Deux Chrétien à la pêche

Assis dans la chaloupe, canne à pêche en main, notre journaliste a été projeté 30 ans dans le passé et a retrouvé le vieux complice de ses parties de pêche de jadis : son père. Retour vers la tradition.

Notre dernière partie de pêche s’était terminée par une engueulade. Trente ans plus tard, je retourne pour la première fois taquiner la truite avec mon père. Je n’ai plus 13 ans : j’en ai 43. Malgré cela, je sens mon estomac se nouer. Serai-je à la hauteur de tout ce que mon père m’a enseigné ? Serai-je un bon pêcheur ? « Tiens la ligne entre ton pouce et ton index, et ne la relâche qu’à la fin du lancer. Quand elle sera à l’eau, laisse-la caler un peu. Puis ramène-la. Assez lentement pour attirer le poisson, mais pas trop, sinon tu vas te prendre au fond. » Combien de fois m’avait-il répété cette leçon de pêche 101 ?

Nous sommes au milieu du lac Van Bruyssel, à la pourvoirie du lac Moreau, dans Charlevoix. Pendant trois jours, loin du béton et de l’asphalte, mon père et moi renouons avec un loisir familial qui a marqué mon enfance. Tout autour, les montagnes tranchent sur le ciel bleu. Des oiseaux chantent au loin. À part eux, seules la brise qui froisse la surface de l’eau et les vagues qui clapotent contre la chaloupe rompent le silence. Sur la rive, un orignal boit à grandes lampées, sans un regard pour nous.


 



 

Mon père a tenu à ce que nous mettions la chaloupe à l’eau dès notre arrivée. Pas question de perdre du temps précieux à faire le tour des lieux. Mon premier lancer décrit un arc parfait et retombe avec un petit ploc sympathique. Je retiens un sourire de fierté : je sais que mon père m’observe du coin de l’œil. Il lance à son tour. Une fois, deux fois, trois, puis quatre. Rien à faire, ça ne mord pas. Ça fait la fine bouche. Ça se laisse désirer. Soudain, à une dizaine de mètres de notre embarcation, une truite saute, gobe un insecte qui passait par là, puis replonge. « Allons-y », dit mon père, excité et ragaillardi. Et là, tout autour de la chaloupe, des dizaines de minuscules truites gigotent. C’est la pêche miraculeuse qui nous attend ! Je lance ma ligne et… elle se prend au fond, puis casse. Moment redouté. Mais mon père, pourtant de nature bouillante, aborde le problème avec un côté zen étonnant. Décidément, rien ne l’atteint sur ce lac. Il ouvre son coffre, en sort fil et hameçon et me monte une nouvelle ligne avec la dextérité d’un chirurgien.

Tout à l’heure, en roulant jusqu’ici, je songeais aux nombreuses expéditions en forêt que j’avais faites avec lui. J’essayais de comprendre pourquoi j’avais cessé de l’accompagner. L’adolescence ? Le désir de me démarquer de cet homme de lacs et de rivières qui élève au rang d’expérience mystique le portage — canot, glacière, moteur, attirail — dans une forêt hostile avec ses nuées de brûlots assoiffés ? Je me demandais aussi quelle serait son attitude. S’impatienterait-il si je lançais mal ? Et de quoi parlerions-nous ? Serions-nous condamnés au silence ?

En fait, le silence, il a fallu se l’imposer, du moins sur l’eau. Si l’on veut que la truite succombe à l’offrande que nous lui passons sous le nez, il faut se la fermer.

La valse des cannes reprend. Je lance ma ligne à tribord, mon père, à bâbord. Soudain, une touche ! J’émerge de la torpeur dans laquelle le cliquetis du moulinet m’avait plongé. D’un coup de poignet, je ferre le poisson. La remontée s’amorce. Des ridules marquent la surface de l’eau. La canne ploie, la ligne tremble, la prise résiste. Elle est sans doute énorme ! J’imagine son ventre dodu et je salive à l’idée de sa chair délicate et saumonée. Dans ma tête, l’Hymne à la joie joue en boucle ! Puis, plus rien. La prise a filé. Avec le ver.

Ce premier jour, nous n’avons rien attrapé d’autre que des « ouitouches », comme mon père appelle les truites qui sont trop petites pour finir sur le gril. C’est à regret que je les ai remises à l’eau. Car je l’avoue, je pêche pour la casserole. Mais un autre pêcheur en profitera bien un jour.


 

Nous mangeons quand même comme des rois. La pourvoirie du lac Moreau, membre du réseau de 600 pourvoiries disséminées sur le territoire québécois, accueille les pêcheurs qui aiment le luxe. « C’est la plus chère du Québec, surtout en raison de notre table », s’enorgueillit Jacquelin Tremblay, qui en est le propriétaire depuis 1990. L’auberge en bois rond, plantée au cœur de la pourvoirie, abrite un restaurant qui ferait pâlir d’envie bien des grandes tables de Montréal. Sa cave — 2 000 bouteilles, dont certaines coûtent jusqu’à 900 dollars —, ses repas cinq services, même le midi, incitent à passer autant de temps à table que sur l’eau. « Si on ne prend pas de poisson, au moins on aura bien mangé ! » se réjouit mon père.
Jacquelin Tremblay fait remarquer que ses clients (de 1 500 à 2 000 par été) ne viennent pas tous pour pêcher. « Nous recevons beaucoup d’Européens qui veulent profiter du grand air et apprécier le paysage exceptionnel », dit-il. Pour lui, le séjour dans la nature sert d’abord à se détendre, à se réapproprier le silence. « Que l’on fasse une bonne pêche ou non importe peu », ajoute ce biologiste de formation.


 



 

Mon père lui donne raison : « Le plaisir, c’est l’évasion, le calme, s’éloigner des tracas de la ville. » Ce qui ne les empêche pas, lui et mes oncles, de se lever à 5 h pour profiter de la pêche à l’aube, lorsqu’ils « s’évadent » à leur camp de pêche. Car le matin, les truites sont en période « d’activité alimentaire intense », comme l’écrit René Fallet dans Les pieds dans l’eau (Mercure de France). Mon père le sait et s’attarde rarement pour boire un deuxième café. Il peut bien prétendre aimer le calme, il suffit de voir le soin qu’il apporte à la cuisson de ses truites pour comprendre que ce qu’il aime par-dessus tout, c’est rentrer de la pêche la besace bien remplie. Et épater ses convives.

De mon côté, c’est plus fort que moi. Je me suis mis à saliver dès que j’ai pris ma première truite. Mon père et moi n’avons pu nous faire à l’idée de tout remettre à l’eau : notre besace s’est peu à peu remplie et la fin de semaine a filé.

Au moment de quitter mon père, je lui ai demandé s’il se rappelait notre dernière partie de pêche, 30 ans plus tôt. « Non. » L’engueulade qu’il m’avait passée ? « Non. » Mon cousin et moi, fatigués de pêcher avec nos pères, étions revenus à la camionnette. Pour tuer le temps, nous avions fait voler en éclats des bouteilles vides en les lançant contre des rochers en bordure du chemin de terre. Nos paternels avaient rappliqué et nous avaient engueulés comme du poisson pourri ! Au rappel de ce souvenir, mon père éclate de rire : « J’ai eu bien raison de te faire la leçon ! »
Le dossier est clos ! Et moi, il me reste 30 ans de pêche à rattraper.

De jeunes adeptes de la pêche

La popularité de la pêche n’a jamais fléchi au Québec, selon la Société des établissements de plein air du Québec (SEPAQ), société d’État chargée de gérer et de développer les territoires naturels. Pourtant, de 1995 à 2007, le nombre de permis délivrés par le ministère des Ressources naturelles du Québec est passé d’un peu plus d’un million à environ 750 000. « C’est que les permis sont désormais familiaux et non plus individuels », dit Daniel Lebœuf, directeur des communications de la SEPAQ. Il y aurait tout de même 1,2 million de personnes qui vont à la pêche au moins une fois par année au Québec. « C’est pas mal, ajoute-t-il. Surtout que les jeunes, de nos jours, ont tant d’autres choses à faire. »

Bilal Jamaleddin, 19 ans, d’origine libanaise, fait partie des jeunes passionnés de la pêche à la mouche. Il y a été initié voilà sept ans, à la maison de jeunes Le point de mire, à Verdun, où ce sport est au centre des activités. « Ce que j’aime le plus, dit-il, ce n’est pas d’attraper des poissons, c’est d’être au grand air, les deux pieds dans la rivière. » Propos qui font plaisir au directeur du Point de mire, Mario Viboux. En fait, la dizaine de membres du groupe de pêche gracient presque systématiquement leurs prises. Ils les remettent à l’eau. « De nos jours, on n’a plus besoin de pêcher pour se nourrir », dit le directeur à la longue tignasse noire.

Va pour les barbottes et les crapets-soleils pêchés dans le fleuve. Mais il y a quelques années, Bilal a attrapé un saumon en Gaspésie. « Je me suis battu avec lui pendant 20 minutes afin de le sortir de l’eau, raconte-t-il avec fierté. Pour le remercier de l’expérience qu’il m’a fait vivre, je l’ai remis à l’eau. » Dire qu’à une autre époque Jésus lui-même a usé par deux fois de ses divins pouvoirs pour remplir de poissons les filets de pêche de ses apôtres !

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