Quand respecter les passages pour piétons devient un test pour l’humanité

Peut-être qu’un jour, on traversera de bon coeur sur les passages à piétons, sans crainte de se faire rentrer dedans. Pour que ce jour arrive, Alain Vadeboncoeur a lancé une pétition qu’il vous invite à signer.

Photo : iStockPhoto

Il y a des problèmes plus graves que le non-respect des passages pour piétons par les automobilistes, comme l’attente dans les urgences ou encore, les changements climatiques. Sauf, bien sûr, si on est un piéton frappé par une automobile sur un passage pour piétons non respecté par un conducteur. Là, ça peut être vraiment grave.

Mais soyons sérieux deux minutes : vous pensez vraiment que nous pourrons régler la question des changements climatiques si nous ne sommes pas capables de régler celle des passages à piétons ? Je ne le pense pas. Et dans le fond de vous-mêmes vous non plus, je le vois dans vos yeux.

C’est pourquoi le respect des passages pour piétons est un test pour l’humanité. Commençons par ça. Si nous réussissons, cela nous aura donné une pratique pour éviter ensuite la fin du monde ou décongestionner les urgences. Mais si nous ne pouvons même pas régler ça, je ne donne pas cher de notre peau.

Remarquez, c’est d’abord une question de santé publique. Des gens sont blessés et même tués parce que le concept des passages pour piétons ne s’est jamais intégré à notre microculture du « moi, mon char, ma route ». Comme le montrent les données de la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ), plus du tiers des piétons accidentés et plus de 20 % des décès surviennent aux passages à piétons.

Source: SAAQ

Si je parle de microculture, c’est parce que mon expérience et les témoignages rapportent cette constante : c’est difficile chez nous de s’arrêter, alors qu’aux États-Unis, en Ontario, au Nouveau-Brunswick, au Portugal — pour prendre des exemples qui me sont connus — ça semble ben facile.

Tout ça a surtout commencé à me remuer l’indignation lorsque j’ai lu le texte de Nicolas Bérubé dans La Presse, qui montre à quel point nous sommes sans dessein à propos des passages pour piétons. Permettez-moi d’en citer un extrait :

« De 7 h 30 à 17 h 30, nous avons recensé 116 situations où le conducteur d’un véhicule a omis de s’immobiliser pour laisser passer une personne qui voulait traverser, et qui avait la priorité en vertu de l’article 410 du Code de la sécurité routière. Dans moins d’une dizaine de cas durant la journée, des automobilistes se sont arrêtés du premier coup pour laisser passer des piétons. »

Vraiment, 116 infractions contre moins d’une dizaine de fois le « comportement attendu » (s’arrêter) ? Alors quoi ? Le concept n’est quand même pas sorcier : un passage pour piétons, ça sert à ce que les piétons traversent la rue de façon sécuritaire. Quand un piéton se pointe à un passage, le conducteur doit immobiliser son véhicule, parce que le piéton n’est pas de taille contre une tonne ou plus de métal en mouvement.

D’ailleurs, c’est pas seulement moral, c’est même écrit en toutes lettres dans le Code de la sécurité routière. D’abord dans la théorie :

« Le conducteur d’un véhicule routier est tenu de faire preuve d’une prudence accrue à l’égard des usagers plus vulnérables, notamment les personnes à mobilité réduite, les piétons et les cyclistes. »

Avec plus de concret pour ce qui est des passages eux-mêmes :

« Lorsqu’un piéton s’engage ou manifeste clairement son intention de s’engager dans un passage pour piétons, le conducteur d’un véhicule routier doit immobiliser son véhicule pour lui permettre de traverser. À un tel passage, le cycliste doit également accorder la priorité aux piétons. »

J’admets qu’il peut y avoir une certaine ambiguïté avec l’idée de « manifester clairement son intention de s’engager ». Je suggère donc une règle simple :

  1. Si le piéton fait dos à la route ou marche en parallèle à cette route ou encore s’il attache son soulier ou bien pique un somme sur un banc à proximité, il n’est PAS en train de manifester clairement son intention de s’engager.
  2. Mais s’il est immobile face à la rue et surtout s’il débute sa marche pour traverser, je pense qu’il est pas mal en train de manifester clairement son intention de traverser. Et bien entendu, s’il « s’engage », alors manifestement, il réalise on ne peut plus clairement son intention préalable.

Pas assez clair ? On m’a fait la suggestion suivante sur Twitter : « Il devrait exister une signalisation simple pour montrer qu’un piéton traverse. »

Plus de signalisation ? Pas fou, ça peut toujours aider. Mais notez qu’il y a déjà une bonne signalisation, vivante et mobile en plus. J’y ai alors répondu : « très bonne idée, mais ça existe déjà. Quand un piéton traverse, il y a un piéton qui traverse. Ça veut dire qu’il y a un piéton qui traverse. C’est facile à comprendre. »

On a jugé cette réponse condescendante, mais… juste non ! Partout où les passages pour piétons sont respectés, se présenter devant et « manifester son intention » est un signal efficace pour initier le « comportement attendu », sans initier un concert d’engueulades, de klaxons, des tamponnages ou encore de doublage à gauche au risque de mettre en péril la vie du piéton en question.

Toutes ces situations, on me les a rapportées dans les dernières 48 heures. Je suis d’accord : l’arrêt aux passages pour piétons ne peut concerner que 25 % des véhicules. Tout le monde doit s’y mettre.

Et je suis aussi d’accord : c’est vrai que les piétons devraient en contrepartie faire plus d’effort pour traverser à la bonne place. D’ailleurs, le Code de la sécurité routière nous le rappelle tout aussi clairement :

« Lorsqu’il y a une intersection ou un passage pour piétons à proximité, un piéton ne peut traverser un chemin public qu’à l’un de ces endroits. »

Mais comme je suis moi-même délinquant, je vais tenter de mieux m’y conformer à partir de maintenant. C’est comme pour le Pacte, il faut aussi faire sa part. Et voilà.

Quoi qu’il en soit, tout de suite après avoir lu l’article fort intéressant, mais déprimant, j’ai senti titiller en moi le lobe de l’indignation, alors, réflexe contemporain, j’en ai partagé le texte ainsi :

On s’indigne quelques secondes puis on passe à autre chose, comme aller déneiger l’entrée. Mais j’ai voulu faire un petit pas de plus. Pourquoi pas une pétition — c’est aussi à la mode — pour impliquer plus largement d’autres citoyens dans cette cause préparatoire à la lutte aux changements climatiques ?

Aussitôt dit, aussitôt fait. En voici le résultat, avec un titre pas compliqué du tout et une excellente idée d’image… que je n’ai pas eue, mais qui m’a été suggérée un peu plus tard par un twitteux.

Quand j’ai vu que Dany Turcotte signer tout de suite et « avec rage », j’ai compris que le tout pourrait s’emballer. Nous en sommes d’ailleurs à plus de 4300 signataires ce samedi après-midi. Pas si mal, non ? Je pense que c’est un sujet qui touche les gens.

Et là, vous ne le croirez pas, tout de suite (huit minutes, sans blague) après avoir lancé cette pétition avec pour objectif de reproduire le succès des Minimiss (et non l’échec de l’homéopathie sèche, mais quantique), figurez-vous que je recevais un appel de la recherchiste de Bernard Drainville, qui souhaitait discuter de ma pétition vingt minutes plus tard, soit 28 minutes après le lancement, un record Guinness sans aucun doute. La pétition frôlait déjà les 19 signatures. Puis, Isabelle Maréchal en a remis le lendemain matin.

Je passe un peu plus rapidement sur une entrevue à la radio de CBC, laborieuse parce que je ne pratique pas souvent mon anglais ces temps-ci. C’était tout de même la preuve que le sujet transcendait les clivages linguistiques, contrairement à moi.

Mercredi matin, La Presse récidivait, me citant, devenu sans crier gare un militant pour le respect ds passages pour piétons, de même que quelques vrais experts, et jusqu’à l’attachée de presse du ministre François Bonnardel, qui opposait un « non » retentissant à mes propositions toutes fraîches pour augmenter les amendes et appliquer trois points d’inaptitude.

Tout ce travail pour rien ? Bref, juste une petite question de sensibilisation, vraiment ? Pour un grand sensible comme moi, voilà un dur coup. À la deuxième lecture, j’ai plutôt perçu l’ouverture dans les propos de l’attachée, liée à son ministre : « a semblé écarter la question d’une modification du Code de la sécurité routière ». Ah ? Peut-être qu’elle a semblé écarter la question, mais que dans le fond elle ne l’écarte pas vraiment ? À suivre donc !

À Montréal, j’ai eu quelques échos, et mon petit doigt me dit qu’on prend la question à coeur et qu’on annoncerait même des mesures intéressantes dès lundi pour améliorer la sécurité des piétons. Tant mieux !

Pour la ville, la bonne approche est de type santé publique en trois volets : la sensibilisation, qui vise à prendre conscience du problème, l’ingénierie, qui permet d’appliquer des solutions concrètes, signaux, trottoirs saillants, etc., et la répression, c’est à dire les amendes et toute autre conséquence négative à même de modifier le comportement.

Mais les amendes et les points d’inaptitude, ça relève du ministère des Transports et non des villes, et même de l’Assemblée nationale, puisqu’il faut modifier la loi pour changer les amendes. Montréal, à tout le moins, semble prête à effectuer des démarches pour faire avancer les choses en ce sens à Québec. C’est déjà ça de pris !

Quant à la SAAQ, elle procédait récemment à de la sensibilisation, avec divers messages assez justes, mais dont je doute qu’ils soient suffisants pour changer la culture.

Il existe même un autocollant, distribué par la SAAQ, avec la mention : « Ce véhicule s’arrête aux passages pour piétons ». Excellent ! Je m’en procure un dès que j’ai le temps.

Source: http://transportsviables.org/realisation/autocollants-respect-passages-pietonniers/

Quoi qu’il en soit, peut-être qu’un jour, vous irez de bon coeur sur les passages à piétons, sans crainte de vous faire rentrer dedans, et quand ce jour là sera arrivé, on pourra dire que notre humanité aura fait un petit pas en avant, mais sans risque.

Pardon ? Et l’attente dans les urgences ? Ah oui, l’attente dans les urgences, bien entendu. Je vous propose de commencer par les changements climatiques, d’accord ?

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8 commentaires
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Très bon article beaucoup de bon point , mais il ne faut surtout pas oublier le non respect même de la part des piéton qui aime bien prendre le moment d une traversé pour répondre à un texte sur leurs téléphone , ce qui est très bien au lieu de regarder les indication ou bien les automobilistes voilà mais ceux ci ne sont pas de la majorité…..

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Absolument, comme mentionné dans mon texte. Je vais même tenter de respecter le code de la route à pied, pour voir.

J’ai beaucoup apprécié l’article sur les passages à piétons. Étant moi-même une marcheuse à tous les jours, je fais un regard visuel avec le conducteur et un geste avec ma main. De plus je ne dégage pas de gaz toxique comme une voiture… Oui! J’ai vraiment hâte de passer sans me préoccuper des voitures. Notre ville Ste-Julie a fait un très grand pas de signalisation pour les piétons et je la remercie. Pour terminer j’aimerais avoir le lien pour signer la pétition. Merci beaucoup! Une marcheuse souvent sur ces gardes.

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Eh bien, c’est inscrit alors dans le code routier du Québec de respecter systématiquement tous les passages aux piétons? Que je suis contente de le savoir! Mais cette information me rend encore plus perplexe en ce qui concerne le respect—devrais-je dire, le non respect—du code routier dans cette province. Native de l’Alberta, je peux l’ajouter, avec la Saskatchewan, et la Colombie Britannique à la liste des provinces citée ci-haut qui respectent sans équivoque les passages à piétons. C’est facile, on nous l’a martelé «Pedestrians have priority. Period. » Naturellement, j’étais dans l’étonnement le plus totale après avoir « émigrée » au Québec—à Montréal précisément, au début—de constater que non seulement il n’y avait aucun respect des passages à piétons, mais être piéton à Montréal, c’était d’en être à ses propres risques! Diamétralement opposé à l’attitude envers les piétons à laquelle j’étais habituée! En posant la question à mon mari — un Montréalais francophone de naissance — il m’a alors dit tout bonnement que le piéton n’avait pas priorité au Québec. Eh ben.
La solution est très simple. Si on réussi dans les autres provinces à nous éduquer, les conducteurs, à respecter le code routier en ce qui concerne les passages à piétons et bien d’autres points encore (penser « garder la droite sauf pour dépasser » sur les autoroutes (!!)), c’est parce qu’on nous a éduqué. Point.
Je suis convaincue que cela peut se faire au Québec, de la même manière que ça se fait ailleurs: cours de conduite obligatoire (hooray — on y est…avec une génération de retard seulement) et publicités gouvernementales (télévision, panneaux, internet, etc.). Ce, avec les mesures draconiennes proposées ci-haut,(que j’appuie d’ailleurs): virement d’attitude à 180 degrés promis. Trois mois, c’est optimiste à mon avis; à moins que le gouvernement ne prenne ses responsabilités et s’engage à éduquer TOUS les conducteurs de la province par le biais d’une compagne publicitaire d’envergure ET par l’installation des panneaux permanents aux passages qui rappellent aux conducteurs que le piéton a priorité. Et pendant qu’on y est, on pourrait installer d’autres panneaux sur les routes qui rappelleront le code routier aux conducteurs.
Oh, mais, là…on parle de la signalisation routière… Tiens, tiens, un autre dossier problème. On s’y attaque tout de suite après les urgences;-P.

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Bravo Mme Amanda. Quel bons commentaires et mise au point de cette situation. Vous visez juste. On est tous tenus de respecter les lois ou codes car sinon il y a des conséquences. Au Québec, à ce titre peu ou pas de conséquences. Donc c’est le Far West. À preuve, que font les automobilistes québécois quand ils vont disons en Ontario ou aux US, ils se « checkent« ! Quant au cours de conduite obligatoire, je proposerais en plus, des cours de mise à jour obligatoire au 5 ans ou autre période, peu importe. Un mécanisme similaire pourrait même être adopté pour tout autre « objets« qui utilisent la voie publique (bicycles, segway, triporteur etc).

Il est assez fâcheux de constater que le docteur Vadeboncoeur n’apporte guère de solutions à une problématique qu’il entend dénoncer publiquement. Penser qu’augmenter les amendes et les points d’inaptitude fassent partie de la solution est passablement désopilant.

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Je reviens d’un voyage sur la Côte d’azur et j’ai passé cinq jours à Monaco. Il semble y avoir beaucoup moins de feux de circulation et beaucoup plus de passages à piétons qu’ici. J’ai été très favorablement impressionnée par le comportement des conducteurs, très respectueux des piétons. Je suis donc très heureuse de voir que le comportement de nos conducteurs devient un sujet d’actualité et de discussion au Canada.

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Dr. Vadboncoeur: Puis-je suggérer que vous demandiez à Vicky-May Hamm, mairesse de Magog, et M. Parenteau, Maire de l’arrondissement de Verdun, comment on a réussi à créer une culture où les automobilistes s’arrêtent presque automatiquement quand ils perçoivent quelqu’un qui indique au passage piétonnier qu’il veut le traverser? À Magog, même si on est a mi-chemin entre deux interaections et que notre langage corporel indique qu’on veut traverser la rue, les conducteurs s’arrêtent. Si on veut vraiment que les conducteurs ailleurs changent leur façôn de faire, peut-etre qu’on devrait savoir comment Magog et Verdun ont réussi à installer une culture de respect pour les piétons.
Graham Weeks
Austin, Québec

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