Dépistage prénatal au privé : attention à certains tests

Accepteriez-vous de payer pour un test dont 96 % des résultats positifs sont faux ? De futurs parents le font sans être bien informés. Et ils prennent parfois des décisions lourdes de conséquences sur la base de résultats incertains. 

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Une grande enquête publiée dans le New York Times en janvier dernier révélait que les tests génétiques offerts pour dépister certaines maladies rares mais non héréditaires donnaient de très nombreux résultats faussement positifs. Conséquence : une augmentation du recours à des examens de confirmation coûteux et qui ne sont pas sans risque pour les futures mamans et leur fœtus, beaucoup d’anxiété et même des avortements, tout cela alors que le bébé n’avait rien d’anormal. L’affaire a fait grand bruit, conduisant la Food and Drug Administration (FDA) à lancer une mise en garde destinée aux futurs parents et aux professionnels de la santé.

« On ne parle pas des tests génomiques pour les trisomies qui sont offerts dans le système public au Québec et qui, eux, sont très fiables », précise d’emblée le Dr Jean-Claude Forest, chercheur clinicien en biochimie médicale à l’Université Laval et président du comité de coordination du Programme québécois de dépistage prénatal. Dans le système public, le test pour les trisomies est recommandé aux femmes qui présentent un risque plus élevé d’avoir un enfant touché, parce qu’elles ont plus de 40 ans ou ont déjà porté un fœtus atteint de trisomie. Les autres se voient d’abord proposer un test sanguin et une échographie, et si ces derniers donnent des résultats ambigus, elles ont accès au test génomique.

Certains futurs parents préfèrent alors payer pour faire ce test au privé, afin d’avoir les résultats plus rapidement. Et c’est dans cette situation qu’ils pourraient se voir suggérer les tests visés par l’avis de la FDA, qui sont offerts dans des cliniques comme Prenato ou Dynacare

À la base, il s’agit du même genre de tests que ceux utilisés à l’hôpital pour quantifier les risques des trisomies 21, 18 et 13. Le plus connu, celui de la compagnie Roche, s’appelle Harmony. Celui vendu par Prenato coûte 499 dollars. S’y ajoute toutefois, moyennant un surcoût de 340 dollars, la possibilité d’étendre l’analyse génomique à d’autres anomalies. On recherche alors principalement des microdélétions, dans lesquelles seule une petite partie d’un chromosome est anormale.

C’est de ces analyses supplémentaires que la FDA et le Dr Forest appellent à se méfier. 

Trop de faux positifs

Les anomalies que l’on tente de détecter avec des tests supplémentaires peuvent mener à différentes maladies, comme le syndrome de DiGeorge, un déficit immunitaire résultant du mauvais développement du thymus, ou le syndrome de Prader-Willi, qui cause généralement un retard mental, des problèmes de tonus musculaire et de l’obésité morbide. 

La plupart de ces anomalies apparaissent lors des premières divisions cellulaires qui mènent à l’embryon et ne sont donc pas héréditaires. Elles sont rares : alors que la trisomie 21 touche en moyenne 1 nouveau-né sur 770 (et jusqu’à 1 sur 30 quand la mère a 45 ans), le syndrome de DiGeorge, l’anomalie la plus courante recherchée dans les analyses complémentaires, touche 1 enfant sur 4 000. 

« On précise bien aux futures mamans que pour les microdélétions, la fiabilité de ces tests est un peu moindre, environ 93 % pour le syndrome de DiGeorge par exemple, et que ces données reposent sur de moins grandes études que celles menées pour les tests de dépistage des trisomies 21, 18 et 13. On leur explique aussi qu’il s’agit d’un outil de dépistage, et pas de diagnostic, et qu’il ne faut surtout pas prendre de décision définitive sur la base du résultat du test », affirme Marie-Ève Lortie, infirmière clinicienne chez Prenato. 

Selon le Dr Forest, cependant, ce discours rassurant ne suffit pas, pour diverses raisons. D’abord parce que selon les études menées sur ces tests, certains donneraient en réalité un très grand nombre de faux positifs.

Voyons les chiffres : imaginons que 80 000 futures mamans passent le test qui vise à détecter la microdélétion 22q11.2, qui conduit au syndrome de DiGeorge. Comme ce dernier touche 1 bébé sur 4 000, statistiquement, 20 bébés seront porteurs de cette anomalie. Or, les données de Roche indiquent que la sensibilité du test (c’est-à-dire sa capacité à repérer les cas) est de l’ordre de 75 % pour cette anomalie. Seuls 15 cas réels seront donc détectés.

Parmi les 79 980 futures mamans dont le bébé ne sera pas porteur de cette anomalie, 0,5 % auront un résultat faussement positif (car la spécificité du test, c’est-à-dire sa capacité à bien distinguer l’anomalie recherchée, est de 99,5 % selon Roche), ce qui fait environ 400 cas (79 980 multiplié par 0,5 %).

Au total, donc, dans ce groupe de 80 000 futures mamans, 415 auront un résultat positif au test ; 15 de ces résultats seront de vrais positifs et 400 de faux positifs. Si vous faites partie de ce groupe et que votre test donne un résultat positif, il y a donc 400 chances sur 415, soit 96 % de chances, que le résultat soit un faux positif.

« Aucune clinique privée ne détaille ces informations dans la documentation remise aux patients », souligne le Dr Forest. 

À cause du risque de faux positif jugé bien trop élevé pour les anomalies plus rares, seuls les tests génomiques pour les trois trisomies font l’objet d’un consensus chez les experts du domaine. Ils sont notamment recommandés par l’American College of Obstetricians and Gynecologists.

Les risques du surdépistage

Un faux positif est lourd de conséquences. « Si une future maman obtient un résultat positif, il faudra pratiquer une amniocentèse ou une biopsie intravaginale pour confirmer ou infirmer le résultat. Or, ces deux examens diagnostiques ne sont pas parfaitement sans risque. Ils sont également coûteux, soit pour les parents quand ils sont faits au privé, soit pour l’ensemble de la société si les futurs parents se tournent vers le système public pour valider le résultat », explique le Dr Forest.

Un résultat positif engendre aussi beaucoup d’anxiété. Aux États-Unis, le New York Times a constaté qu’il fait parfois tellement peur aux futurs parents que ces derniers décident d’interrompre immédiatement la grossesse plutôt que de payer un test de confirmation.

Selon Marie-Ève Lortie, de Prenato, sur plusieurs milliers de futures mamans achetant chaque année le test génétique prénatal pour les trois trisomies, seules quelques centaines choisissent l’option incluant la recherche de microdélétions. « On voit environ un cas positif par an, et jusqu’à présent c’était toujours un vrai positif », souligne-t-elle. Mais ces statistiques, qui sont anecdotiques, ne suffisent pas à faire mentir ce qui a été établi dans les études.

Une réglementation réclamée

Aux États-Unis, les tests génomiques prénataux sont considérés par la FDA comme des tests mis au point en laboratoire, qui n’ont pas besoin d’être approuvés. Chaque entreprise fait donc ce qu’elle veut. 

Santé Canada, elle, a homologué plusieurs tests comme le Harmony, pour le dépistage des trois trisomies, sur la base d’études fournies par les fabricants. « Nous n’avons pas émis de mise en garde, car les tests homologués ont fait l’objet d’un examen de leur fiabilité, et la documentation fournie est claire », explique Santé Canada par courriel. 

Mais les analyses des microdélétions faites en plus par les cliniques, elles, sont considérées comme des tests mis au point en laboratoire. Elles sont sous la responsabilité des provinces, qui n’exigent pas que des études en prouvent la fiabilité.

« Avant même l’avis de la FDA, notre comité a fortement recommandé au ministère de la Santé et des Services sociaux de mieux encadrer ces tests. Par exemple, il pourrait demander des comptes aux cliniques sur la performance des tests, ou les inciter à se conformer aux recommandations nationales, qui se limitent pour le moment au test pour les trois trisomies », explique le Dr Forest, qui s’attend à ce que le Ministère réagisse rapidement. 

Au Canada, tous les gouvernements s’en sont tenus aux tests génomiques pour les trois trisomies dans les programmes publics de dépistage prénatal, les autres n’étant pas jugés pertinents. « Les techniques s’améliorent, et peut-être qu’un jour cela changera. Mais pour l’instant, ces analyses complémentaires sont plus nuisibles qu’autre chose », estime le spécialiste.

Jean-Claude Forest croit aussi que le gouvernement devrait agir pour que les professionnels de la santé soient plus explicites dans les ordonnances qu’ils écrivent pour les tests prénataux. « Ils devraient spécifier qu’ils demandent le test pour les trois trisomies, pour éviter les abus. »

Note de la rédaction : La version originale de cet article a été modifiée le 11 mai 2022 pour indiquer que la clinique Prenato et les hôpitaux n’utilisent pas le test Harmony de la pharmaceutique Roche, mais d’autres produits comparables.