Des caribous, des «jobs»… ou ni l’un ni l’autre

En pleine campagne électorale, Philippe Couillard avait affirmé qu’il ne «sacrifierait pas une seule “job” dans la forêt pour les caribous». Tiendra-t-il cette promesse électorale, qui menace directement la survie de cette espèce emblématique de la forêt boréale ?

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Photo : Getty Images

En pleine campagne électorale, le premier ministre Philippe Couillard avait affirmé, dans son comté de Roberval, qu’il ne «sacrifierait pas une seule “job” dans la forêt pour les caribous».

Tiendra-t-il cette promesse électorale, qui menace directement la survie de cette espèce emblématique de la forêt boréale ?
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On sait désormais que le sort du caribou forestier va se jouer au nouveau ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs dirigé par Laurent Lessard, même si le ministre du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte aux changements climatiques, David Heurtel, dit considérer cette question comme prioritaire.

C’est l’enjeu numéro un en matière de conservation de la biodiversité au Québec, et les décisions qui seront prises seront lourdes de conséquences.

Le caribou forestier est classé comme espèce vulnérable par le gouvernement du Québec depuis mars 2005, et comme espèce menacée dans la Loi sur les espèces en péril du Canada depuis 2002.

Au Québec, il occupe les derniers pans de forêt boréale non aménagée, ainsi qu’une zone exploitée au nord du Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Depuis 2005, les scientifiques ont accompli un travail considérable pour bien comprendre ce qui menace le caribou forestier et ce qui pourrait le sauver.

Une équipe d’Environnement Canada a, entre autres, clairement démontré que la probabilité de persistance d’une harde dépend directement du taux de perturbation de son habitat, calculé en additionnant les perturbations anthropiques (routes, exploitation forestière, chalets, lignes électriques, etc) et les feux de forêt.

À proximité de l’homme, les caribous sont stressés, s’alimentent peu et résistent moins bien à leurs prédateurs.

Le second Plan de rétablissement (pdf) de l’espèce, qui couvre la période 2013-2023, a été publié en mai 2013 par l’équipe de rétablissement du caribou forestier, formée d’une quarantaine de représentants de toutes les parties prenantes dans ce dossier : fonctionnaires fédéraux et provinciaux, universitaires, représentants de l’industrie forestière et d’Hydro-Québec, acteurs locaux, groupes environnementaux et communautés autochtones.

Il montre qu’il n’est tout simplement pas possible de sauvegarder l’espèce sans contraindre d’aucune manière le déploiement de l’exploitation forestière. Le caribou ressent les effets des perturbations même à plusieurs kilomètres de celles-ci.

N’en déplaise à Monsieur Couillard, si on ne protège qu’une partie du territoire du caribou forestier, les études montrent que celui-ci ne s’en remettra pas. On n’y peut rien.

En février dernier, un article du Quotidien laissait pourtant entendre que la population de caribous avait doublé dans la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean malgré l’exploitation.

Malheureusement, la réalité est tout autre, comme l’expliquent les spécialistes de l’espèce dans cette lettre ouverte. Ils expliquent notamment que :

Si on prend l’exemple du Saguenay–Lac-Saint-Jean, plusieurs secteurs exploités affichent des taux de dérangement supérieurs à 75 %. À ce niveau, le maintien à long terme du caribou dans la forêt boréale est fort peu probable sans geste concret et immédiat visant la restauration de son habitat.

Il y aurait actuellement de 5 980 à 8 570 caribous forestiers au Québec.

L’objectif du Plan de rétablissement est de ramener ce nombre à 11 000 individus. Ce qui, selon les scientifiques, est faisable, à condition notamment que les compagnies forestières adoptent des stratégies d’aménagement particulières — et qu’on limite les autres perturbations du territoire en suivant les lignes directrices pour l’aménagement de l’habitat du caribou forestier (pdf).

Que se passerait-il si le caribou disparaissait ?

Les conséquences seraient sérieuses, et ce, à plusieurs égards.

Comme toute espèce vivante, le caribou n’est qu’un maillon dans la chaîne complexe qui constitue l’écosystème. Mais un maillon important, car sa préservation qui implique de limiter les perturbations permet aussi de protéger d’autres espèces menacées.

Laissez disparaître les caribous de la forêt, et celle-ci va changer. Si plusieurs espèces sont entraînées dans le sillage du caribou, elle va beaucoup se modifier, au point, peut-être, de ne plus jouer son rôle. Comme tout écosystème, la forêt boréale rend plusieurs services (pdf) à l’humain, qu’on commence même à chiffrer.

Ces grands principes sous-tendent tous les efforts de conservation de la biodiversité à l’échelle internationale.

Or, le Québec joue un rôle de plus en plus important dans les discussions internationales sur la biodiversité et profite pour l’instant d’une bonne image sur la scène internationale à ce chapitre. Toutes les entreprises dont les clients se soucient de l’environnement tirent profit de cette image positive.

Québec était notamment représenté en 2010 à Nagoya, où les pays signataires de la Convention sur la diversité biologique ont adopté le Plan stratégique pour la diversité biologique 2011-2020 (qui compte 20 objectifs concrets — les objectifs d’Aichi).

Alors que le Canada n’a pas signé cette entente, le Québec est l’un des principaux instigateurs du Comité consultatif des gouvernements infranationaux, villes et autorités locales pour la biodiversité, qui s’est engagé la suivre ce plan stratégique.

En juin 2013, il a adopté de nouvelles orientations gouvernementales en matière de diversité biologique pour que cette préoccupation soit plus présente dans tous les ministères.

Le Secrétariat de la Convention sur la diversité biologique est basé à Montréal depuis 1996 et emploie une centaine de personnes.

Nul doute que Québec perdrait beaucoup de crédibilité à l’échelle internationale s’il laissait tomber ses efforts de préservation du caribou forestier.

Les compagnies forestières ont aussi tout à y perdre, tant la certification environnementale des produits du bois a pris de l’importance pour leurs clients.

Déjà, la compagnie Resolu a reçu, en décembre dernier, la suspension de trois de ses certificats du Forest Stewardship Council, dont deux visent des territoires de coupe dans la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Elle poursuit aujourd’hui l’organisme certificateur, la Rainforest Alliance.

Si le Plan de rétablissement du caribou tombait à l’eau pour préserver les «jobs» chers à Monsieur Couillard, Resolu en souffrira encore plus.

Au final, les caribous ET les «jobs» disparaîtront si le premier ministre ne corrige pas le tir.

* * *

À propos de Valérie Borde

Journaliste scientifique lauréate de nombreux prix, Valérie Borde a publié près de 900 articles dans des magazines depuis 1990, au Canada et en France. Enseignante en journalisme scientifique et conférencière, cette grande vulgarisatrice est à l’affût des découvertes récentes en science et blogue pour L’actualité depuis 2009. Valérie Borde est aussi membre de la Commission de l’éthique en science et en technologie du gouvernement du Québec, en plus d’être régulièrement invitée dans les médias électroniques pour commenter l’actualité scientifique. On peut la suivre sur Twitter : @Lactu_Borde.

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1 commentaire
Les commentaires sont fermés.

Couillard et Harper: Même combat. L’environnement et la faune? Bof! Les jobs sont plus importantes et si la planète devient moins habitable pour leurs petits-enfants? Ils ne seront pas là pour se le faire dire. On est pas sorti du bois!