillance

« Pour les spécialistes en fertilité comme le Dr François Bissonnette [obstétricien-gynécologue et cofondateur de la clinique OVO] et le Dr Neal Mahutte [obstétricien-gynécologue au Centre de fertilité de Montréal], il n’y a qu’une solution au problème des grossesses multiples, maintenant que la transplantation de plus de trois embryons est interdite. Les stimulants ovariens, et tout particulièrement les gonadotropines, doivent être mis sur la liste de médicaments sous surveillance, au même titre que la méthadone, prescrite aux héroïnomanes en désintoxication.

« Pour le moment, n’importe quel médecin peut prescrire des gonadotropines sans surveillance », dénonce le Dr Mahutte. Le pire, selon lui, c’est que le gouvernement a augmenté les tarifs versés aux médecins qui prescrivent ces médicaments lorsqu’il a inauguré son nouveau programme de procréation assistée. Les médecins qui griffonnent le nom d’agents oraux comme le citrate de clomifène sur leur bloc d’ordonnance reçoivent 220 dollars ; ceux qui prescrivent des gonadotropines facturent 310 dollars. « Il y a donc un avantage financier à prescrire les gonadotropines, plus puissantes et donc plus dangereuses », s’insurge Neal Mahutte.

Seuls les spécialistes en fertilité devraient pouvoir prescrire ces médicaments, selon lui. Ils ont, dit-il, plus d’expérience pour donner la dose appropriée. « En plus, nous sommes équipés pour faire un suivi serré des ovaires de la patiente grâce à des échographies. Si on voit que trop d’ovules sont sur le point d’être libérés, nous allons immédiatement avertir le couple et lui indiquer de porter le condom. Nous avons également l’option de convertir le cycle en une fécondation in vitro, c’est-à-dire d’aller chercher tous ces ovules, de les féconder en laboratoire et de les transférer un à un. »

 

Laisser un commentaire