Des Japonais plus verts que le thé

Douze catégories de déchets ! C’est le tri auquel se soumettent — plutôt volontiers — les habitants de Nagoya. Pas étonnant que la ville soit en voie de devenir l’écocapitale du Japon !

Dans la spacieuse cuisine moderne de Raoul Holland, à Nagoya, au Japon, cinq petites poubelles en plastique gris sont placées en oblique, les unes au-dessus des autres, bien à la vue sur leur support en métal noir, à côté de la porte qui mène au balcon. Les journaux sont empilés dehors sur son blacon (M. Holland habite dans une copropriété), tout comme les magazines et les boîtes de carton. À l’instar de ses concitoyens, ce Canadien anglais de 62 ans originaire de Victoria, qui enseigne la littérature française depuis 26 ans à l’Université catholique Nanzan, doit trier ses déchets valorisables… en 10 catégories ! Plus une pour les matières combustibles (nourriture, mouchoirs, etc.) et une pour les matières non combustibles (vaisselle cassée, gants de caoutchouc, etc.) !

Son devoir ne s’arrête pas là. Le jour de la collecte, il doit placer le contenu de chaque poubelle dans des sacs vendus au supermarché — des rouges pour les matières combustibles, des verts pour les non combustibles, des bleus pour les matières valorisables — et déposer les bouteilles dans un bac en plastique bleu et les canettes dans un bac jaune ! « Ça ne m’ennuie pas du tout, dit-il. Le contraire serait aberrant. Quand on pense qu’il y a 10 ans on ne faisait rien de cela, ça paraît inconcevable. »

Lorsque Raoul Holland prend le métro pour aller au centre-ville, il peut entendre, dans les couloirs de certaines stations, des chants d’oiseaux diffusés par les haut-parleurs. Aux feux de circulation du chic quartier commercial Sakae, où il fait des courses à l’occasion, c’est le coucou des oiseaux qui indique aux aveugles s’ils peuvent traverser la rue…

Bienvenue à Nagoya, ville de 2,2 millions d’habitants — l’agglomération en compte plus de huit millions — de la superficie de Montréal, qui est en voie de devenir l’écocapitale du Japon !

Tout commence en 1998, lorsque le maire, Takehisa Matsubara, alors fraîchement élu pour un premier mandat, annonce que le sanctuaire d’oiseaux migratoires Fujimae devra être transformé en lieu d’enfouissement. Cela fait 17 ans que la municipalité y songe, mais là, le temps presse : le volume de déchets est en croissance depuis 5 ans, et dans 2 ans, il n’y aura plus de place pour enfouir le million de tonnes de déchets que produisent annuellement les habitants de cette ville industrielle prospère — 456 kilos par personne, contre 480 kilos pour un Montréalais à la même époque.

Dès l’annonce du maire, une clameur digne des Oiseaux, d’Alfred Hitchcock, s’élève dans la population !

Les Japonais vouent un véritable culte aux oiseaux et à la protection de leur habitat naturel. Les Nagoyans s’organisent donc pour tuer dans l’œuf le projet du maire. Ils peuvent compter sur le soutien des 45 000 membres de la Société de protection des oiseaux du Japon, le groupe environnemental le plus important au pays. On interpelle les élus, la presse s’en mêle et des citoyens forment l’association Sauvons Fujimae avec l’aide du Réseau d’action pour la protection des zones humides du Japon.

Pour se rendre au sanctuaire Fujimae, dans la baie d’Ise, sur la côte du Pacifique, il faut traverser un secteur industriel isolé. De grands espaces sont occupés par des graminées et des arbres à petits fruits. À côté du poste d’accueil, il y a une pinède. Au Japon, le pin est le symbole de la jeunesse, de la longévité et de la dignité. Lorsqu’on s’approche du rivage, la vue de toutes ces industries, au loin, et de ces structures qui ressemblent à des tours de forage détonne… Le biologiste Shin Ito, 36 ans, habitué des lieux depuis son enfance et aujourd’hui responsable du site, a appris à faire abstraction de ce décor : « Avec mes jumelles, je ne vois que la beauté des oiseaux. Je me concentre sur le particulier et je ne vois pas l’ensemble. »

Chaque année, des oiseaux de plus de 150 espèces font escale dans la baie d’Ise, dont certains ont fait le voyage depuis la Sibérie ou l’Alaska. C’est pour la protection de ces 323 hectares (trois fois la superficie des plaines d’Abraham) que commence une bataille déterminante dans l’histoire de la quatrième ville du Japon.

Après un an de controverses, en janvier 1999, le maire Matsubara conclut un pacte avec les particuliers et les entreprises. Pour éviter d’avoir à convertir le sanctuaire en lieu d’enfouissement, les habitants de Nagoya devront réduire leurs déchets de 20 % d’ici 2001. Les entreprises devront aussi fournir leur part et payer le secteur privé pour la collecte de leurs déchets et matières valorisables.

C’est un nouvel effort pour tous, puisque la Ville s’était déjà engagée en 1997 à réduire ses émissions de gaz à effet de serre (GES) de 10 % par rapport à celles de 1990. Soit presque deux fois les objectifs du gouvernement central du Japon et du Canada (6 % pour chacun).

Pour atteindre les objectifs du maire, tout est à faire, malgré le travail déjà amorcé par le groupe écologiste Chubu Recycle, qui organise depuis les années 1980 des collectes de journaux, plastiques et métaux dans les stationnements de supermarchés. Il faut implanter un système de collecte sélective dans les 16 arrondissements, mettre à contribution les supermarchés, les groupes communautaires, les écoles, et mobiliser les 3 000 Nagoyans responsables des associations de voisinage de la ville. Le programme est si complexe que les fonctionnaires municipaux doivent retéléphoner à 100 000 résidants pour répondre à leurs questions ! Et plus de 200 000 personnes participeront à des séances d’information (voir « Écocapitale en 12 temps »).

Qu’à cela ne tienne, deux ans plus tard, les habitants avaient réduit leurs déchets non pas de 20 %, mais de 23 %. Et aujourd’hui, 35 % des ordures ménagères sont revalorisées — presque deux fois plus qu’à Montréal (19 %). La quantité de déchets incinérés a également diminué de 30 %.

Pour les Nagoyans, toute cette gestion des ordures demande un temps fou, selon Hélène Hamana, Française pleine de vie qui enseigne le français dans une université pour jeunes filles de Nagoya depuis 28 ans. « Vous savez, les gens râlent un peu, mais on doit le faire. Le réchauffement climatique, c’est grave. Il serait impensable ici de ne pas respecter les normes. Même moi, avec mon caractère de Française rouspéteuse, je me plie au règlement sans presque y déroger. »

On participe de bonne grâce, dit-elle, principalement pour ne pas crouler sous les détritus dans sa maison. Car sans tri, pas de ramassage. « C’est l’argument le plus convaincant. Mais je pense aussi que le tri sélectif fait partie d’une morale collective à laquelle il est difficile d’échapper. Quand on promène son chien, on a toujours un petit sac. Alors pour les ordures, c’est la même chose, on ne les jette pas n’importe comment. »

Ce sens du devoir et des responsabilités est partagé par Harumi Iwahara, 42 ans, femme pleine d’humour qui a déjà vécu en France et en Afrique du Sud avec sa famille et son mari, lequel travaille pour Toyota. Elle explique qu’elle doit se transformer en sympathique superviseure avant de sortir les sacs : « Je vérifie si mon mari et les enfants ont bien trié les bouteilles et les plastiques. C’est contraignant, mais heureusement, je ne travaille pas à l’extérieur. C’est un devoir de citoyen et je le fais avec plaisir pour l’avenir de mes enfants. »

Lorsque vient le temps de se débarrasser d’un appareil électroménager, d’un téléviseur ou d’un ordinateur, Harumi Iwahara et ses voisins n’ont d’autre choix que de les rapporter, à leurs frais, chez le détaillant, ou de les amener à l’un des deux centres de récupération de la ville.

La collecte des journaux, magazines, boîtes de carton et vêtements usagés est réservée, quant à elle, aux groupes communautaires et aux écoles, pour financer leurs activités. Ils ont leur propre camion et effectuent le ramassage deux fois par mois.

Le jour de la collecte sélective des déchets domestiques, dès 6 h 30, l’énergique Setsuko Oota, dans la jeune cinquantaine, se poste sur le trottoir, près du commerce de vélos qu’elle tient avec son mari. Elle accueille ses voisins venus porter leurs sacs de plastique transparent arborant le logo bleu, la couleur des matières valorisables. Elle inspecte tout et s’assure que le tri a été bien fait. La municipalité lui verse 210 dollars par année pour ce travail.

Setsuko Oota fait partie de l’une des 3 000 associations de voisinage de la ville — on en retrouve partout au pays. Pour ces gens qui veillent notamment à la propreté du quartier, la supervision des sacs de recyclage s’est ajoutée naturellement. Setsuko Oota, qui effectue ses tâches avec sérieux, n’a pas l’impression de faire un boulot qui relève de la municipalité : « Ce sont les gens qui produisent les déchets, c’est à eux de les gérer. »

C’est partout le même discours : chaque citadin est responsable de ses gestes et de son environnement. Le professeur de psychologie du Département de l’environnement de l’Université de Nagoya, Yukio Hirose, a fait une étude pour comprendre pourquoi les habitants se sont pliés à des exigences aussi sévères. « C’est parce que le programme de collecte était équitable et que le bien-être de la collectivité était en jeu. Leur motivation vient de là. »

Raoul Holland, ce Canadien qui vit à Nagoya depuis 26 ans, y voit aussi des traits culturels. « Les Japonais forment un peuple assez homogène, conformiste et très discipliné, ce qui explique que cette façon minutieuse de trier marche tellement bien, malgré quelques exceptions. » Mais la jeune génération perd peu à peu, dit-il, « certaines des vertus que sont l’abnégation, le sens du devoir et le civisme envers la collectivité, quicaractérisaient les vieilles générations ».

Nous sommes dans le quartier résidentiel Midoro, où habitent de jeunes familles de la classe moyenne. C’est là qu’a pignon sur rue le supermarché de la chaîne Apita, réputée pour ses éclairages doux et ses rayons arrangés avec goût. À l’extérieur, un abri a été aménagé pour accueillir quatre bacs de récupération. Les employés se relaient pour les vider. Un très grand nombre de supermarchés de la ville ont ainsi installé des bacs pour répondre aux besoins des personnes qui n’ont pas de place à la maison.

Depuis octobre dernier, la majorité des commerçants du quartier Midoro participent à une expérience-pilote : ils vendent leurs sacs de plastique cinq cents chacun. Chez Apita, en moins d’un mois, 88 % des clients apportaient leur cabas ! Il faut voir l’étalage, à la sortie du magasin, de jolis fourre-tout réutilisables, dont certains, bleu azur et orangé, ressemblent à des sacs de plage !

Pour atteindre le « plein recyclage », la Ville sait qu’elle devra faire du compostage. Elle a mis sur pied un projet-pilote, auquel participe 60 % des résidants de deux quartiers. Elle attend les résultats avant de se lancer dans cette aventure sur une grande échelle.

En février 2007, des membres d’associations de quartiers où l’on compte de grandes tours d’habitation ont observé un certain laisser-aller dans le tri des déchets. Le maire s’est empressé de déclencher une campagne de sensibilisation. « Je voulais donner un signal fort, montrer que la Ville ne pouvait tolérer de tels écarts. »

Le maire Matsubara et ses concitoyens ne sont pas les seuls à faire des efforts. Ils peuvent compter sur le dynamisme des éco-entreprises de la région, dont 305 ont formé l’Environmental Partnership Organizing Club (EPOC). Elles ont la certification environnementale ISO 1400, attestant qu’elles réduisent au minimum les effets dommageables de leurs activités sur l’environnement, ou sont sur le point de l’obtenir. Parmi elles, la multinationale Brother.

Ce fabricant de matériel électronique de bureau et de machines à coudre a aménagé sur le toit de son siège social, à Nagoya, un jardin qui fleurit toute l’année et qui procure de la fraîcheur au dernier étage. Le jour de notre visite dans cette oasis couverte de gazon, des employés s’y reposaient, assis sur des bancs en bois, admirant les massifs de fleurs et les rocailles. Sur le toit du bâtiment d’en face, appartenant aussi à Brother, on pouvait apercevoir des panneaux solaires.

Même si les économies d’énergie sont plutôt faibles, le président du conseil de la multinationale, Yoshihiro Yasui, défend ces initiatives : « Je ne crois pas qu’il faille arrêter un projet pour des raisons économiques. Au Japon, il y a un dicton qui dit que “la continuité, c’est la puissance”. Nous voulons que toutes nos installations dans le monde aient des toits verts ou des panneaux solaires. Les toits verts sont utiles pour réduire les îlots de chaleur dans la ville. »

Yoshihiro Yasui, homme distingué de 69 ans aux cheveux gris argent, attire notre attention sur son porte-documents noir en cuir, orné de tissus soyeux aux teintes vives. Il s’agit de cravates qu’il ne portait plus et qu’il a fait assembler en mosaïque. « Je voulais montrer qu’avec un peu d’imagination on peut réutiliser des choses à d’autres fins. »

Malgré tous les efforts des particuliers et des entreprises, les émissions de GES n’ont été réduites que de 1,4 % depuis 1999. Cela peut sembler timide, mais seulement six grandes villes du Japon ont réussi à diminuer leurs émissions polluantes au cours de la même période. Les neuf autres les ont augmentées en moyenne de 7 %.

Si on peine à réduire les émissions de GES, c’est en bonne partie à cause de l’automobile. « Il est difficile de convaincre les automobilistes de changer leurs habitudes », reconnaît le maire. Et leur nombre ne cesse d’augmenter depuis le début des années 1970.

Le développement économique de Nagoya, née il y a presque 400 ans mais détruite par les bombardements américains durant la Deuxième Guerre mondiale, est intimement lié au monde de l’automobile. La ville de Toyota, à une vingtaine de kilomètres au sud-est, abrite le siège social et sept usines du nouveau numéro un mondial de l’auto. C’est d’ailleurs à Nagoya que s’est vendu le premier véhicule de marque Toyota, en 1935.

Durant les heures d’affluence, cependant, le pourcentage de déplacements faits en voiture (37 %) reste en deçà de celui que connaît Montréal (68 %). D’ailleurs, n’a pas une auto qui veut, puisqu’il faut prouver à l’administration municipale de Nagoya que vous disposez d’une place de stationnement à la maison.

Pour faciliter les 900 000 déplacements quotidiens en vélo (le troisième moyen de transport, après l’auto et la marche), la Ville désire tripler les actuels 32 km de voies réservées sur les larges trottoirs. Car de ce côté, beaucoup reste à faire. Le maire Matsubara pourra sans doute s’inspirer de l’expérience de Montréal (et de Vélo Québec) lorsqu’il accueillera son homologue montréalais, dans deux ans, pour la 10e Conférence internationale sur la biodiversité, qui se tiendra à Nagoya.

Qui aurait pu prédire, il y a 10 ans, que la bataille pour la préservation de Fujimae — inscrit en 2002 sur la liste sélecte de la Convention internationale de Ramsar en tant que milieu humide essentiel à la faune — allait faire de Nagoya l’un des chefs de file des grandes villes du Japon en matière de lutte pour la protection de l’environnement ?

(Reportage effectué grâce à la bourse Québec-Japon, du Foreign Press Center of Japan et du ministère des Relations internationales du gouvernement du Québec.)

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