Dons de sang, un peu de bon sens

Le test de dépistage plus rapide du VIH ouvre aux homosexuels la voie au don de sang. Héma-Québec assouplirait-elle aussi ses règles pour d’autres catégories de donneurs potentiels ?

Le test de dépistage plus rapide du VIH ouvre aux homosexuels la voie au don de
photo : César Astudillo / CC3.0

Héma-Québec songe à permettre aux homosexuels de donner du sang, du moins à ceux dont le dernier contact sexuel remonte à cinq ans et plus. Actuellement, le questionnaire que doivent remplir l’ensemble des donneurs exclut d’emblée tout homme ayant eu une relation sexuelle, protégée ou non, avec un autre homme depuis 1977. Les femmes homosexuelles, elles, ne sont pas exclues.

Le ministère de la Santé du Canada, qui réglemente le système de santé canadien, justifie cette exclusion par le fait que la pré­valence du VIH est nettement plus importante chez les hommes ayant eu des rapports homosexuels que chez les hétérosexuels. Les critères d’admissibilité sont similaires presque partout en Amérique du Nord et en Europe. Celui qui exclut les hommes gais a été adopté en 1983, alors que ce groupe représentait plus de 80 % des nouveaux cas de VIH dans le monde.

Héma-Québec, qui est responsable de l’approvisionnement en produits sanguins au Québec, voudrait bien élargir le réservoir de donneurs. Sans compter que le maintien de l’interdiction permanente du don de sang des gais est désormais très difficile à défendre scientifiquement.

Le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec estime qu’il y a plus de risques de mourir pendant un accouchement (environ une possibilité sur 30 000) ou frappé par la foudre (environ une possibilité sur 350 000) que d’être contaminé par une transfusion sanguine.

Héma-Québec soumet tous les dons de sang à une série de tests de dépistage (virus du Nil, VIH, hépatite, etc.). L’un d’eux, le test d’amplification des acides nucléiques, auquel l’organisation a recours depuis une dizaine d’années, permet de détecter le virus de l’immunodéficience humaine en moyenne 11 jours après l’infec­tion. Ne reste donc que ce qu’on appelle le « risque résiduel de con­ta­mination » (lorsqu’un donneur a été contaminé au cours des derniers jours). Ce risque est de une possibilité de contamination pour 12 millions d’unités. « Cela représente une unité infectée tous les 50 ans », explique le Dr Gilles Delage, vice-président aux affaires médicales en microbiologie d’Héma-Québec.

Au sein de la population, plusieurs groupes, dont la majorité défendent les droits des homosexuels, plaident en faveur d’une modification de la politique en vigueur. Selon eux, ce sont les relations sexuelles non protégées qui favorisent la transmission du VIH, pas l’orientation sexuelle. Ce sont donc ces pratiques qui doivent déterminer les restrictions au don de sang.

Le Dr Réjean Thomas, président fondateur de la Clinique médicale l’Actuel, juge préhistorique la politique actuelle d’Héma-Québec. « La majorité des cas de sida dans le monde touchent des hétérosexuels. Au Québec, entre 30 % et 40 % des victimes du sida sont hétérosexuelles ! » L’important, dit-il, est l’efficacité des tests de dépistage.

« Nous savons que les tests de détection du VIH sont excellents, mais nos réserves concernent le portrait plus global des maladies transmissibles sexuellement », plaide David Page, président de la Société canadienne de l’hémophilie (SCH). « Les homosexuels ont un niveau de maladies transmissibles plus élevé que la moyenne. Si un nouvel agent pathogène émerge, on craint qu’il soit plus répandu dans ce groupe », explique-t-il.

La position de l’organisme pourrait toutefois changer en fonction des développements technologiques et scientifiques, tels que de nouvelles techniques d’incubation des agents pathogènes. « On prend des décisions sur une base scientifique, on ne vise pas à faire d’action politique », précise David Page.

En novembre 2009, les membres du Comité d’hémovigilance, mandaté par le ministre de la Santé pour surveiller le potentiel de risque des transfusions sanguines, se sont réunis afin de discuter de la proposition d’Héma-Québec. Le Dr Delage, d’Héma-Québec, a alors plaidé qu’en cas d’émergence d’un nouvel agent pathogène la période de cinq ans suffirait à prévenir la transmission de l’infection par transfusion. Le Comité s’est toutefois prononcé majoritairement en faveur du maintien de l’interdiction permanente, arguant que les receveurs de sang n’ont pas à assumer le risque que représente la possible émergence d’agents patho­gènes inconnus transmissibles par voie sexuelle ou sanguine.

Le Dr Réjean Thomas considère qu’une exclusion temporaire réduite – un an sans relation sexuelle – serait appropriée. Il estime primordial que la révision du critère s’accompagne d’une campagne d’éducation et de prévention auprès de la population. « L’éducation doit être faite en ce qui concerne l’évolution des tests, les découvertes scientifiques et l’accroissement des connaissances. Au Québec, le tiers de la population ne fait pas la différence entre le VIH et le sida », dit-il.

Selon Steve Foster, directeur général du Conseil québécois des gais et les­biennes, la politique actuelle d’Héma-Québec tient pour acquis que les gais mentiraient au moment de remplir le formulaire. « Ce critère laisse entendre que les homosexuels ne sont pas responsables dans leurs pratiques et qu’il ne faut pas leur faire confiance relativement à leurs déclarations », dit-il. La proposition d’Héma-Québec relève de bonnes intentions, mais ne règle pas la question de la discrimination sur la base de l’orientation sexuelle.

Pourtant, le ministère de la Santé du Canada, Héma-Québec et la Société canadienne de l’hémophilie se défendent bien de porter des jugements de valeur.

Il n’y a pas que les hommes homosexuels qui ne peuvent donner du sang. Les personnes ayant séjourné plus de trois mois au Royaume-Uni ou en France entre 1980 et 1996, par exemple, sont exclues indéfiniment en raison des risques liés à la variante de la maladie de Creutzfeldt-Jakob.

Aux États-Unis, le sénateur John Kerry, avec l’appui de 18 sénateurs démocrates et, notamment, de la Croix-Rouge américaine, s’est opposé, en mars dernier, à l’exclusion permanente des gais du don de sang, qualifiant cette interdiction de « médicalement et scientifiquement invalide ». Le Portugal et l’Italie autorisent déjà les gais à faire don de leur sang, et la Suisse a levé l’interdiction en mars 2010. En Australie, la période d’interdiction est réduite à un an depuis 2001. Au Québec, il faudra attendre entre trois et cinq ans avant que la politique change… ou pas.