Développement de la vision : pas d’écran avant l’âge de deux ans

La vision des tout-petits se développe par la stimulation, mais une utilisation trop fréquente d’écrans tenus près des yeux peut faire plus de mal que de bien, explique le professeur d’optométrie Langis Michaud.

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Langis Michaud est professeur titulaire à l’École d’optométrie de l’Université de Montréal, expert en santé oculaire et usage de lentilles cornéennes spécialisées.

Un samedi après-midi pluvieux. Tournée au centre commercial pour les derniers achats de la rentrée. C’est évidemment achalandé. Je croise beaucoup de personnes, dont de nombreux parents avec de jeunes enfants de moins de deux ans en poussette. Une chose me frappe : tous ces enfants ont une tablette électronique ou un téléphone dans les mains, comme si la technologie était devenue l’outil idéal pour les garder calmes.

En tant qu’optométriste et expert en santé oculaire, ce constat me désole chaque fois, puisque je connais tous les effets néfastes qu’une telle exposition à ces appareils peut avoir.

Et ces effets sont d’autant plus cruciaux durant les premières années de vie, tant sur le plan visuel que sur celui du développement cognitif et social de l’enfant.

Le développement visuel de l’enfant

L’œil humain se développe par stimulation. La qualité du stimulus optique influence la croissance du globe oculaire, en suivant une mécanique complexe et équilibrée. À la naissance, l’œil est hypermétrope, c’est-à-dire que sa puissance n’est pas parfaitement ajustée à sa grandeur. L’enfant voit à courte distance, distinguant à peine une ombre lorsque grand-papa se pointe dans l’embrasure de la porte de la chambre.

Dans les premières semaines, l’œil grandit, sa rétine mature et un équilibre s’installe entre la croissance du globe oculaire et la puissance de la lentille interne (le cristallin). À six mois, chacun des deux yeux du bambin possède la vision d’un œil adulte. À partir de ce moment, les yeux vont développer leur coordination, afin de générer la vision en trois dimensions. Et c’est également à compter de l’âge de six mois que la communication entre les yeux s’effectuera dans le cerveau visuel.

Des milliards de connexions neurologiques devront être faites au cours des huit premières années de vie. C’est un temps de maturation énorme, mais nécessaire, vu que plus du tiers des neurones du cerveau sont consacrés à la vision.

Une question de distance

Les appareils électroniques ne sont pas en soi une source de problèmes sur le plan visuel. C’est plutôt leur utilisation inadéquate qui peut entraver le développement naturel de l’œil ainsi que les habiletés de lecture et d’apprentissage.

Le premier élément à considérer est la distance d’observation. L’œil est conçu pour regarder, en vision de près, à une distance à peu près égale à la longueur de l’avant-bras (du coude au bout des doigts de la main). On parle d’environ 30 cm pour un enfant en bas âge, et de 40 cm pour un adulte. Or, les tablettes et les téléphones sont tenus en moyenne à 20-30 cm de l’œil, cette distance devenant de plus en plus courte avec une exposition prolongée. L’effort visuel demandé pour garder une image claire à cette distance est donc doublé.

Une distance trop courte influence la qualité de l’image rétinienne (et donc le développement visuel) et cause une fatigue oculaire excessive. Il faut comprendre également que lorsque l’œil accommode, les yeux se dirigent automatiquement vers le nez (convergence) afin de focaliser à la distance de lecture normale. Un effort accommodatif trop important s’accompagne donc d’une convergence plus grande que la normale. Comme l’œil ne peut maintenir cet effort pendant une longue période, il va le relâcher et l’image perçue deviendra floue pendant un moment, une pénalisation sensorielle que l’on veut éviter. Après une période de repos, l’œil reprendra son effort, et cette alternance entre la clarté et le flou s’opérera tant que l’attention de près sera sollicitée. Ainsi, idéalement, la tablette ou le téléphone devraient toujours être tenus à distance d’avant-bras.

Une stimulation constante n’est pas recommandée

L’utilisation d’appareils électroniques avec jeux ou vidéos demande un temps d’attention constant, sans pause ; il s’agit du second facteur à considérer. Lorsque l’enfant dessine dans un cahier ou qu’il lit un livre papier, il arrête instinctivement de temps en temps, regarde ailleurs, au loin, s’intéresse à autre chose autour de lui. Ces pauses et ces temps d’arrêt permettent au système visuel de récupérer de son effort. Se concentrer sur des cibles en vision de loin est également bénéfique pour le développement visuel de l’enfant. Avec les tablettes électroniques, il n’est pas rare de voir des enfants consacrer à l’écran deux ou trois heures en continu, sans en lever le nez.

Pour les enfants de zéro à deux ans, le système visuel n’est tout simplement pas suffisamment développé et robuste pour subir un tel stress par une stimulation constante devant l’écran. Notamment, les éléments structurants, soit ceux de la sclère (couche profonde de l’œil), qui donnent sa rigidité à l’œil et déterminent sa taille, se développent entre zéro et deux ans et se stabilisent ensuite. Le stimulus visuel à ces âges peut interférer avec ce processus et donc favoriser l’apparition de défauts visuels et de pathologies plus tard dans la vie.

Il importe également de mentionner que l’écran peut émettre une lumière bleue. Les yeux des enfants ne filtrent pas ces rayons comme ceux d’un adulte. L’exposition à la lumière bleue est donc plus grande chez l’enfant, ce qui pourrait stimuler la myopie et nuire à la sécrétion de mélatonine, qui règle notre horloge biologique. Cela peut perturber les siestes, nécessaires à cet âge, de même que le sommeil durant la nuit. La perte de sommeil est également myopisante.

Apprivoisons l’électronique

Pour un développement visuel normal, il est donc recommandé d’éviter toute exposition aux appareils électroniques entre zéro et deux ans. À l’exception de rares conversations vidéos, sous la supervision d’un parent, afin de faire coucou aux grands-parents à distance pendant quelques minutes.

À partir de deux ans, une exposition d’une heure par jour peut être envisagée, notamment pour consulter des sites éducatifs, toujours accompagné par un parent ou un éducateur.

Lorsque le système visuel est mature, vers l’âge de six à huit ans, on peut augmenter l’exposition graduellement, sans dépasser de deux à trois heures par jour, en respectant des pauses de 10 minutes toutes les heures. Il faut éviter l’usage d’appareils électroniques durant les repas, les activités familiales, et au moins une heure avant le sommeil.

Allons jouer dehors !

Le meilleur conseil qui puisse être donné pour le développement visuel réussi de l’enfant demeure d’encourager une exposition à la lumière extérieure durant au moins une heure par jour, idéalement deux heures. On parle ici de jeu, de marche, et d’activités qui se font à l’extérieur. La quantité de lumière est alors beaucoup plus importante qu’à l’intérieur, ce qui stimulerait la production de dopamine, un médiateur chimique essentiel à la régulation de la croissance de l’œil. C’est la façon la plus efficace de prévenir l’apparition de la myopie chez les enfants.

Il faut également s’assurer que le système visuel de l’enfant est normal et que son développement se fait naturellement. Ainsi, le premier examen chez l’optométriste devrait être fait à l’âge de six mois (pour confirmer que l’œil a une optique normale et qu’il n’y a pas de défaut congénital), puis à trois ans pour évaluer la coordination des yeux. Si tout est normal, le prochain examen aura lieu à cinq ans, et annuellement par la suite, puisque la vision peut changer rapidement.

En cas d’anomalie, plus on intervient tôt dans le processus, plus il est facile de rétablir une fonction oculovisuelle normale, soit par des exercices, soit par des moyens optiques.

En observant ces recommandations d’hygiène visuelle, nous protégerons le système visuel de l’enfant et lui assurerons un développement normal.

Et n’oublions pas que le plus bel écran du monde, c’est celui de la nature ! Offrons-le plus souvent à nos enfants.

Cet article est republié à partir de La Conversation sous licence Creative Commons.

The Conversation
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