Docteur, ma montre dit que mon cœur va trop vite !

Que faut-il faire quand notre montre intelligente nous indique que notre cœur bat anormalement ? La réponse du Dr Alain Vadeboncœur. 

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L’auteur est urgentologue, ex-chef du département de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal. Professeur titulaire à l’Université de Montréal, il enseigne, participe à des recherches en médecine d’urgence et intervient fréquemment sur les enjeux de santé.

Vous venez d’acheter une montre « intelligente » — ou moniteur d’activité —, qui indique donc bien autre chose que l’heure. Bien sûr, vous pouvez savoir qu’il est 21 h 34 au moment où vous lisez ce texte, mais une montre qui se limiterait à cela ferait tellement XXe siècle…

Parce que votre nouvelle montre fait plus : elle est peut-être même en train de vous sauver la vie ! Elle donne votre pouls, votre nombre de pas, la saturation en oxygène de votre sang, le décompte des minutes dans la dangereuse position assise, le temps où vous êtes vraiment actif, le changement d’altitude entre chez vous et le bureau de poste, en plus de vous rappeler régulièrement de bouger un peu.

Remarquez, j’en ai une et je l’aime bien. Je sais toujours combien de pas j’ai à faire avant minuit pour franchir le seuil magique de 7 000 — oui, c’est bien ça la cible — ou si je devrai combler demain ce qu’il reste des 150 minutes d’exercice que je me suis promis de faire chaque semaine. De plus, elle m’avertit quand je reçois un texto et garde en mémoire les itinéraires de mes marches. Bref : juste l’essentiel, dit-on.

Vite à l’urgence !

Votre montre à vous, qui est un modèle plus récent que le mien, vient de vous dire que votre cœur… VA BEAUCOUP TROP VITE ! À 150. D’ailleurs, vous le sentez battre dans votre poitrine et ça vous fait presque trembler. Il vous arrive sûrement quelque chose ! Peu importe que vous soyez en train d’intervenir vigoureusement dans une réunion hyper-stressante, vous quittez brusquement la salle et vous rendez à l’urgence, heureusement pas trop loin.

Au triage, vous montrez les chiffres sur votre montre. 155 ! Et là, une infirmière beaucoup trop relax vous suggère gentiment de relaxer vous-même un peu, puis elle prend votre pouls, installe le tensiomètre, vérifie votre saturation, et vous mentionne que votre cœur va à 85 en ce moment même. Puis elle vous demande à nouveau ce qui vous amène à l’urgence. Comme si ce n’était pas évident !

Des consultations comme celle-là, on en voit de plus en plus en raison de ces outils que sont les montres « intelligentes », qui indiquent le pouls et bien autre chose. Parfois, c’est pratique. Mais il faut savoir de quoi on parle et ce que veulent dire les chiffres.

Calculer le pouls

Dans l’univers des montres, le pouls peut se calculer de deux manières. La première, plus ancienne, consiste à capter la réflexion sur les globules rouges d’une lumière verte émise par une diode située sous le bracelet. La quantité de lumière réfléchie varie en fonction de la dilatation et de la contraction des vaisseaux sanguins qui se produit au rythme des pulsations cardiaques. Cette technique, appelée photopléthysmographie, indique de manière assez fiable la fréquence du pouls.

Je dis « assez fiable », parce que cette technique est imparfaite : tout changement étant interprété comme une variation du pouls, d’autres phénomènes que la vraie fréquence cardiaque peuvent tromper l’appareil. Le plus souvent, il s’agit simplement d’un tremblement ou d’un mouvement rapide du poignet, que la montre décode mal — il ne faut pas trop lui en demander ! 

Notez que l’on constate la même chose à l’urgence. Bien souvent, quelqu’un entre en coup de vent parce qu’il sent son cœur battre vite ; la mesure au bout du doigt de la saturation en oxygène conduit alors de temps en temps à la même erreur : le pouls interprété par l’appareil est plus rapide qu’en réalité, ce que l’infirmier au triage peut vérifier aisément en prenant votre pouls avec son doigt.

Si votre montre affiche un tel chiffre, je vous conseille de vous asseoir un peu, de respirer doucement, puis de vérifier votre pouls manuellement si vous savez le faire, ou de regarder la tendance des chiffres sur votre montre. Si tout revient à la normale et que vous n’avez plus de symptômes, il ne s’est sans doute rien passé : c’est à suivre. 

Si, par contre, le chiffre demeure élevé, je vous suggère de vous faire conduire à l’urgence, par ambulance si vous ne vous sentez vraiment pas bien — par exemple si vous éprouvez des symptômes d’arythmie comme des étourdissements, une sensation intense de cœur bondissant, une douleur dans la poitrine, un essoufflement ou une perte de conscience. 

Enfin, il a tout de même été montré qu’environ le tiers des patients souffrent d’une arythmie irrégulière appelée fibrillation auriculaire lorsque le capteur indique un rythme irrégulier. C’est une proportion notable, qui devrait vous pousser à prendre rendez-vous avec votre médecin pour évaluer le tout plus en profondeur. 

Si ces épisodes de « cœur irrégulier » surviennent fréquemment, ne cessent plus ou encore provoquent les symptômes mentionnés plus haut, une petite visite à l’urgence ne serait pas de trop. Parce que la fibrillation auriculaire a tout de même des conséquences importantes et doit être bien évaluée et soignée, comme j’en ai parlé en détail dans ce texte toujours d’actualité.

Un tracé de l’activité électrique du cœur

Les montres plus récentes — et plus chères — peuvent enregistrer un tracé de l’activité électrique du cœur, du même type que celui qui est réalisé par un moniteur cardiaque.

À la différence de la première méthode, ce tracé, s’il est lisible (des artéfacts en rendent parfois l’analyse ardue), donne l’heure juste (c’est une montre après tout) quant à l’activité électrique réelle du cœur et sa vitesse, habituellement accélérée en cas d’arythmie.

Il faut en général apposer un doigt de la main droite sur un capteur de la montre, l’appareil pouvant alors recueillir le signal électrique provenant du cœur pour en produire des courbes interprétables. Ces tracés sont ensuite visualisés sur un cellulaire ou envoyés par courriel.

En captant l’activité électrique du cœur, on obtient des informations qui nous permettent de comprendre si une arythmie (une activité électrique anormale) est présente ou non. De plus, des logiciels intégrés à l’application, de plus en plus perfectionnés, offrent une analyse automatisée de l’arythmie, généralement assez fiable.

Tracé électrique normal de qualité provenant d’une montre Apple. (Collection de l’auteur)

L’intérêt de ces modèles est de pouvoir diagnostiquer des arythmies survenant peu fréquemment. Si vous ressentez des palpitations rapides une fois par mois, il est peu probable qu’on arrive à les visualiser avec les outils diagnostiques courants, simplement parce qu’elles se produisent trop rarement. Mais si vous portez votre montre, vous pouvez alors les attraper et permettre plus tard le diagnostic. Et ce, d’autant plus que pour certaines montres comme l’Apple Watch, la concordance diagnostique avec l’électrocardiogramme en clinique était de 99 %.

Utiles pour l’entraînement

Cela dit, peu importe le type de capteur, ces appareils sont tous utiles pour calculer approximativement les fréquences cardiaques à l’entraînement, afin d’ajuster au besoin l’intensité de l’effort. La fréquence au repos est encore plus fiable qu’à l’effort et représente un bon indicateur de votre forme physique, le cœur étant en général plus lent quand on s’entraîne beaucoup.

Bref, les montres constituent surtout un outil pratique pour la vie de tous les jours, et même pour certains diagnostics pourvu qu’on en comprenne bien les limites.

Ah oui, j’oubliais : après l’évaluation à l’urgence, le médecin a conclu que vous devriez surtout prendre des vacances et vous changer les idées, mais que votre cœur allait par ailleurs très bien. Vous avez un doute, mais vous êtes d’accord avec lui pour les vacances.

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Excellent article Dr. Vadeboncoeur! C’est avec un ECG pris sur ma Apple Watch que j’ai pu (enfin) capter les épisodes d’arythmie (rythme cardiaque de 190/200 battements par minutes au repos) qui survenaient de temps à autre et montrer cela à mon médecin. J’ai rapidement été mis en contact avec un cardiologue et un électrophysiologue – ils ont tous été bien impressionnés de la « qualité » des tracés que j’avais pu capter avec ma montre – ils pouvaient clairement identifier une tachycardie supraventriculaire par réentrée nodale. Je suis en attente d’une ablation par radiofréquence à l’Hôpital Sacré-Coeur. Enfin, après des années à ne pas être capable de capter des épisodes sur des holter et des cardio mémos ni lors des ECG dans les cliniques ou à l’urgence, on a mis le doigt sur le bobo! 🙂

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Super! En effet c’est un des intérêts les plus évidents de ces « bidules »… qui sont parfois très utiles. Et comme les arythmies peu fréquentes sont difficiles à attraper par les tests conventionnels, c’est souvent la solution. Bonne chance pour la suite!

Je fais de la fibrillation je suis sous médication et ma montre m’indique à chaque fois cette sensation ,..moi c’est régulier, je dirais 10 x par jour sans exagération….c’est la vie!!!

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Voilà une question à laquelle je n’ai pas encore réfléchi. Je m’y mets sans faute cette fin de semaine. Bonne journée!