Destination volcans

Plus de 60 000 km parcourus à vélo dans le cercle du Pacifique, où se trouvent la majorité des volcans actifs de la planète. Tel est le périple d’un couple de Québécois, qui en a rapporté des images saisissantes!

Photo : Pierre Bouchard et Janick Lemieux

Sur le bateau qui les mène à l’île volcanique d’Ambrym, au Vanuatu, Pierre Bouchard et Janick Lemieux ont l’étrange sensation que deux immenses yeux rouges, surplombant la ligne d’horizon, les scrutent. En cette douce soirée de septembre, serait-ce le signe d’une éruption imminente ? Après tout, c’est dans cet archipel océanien que le Yasur, sur l’île de Tanna, a l’habitude de cracher des roches ignées grosses comme des voitures. « Finalement, il s’agissait de la réverbération, sur des nuages de gaz, des lacs de lave des volcans Benbow et Marum », racontent-ils.

On compte très peu d’endroits dans le monde où l’on peut voir mijoter un lac de lave. Et celui qui occupe le cratère du Marum serait de loin le plus vigoureux. « Il n’a aucune croûte à sa surface: le magma y rougeoie en permanence ! » dit Pierre Bouchard, qui a passé une nuit inoubliable à ses abords.

Si lui et sa conjointe se sont retrouvés là, ce n’est pas parce qu’ils sont volcanologues ou membres d’une secte adepte de vulcanales. Ces deux Québécois – lui âgé de 43 ans, philosophe de formation ; elle de 37 ans, autodidacte – ont entrepris en 1999 une folle équipée : parcourir à vélo le cercle de feu du Pacifique, cette gigantesque zone ceinturant le plus vaste océan du globe, où se trouvent les trois quarts des volcans les plus actifs de la planète. L’idée de se lancer dans cette quête « cyclo-volcanique », comme ils l’ont baptisée, leur est venue un jour qu’ils pelaient de froid sur le plateau tibétain lors d’un précédent voyage à vélo : ils s’étaient promis que la prochaine fois, ils mettraient le cap plus au sud !

Effectué en trois étapes échelonnées sur 10 ans, leur périple les a menés de Vancouver à la Terre de Feu, du Chili à l’Indonésie et des Philippines jusqu’aux volcans endormis de l’Ouest canadien. En tout, ils auront passé six ans en selle et avalé 60 000 km, avec pour seules bornes des centaines de volcans, qu’ils ont tantôt observés à distance, tantôt gravis à pied ou à vélo.

Partout sur la planète, des millions de personnes vivent dans le périmètre d’un volcan, si pétaradant soit-il : quand ce ne sont pas les terres éminemment fertiles qui expliquent leur présence là, ce sont des rites ancestraux. Ainsi, au Kamtchatka (dans l’Extrême-Orient russe), les indigènes croient que le monde est né au cœur du Klyuchevskaya ; et si ce volcan continue d’être actif, c’est parce que la création du monde n’est pas encore achevée… Les Japonais, eux, entretiennent une tout autre relation avec les volcans. « Signe de leur société obsessionnelle compulsive et ultra-organisée, ils en bétonnent les flancs pour endi­guer la lave ou les lahars, des coulées boueuses », raconte Janick.

Les deux aventuriers ont noté un trait caractéristique chez les habitants de ces zones turbulentes : leur résilience. « Ces « réfugiés géologiques » ont une capacité impressionnante de se refaire une vie en gardant le sourire, constate Pierre. Comme le disait le philosophe et historien américain Will Durant, « la civilisation n’existe que par consentement de la géologie : contrat résiliable à tout moment et sans préavis ». »

La tectonique des plaques a d’ailleurs particulièrement impressionné Janick au cours de ce périple. « Pour moi, ç’a donné lieu à une toute nouvelle compréhension de ce que nous avons sous les pieds. Notre planète est en perpétuel mouvement et nous en avions des preuves tout le temps : activité volcanique, fumerolles, séismes, tsunamis… » Elle se rappelle avec émoi cette nuit d’octobre 1999 où un tremblement de terre de magnitude 7,1 les a tirés de leur sommeil, elle et son conjoint. « Notre tente était montée au bord d’une falaise et j’étais sûre que nos sacs de couchage deviendraient nos enveloppes mortuaires ! »

Si leur vie a rarement été ainsi menacée au cours de leurs voyages, Pierre et Janick ont parfois joué avec le feu. À Hawaï, sur le Kilauea, Pierre a avancé à tâtons sur une croûte volcanique fragile pour admirer de beaux coulis de lave incandescente. Lors d’un précédent périple, en 2000, ils s’étaient rendus en Colombie, alors en pleine guerre civile. En 2003-2004, ils débarquaient en Papouasie-Nouvelle-Guinée, bien qu’on ait tenté de les en dissuader. « On entendait des tas d’histoires d’horreur sur ce pays ; une semaine avant notre arrivée, les religieuses d’un couvent avaient été violées par des rascals, des groupes de jeunes désœuvrés armés de machettes », raconte Janick. Pourquoi, alors, aller dans ce pays ? « Les volcans y sont époustouflants ! » dit-elle en évoquant ce trek en pleine jungle, couronné en fin de journée par le spectacle des coulées de laves sombres, visqueuses et écumantes qui avançaient sur les flancs du Pago.

Les deux cyclistes n’ont jamais été non plus la cible de bandits de grands chemins. « En près de 20 ans, j’ai parcouru 160 000 km à vélo et je compte sur les doigts d’une main les fois où j’ai eu des problèmes », dit Pierre. « Quand des gens nous « enlèvent », c’est pour nous emmener souper ou nous inviter à passer la nuit chez eux ! » ajoute Janick. Et le fait qu’ils voyagent à vélo y est pour beaucoup. « En tant qu’étranger, c’est la façon la plus pacifique de se présenter dans un lieu : tu es chargé, on reconnaît les efforts que tu fournis pour te déplacer et on suppose que tes intentions sont bonnes », croit Pierre.

En six ans de nomadisme, ils n’ont été victimes de vol qu’une fois, ce qui les a forcés à passer 10 semaines à Quito, le temps de retrouver le vélo de Janick et les 24 rouleaux de pellicule photo exposée qui se trouvaient dans une sacoche. C’était crucial pour eux, car afin de financer leur périple, ils vendent leurs récits et leurs photos à plusieurs publications, en plus d’effectuer des tournées de confé­rences lorsqu’ils sont de retour au pays. Ainsi va leur vie, jusqu’à ce qu’ils attrapent de nouveau le virus du voyage et qu’ils reprennent la route, inlassablement, comme ils le font ensemble depuis 12 ans.

Quand repartiront-ils ? Et vers quelle destination ? Rien n’est fixé pour l’instant, mais il y a fort à parier que leur trajet comportera de nombreux détours par des volcans. Car le cercle de feu du Pacifique les a rendus accros. « Pour nous, les volcans représentent plus que des montagnes de feu : ils sont l’évocation du perpétuel changement de toute chose, observe Pierre. Et parce que les phénomènes qui les alimentent évoluent à un rythme très lent et que leurs éruptions laissent libre cours aux plus puissantes expressions de la nature, les volcans invitent à la prosternation. » Dont acte.

(En janvier prochain, Pierre Bouchard et Janick Lemieux entreprendront une nouvelle série de conférences. Au printemps, ils prévoient publier un premier beau livre relatant leurs pérégrinations. )

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ET ENCORE 

Qu’est-ce qu’un volcan actif?

D’après le Global Volcanism Program, de la Smithsonian Institution, à Washington, l’expression «volcan actif» englobe tout volcan dont au moins une éruption a été historiquement recensée. On en répertorie ainsi environ 550 – quoique 1 500 volcans auraient été actifs au cours des 10 000 dernières années, ce nombre ne comprenant pas les milliers de volcans sous-marins. Bien sûr, certains volcans se manifestent plus souvent que d’autres: une vingtaine seraient actuellement en éruption, alors que 160 le seraient une fois par décennie.

Voici une liste non exhaustive de volcans particulièrement animés, qu’ils glougloutent, crachotent, explosent ou évacuent leur trop-plein de magma.

Arenal (Costa Rica) Explosions quasi quotidiennes et expulsions fréquentes de roches ignées.

Benbow et Marum (Vanuatu) Surmontent le plus beau lac de lave du monde.

Etna (Sicile) Imprévisible mais toujours bien vivant, comme en font foi ses éruptions et ses effusions de lave sporadiques.

Erebus (Antarctique) Le plus austral des lacs de lave.

Erta Alé (Éthiopie) Le seul lac de lave d’Afrique.

Kilauea (Hawaï) Souvent considéré comme le plus actif du monde. Déverse chaque jour des tonnes de lave en fusion dans l’océan.

Klyuchevskaya (Russie) Produit régulièrement des éruptions explosives et effusives (avec coulées de lave).

Ol Doinyo Lengaï (Tanzanie) S’épanche souvent de ses surplus de lave.

Pacaya (Guatemala) Explosions et coulées régulières, parfois accompagnées de fontaines de lave.

Piton de la Fournaise (île de la Réunion, France) Effusions de lave annuelles mais imprévisibles.

Sakurajima (Japon) Fait souvent trembler les vitres des maisons de la ville voisine de Kagoshima lorsqu’il explose.

Semeru (Indonésie) Explosions assez faibles mais fréquentes.

Stromboli (Italie) Explosions, coulées et déjections incandescentes très fréquentes.

Yasur (Vanuatu) Explosions et coulées fréquemment observables.

 

En librairie

Des volcans et des hommes, par P. Bourseiller et P. Durieux, La Martinière, 2001, 413 p.

Volcans : Le réveil de la terre, par K. et M. Krafft, Hachette-Réalités, 1990 (1979), 160 p.

Volcanoes of the World, par T. Simkin et L. Siebert, Smithsonian Institution et Geoscience Press, 1994, 233 p.

Encyclopedia of Volcanoes, collectif, Academic Press, 1999, 1416 p.

 

Dans Internet

Le portail Global Volcanism Program, de la Smithsonian Institution

Association pour la connaissance et la transmission de l’information en volcanologie

Commission géologique du Canada

Le portail Volcanologie de Wikipédia

Volcanoworld

 

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