Des hôpitaux figés ?

Des lieux d’innovation se verront freinés pour plusieurs décennies, parce que la souplesse requise se butera à l’immobilisme des partenariats public-privé.

Photo : Daphné Caron

Septembre 1986, j’ai 24 ans. Je mets timidement le pied au Service de chirurgie de Notre-Dame. Et je découvre vraiment, magnétisé, ce qu’est un hôpital. J’ai l’impression de me retrouver dans un organisme vivant, comme Jonas dans le ventre de la baleine. Je trouve enivrant de m’occuper des patients, de m’intégrer aux équipes de soins bourdonnantes et de baigner dans l’atmosphère fébrile des lieux. Ce début d’externat dans le feu de l’action chirurgicale me réconcilie même avec la médecine, qui m’était apparue jusque-là, vue des bancs de l’université, comme une discipline confuse, touffue et laborieuse.

Depuis, je n’ai jamais quitté l’hôpital. J’y pénètre bien sûr aujourd’hui avec un peu plus de sagesse et moins de cheveux qu’à l’époque, mais mon enthousiasme pour cet environnement ne s’est jamais tari. J’aime encore arpenter ses corridors, saluer tout le monde qui se démène au cœur de cette ruche humaine, y croiser collègues, connaissances ou patients et passer d’une civière ou d’une salle d’examen à l’autre. J’y ai aussi appris à peu près tout ce que je sais de la douleur, de la mort, de la guérison et même de la résurrection — parce qu’en salle de réanimation il s’en passe, parfois, des petits miracles.

Depuis quand peut-on prévoir l’imprévisible et prédire sur une si longue période l’évolution de la médecine ?

Ayant également été impliqué dans une foule de projets au fil des ans, j’ai fini par connaître un peu mieux son architecture, son ingénierie, son informatique, ses professions, son administration, ses budgets, ses technologies et chacune de ses unités de soins. Bref, tout ce qui entoure les patients afin de les soigner. J’en arrive toujours à ce constat : l’hôpital est, sinon un organisme vivant, comme j’en avais d’abord eu l’impression, du moins une organisation en perpétuelle transformation physique. Il s’adapte sans arrêt au développement de la médecine, intègre les nouvelles approches, s’ouvre aux voies novatrices et reçoit régulièrement les plus récents appareils. Chaque fois, au sein de l’hôpital, de petites révolutions s’opèrent, année après année.

Entre le moment où j’ai commencé mon cours de médecine, voilà 35 ans, et aujourd’hui, les soins se sont profondément transformés, sous l’influence de ces innovations variées et parfois surprenantes. De sorte qu’il est très difficile de prédire en quoi consistera la médecine en 2053, dans 35 ans, bien après que j’aurai pris ma retraite. Et de deviner comment seront réorganisés nos hôpitaux de demain pour en permettre la pratique.

Dans l’hôpital où je soigne les gens depuis 18 ans, j’ai été témoin d’améliorations importantes au centre de recherche, de la création du nouveau bloc opératoire, de réaménagements permettant d’accueillir les nouvelles technologies d’imagerie médicale (résonance magnétique, scan, médecine nucléaire) et d’intervention (hémodynamique, électrophysiologie), et surtout de la rénovation en profondeur de l’urgence, en 2003, pour laquelle je me suis donné à fond. D’ailleurs, nous travaillons déjà à une autre mutation, qui se concrétisera dans quelques années, comprenant la création de plusieurs unités de soins, d’une urgence entièrement repensée, selon les plus récents principes, d’un centre de formation moderne et d’un centre ambulatoire actualisé.

Bref, mon hôpital est aussi vivant qu’à ses débuts et c’est tant mieux. Mais il y a 10 ans, contre l’avis d’une foule d’experts, l’État a choisi de concevoir et de construire à Montréal deux hôpitaux universitaires majeurs selon l’approche alors en vogue (mais qui a perdu de son lustre depuis) des partenariats public-privé, ces fameux PPP. Un choix malheureux, qui compromettra la capacité d’évolution pour la durée de ce contrat d’une trentaine d’années, durant lequel les hôpitaux ne nous appartiennent pas vraiment. Or, dans un PPP, une transformation non prévue dans le volumineux contrat qui lie le locataire (nous) au propriétaire (le promoteur) fait l’objet de laborieuses discussions et engendre des coûts prohibitifs.

Depuis quand peut-on prévoir l’imprévisible et prédire sur une si longue période l’évolution de la médecine ? Des lieux d’innovation se verront donc freinés pour plusieurs décennies, parce que la souplesse requise se butera à l’immobilisme des PPP. Mais que pouvons-nous faire ? Sans aucun doute, reconsidérer ces partenariats, desquels les patients et la collectivité sortent perdants. Peut-être redevenir propriétaires de nos plus grands hôpitaux pour les garder vivants. Assurer leur avenir, qui est aussi le nôtre. Il aurait fallu y penser avant, mais il n’est jamais trop tard pour bien faire.

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22 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Bonjour M. Vadeboncoeur.

Il y a une chose qui méchappe. Le PPP n’est-il pas seulement au niveau des infrastructures (construction et entretien) et n’a aucune incidence sur la pratique, la recherche médicale et l’utilisation des lieux.

Dans la négative, le Québec s’est littéralement planté les deux pieds dans un piège …. ?

Merci.

C’est que lessons de santé se donnent dans des infrastructures! La journée où on a installé le premier scan, il a fallu réaménager une partie de la radiologie! Quand on entre une technologie dans le bloc opératoire ou dans l’élaboration, il faut changer l’électricité, revoir ou installer des protections contre les radiations, la ventilation. Or l’objectif du privé sera de ne RIEN changer car les profits vont diminuer ou de se faire tout rembourser grassement et plus.
C’est clair que ce sera la guerre : administrateur, médecins et syndicats feront front commun. C’est aussi clair qu’on devra tout nationaliser au gros prix!

Ce que j’essaie de décrire dans mon texte, et que Normand Choinière illustre bien, c’est qu’il est impossible de dissocier le « bâti » de l’hôpital et sa mission. Les deux vont de pairs et quand la mission évolue, cela se reflète dans la transformation des lieux. Merci pour le commentaire.

Entièrement d’accord avec vous . Le privé cherchera toujours à faire du profit au détriment du patient qui sera toujours laissé pour compte.

Je dirais « toujours » et « souvent », mais c’est assez juste comme commentaire.

J’aime bien vos chroniques Dr. Vadeboncoeur dont celle-ci. Je me demande seulement quand vous prenez le temps de dormir!!!

A mon point de vue, le PPP a l’avantage de permettre de connaitre les coûts réels contrairement aux procédures publiques souvent plus longues et pour lesquels les dépenses sont dispersées et difficilement comptabilisées.

Ça reste très théorique. La rénovation de Sainte-Justine, un chantier de 1 milliard de mémoire, a été livrée à temps et n’a pas dépassé son enveloppe. Bien des PPP ont dépassé leurs coûts… notamment ceux des hôpitaux universitaires. Et pas seulement chez nous. Bonne journée.

Vous avez raison c’était une des raisons pour ne pas faire ce projet en PPP et des coûts beaucoup plus dispendieux mais ceux qui prit ses décisions le savaient par des mauvaises expériences ailleurs, mais ses pas pareil.

Les partenariats public-privé ont vu le jour au lendemain de la seconde guerre mondiale en Europe. Le but était d’accélérer la reconstruction. Cela a plutôt bien marché. Le concept a évolué par la suite pour réduire les déficits publics récurrents de divers États.

Comme le gouvernement du Québec ne pouvait pas (ou n’aurait pas dû) financer en même temps deux nouveaux hôpitaux universitaires, il a opté pour cette solution du PPP pour plaire aux ambitions, comme aux visions concurrentes de quelques grands commis de l’État. Les surcoûts pourtant prévisibles dans ce genre de constructions, ont démontré que l’opération était plus onéreuse que prévue, malgré ces partenariats.

De plus selon moi, ces développements prestigieux se sont faits au détriment des hôpitaux plus petits de toute la province. Il suffit de regarder les conditions de travail éprouvantes des employés des hôpitaux comme Pierre-Boucher à Longueuil, pour comprendre qu’on a déshabillé Paul pour habiller Jean. Alors on n’a pas mis l’argent là où se trouvent en réalité les patients.

Il est en effet difficile de prévoir ce que sera la médecine en 2053, cependant on peut concevoir que les technologies, notamment celles de l’information, incluant les robots et ce qu’on appelle l’intelligence artificielle seront en grande partie parvenues à plus de maturité.

Il se pourrait bien que ces concepts de grands (gras et gros) hôpitaux universitaires commencent à avoir fait leur temps. Tout simplement parce qu’il est plus facile de soigner les patients en amont par une meilleure intégration de la prévention, lorsque de petites unités de soin bien réparties localement pourraient être plus efficientes en tout temps.

Le concept hospitalier actuel, n’est ni plus ni moins (toujours selon moi) que le concept en vogue des « hospices » des siècles passés avec en plus une masse technologique qui fait marcher les bureaux d’ingénierie et de conseil, ainsi que toute une industrie électromécanique, formée principalement de multinationales qui contrôlent le marché.

Écologiquement parlant, je suis pas mal certain qu’on devrait pouvoir faire beaucoup mieux. Lorsque pendant ce temps, il y a toutes sortes de pays touchés par des conflits qui ne peuvent même pas bénéficier des plus élémentaires de tous les soins.

Il conviendrait d’espérer que d’ici 35 ans, des soins puissent être prodigués où que l’on soit à tout être vivant.

Faudrait-il conclure finalement qu’un Québécois moyen de Montréal vaut à l’échelle la Belle Province dix à vingt fois plus qu’un Québécois moyen en région ce qui veut dire quelques cent mille fois plus qu’un enfant Syrien ?

Ce qui compte pourtant, ce sont ces beaux partenariats guidés par la loyauté que peuvent conclure eux-mêmes les gens. C’est ce magnifique lien de confiance avec le médecin qui par les temps qui courent fait plutôt cruellement défaut.

Voilà d’excellents commentaires qui ajoutent à la compréhension des enjeux. Merci!

Quelle est la vraie raison pour laquelle le Québec a décidé de faire deux méga hôpitaux? J’aimerais bien comprendre cette dualité d’hôpitaux, ce deux méga centres hospitaliers complètement indépendants. Il faut une carte pour se faire soigner au CHUM et une autre pour le CUSM. Pourquoi ce clivage médical?
Je m’adresse à vous M. Vadeboncoeur car j’aimerais bien comprendre cette situation.

Parce que personne n’aurait osé en faire un seul, sans doute? Il fut apparemment question de fusionner les deux hôpitaux pédiatriques, et cela n’a pas abouti. Pour la communauté anglophone, les hôpitaux du giron McGill représentent beaucoup. Voilà sûrement un début de raison. Je ne dis pas qu’ils ont tort, mais cela a ses impacts dans la planification des ressources.

Je profite actuellement de contacts et d’expérimentations avec nos chercheurs en médecine et je partage votre regard sur ce milieu vivant et progressif. J’apprécie beaucoup votre partage.

Les PPP, une belle patente à gosses que la madame à la sacoche avait déniché en Grande-Bretagne.

Et que la Grande-Bretagne a depuis passablement remis en question. Comme l’Europe d’ailleurs.

« Lìmmobilisme des partenariats public-privé » et rien sur la rigidité des conventions collectives et du despotisme syndical qui contribuent grandement au phénomène?

Je parle surtout du bâti, ici. Les briques ont tout de même généralement plus de rigidité que les conventions collectives. Surtout les briques en PPP.

M Vadeboncoeur, faut aussi constater le retard énorme qu’à accumuler le Québec dans la gestion moderne du système avec son contrôle et public et médical. Les temps d’attente, les inefficacités opérationnelles (la crise des récente des infirmières est un bel exemple de cette mal-gestion dans certains grands hôpitaux), le retard informatique (au moins 30 ans), les ratios cadres – soignants, et ainsi de suite ….. Je me permets de penser que la gestion privée pourrait permettre d’amener des économies ET des efficacités importantes …et on devra possiblement y recourir un jour pour sauver ce système et faire en sorte que le patient devienne le client. (Le problème que vous soulevez semble plus être relié à la relation entre le govt et le PPP de type locateur – locataire ). Continuez vos bons services et vos bons articles.

Bien que tout n’est pas rose dans notre réseau, j’ai des doutes sur l’ampleur du retard que vous décrivez, et sur le fait que le « privé » ferait mieux. Mais ça se discute. Bonne journée!