D’où vient cette obsession pour les abdos parfaits ?

On pourrait croire que la fascination occidentale pour les abdominaux découpés provient de la culture du fitness, populaire dans les années 1970 et 1980. Mais l’histoire prouve autre chose.

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L’obsession pour les abdominaux parfaits — le six-pack, comme on dit au Québec — ne montre aucun signe de relâchement. Et si l’on en croit la recherche sur l’image du corps masculin, elle ne va qu’en augmentant, grâce aux médias sociaux.

Aujourd’hui, il existe toute une industrie centrée sur l’obtention, et le maintien, d’abdominaux bien découpés. Ils font l’objet de livres et de messages sur les médias sociaux et semblent être le prérequis pour jouer dans les films d’action. Les femmes aussi ressentent de plus en plus cette pression d’arborer des abdos bien visibles, car les idéaux corporels des athlètes féminines ont évolué.

Tout cela soulève une question : quand cet engouement pour le six-pack a-t-il commencé ?

On pourrait croire que c’est un phénomène relativement récent, un sous-produit de la culture du fitness, populaire dans les années 1970 et 1980 quand Arnold Schwarzenegger et Rambo régnaient, et que les magazines de musculation et l’aérobique ont pris leur envol.

L’histoire prouve le contraire. En fait, la fascination occidentale pour les abdominaux découpés remonte à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, lorsque l’image idéale du corps masculin a commencé à changer.

Les Grecs inspirent l’envie

C’est lors de mes recherches sur la santé et les cultures corporelles en Irlande qu’est née ma fascination pour l’évolution des idéaux corporels masculins.

L’historien français Georges Vigarello a écrit sur la façon dont la figure et la silhouette masculines idéales ont évolué dans la société occidentale. Les cultures britannique et américaine des XVIIe, XVIIIe et, dans une certaine mesure, XIXe siècles valorisaient les corps masculins larges, avec un léger embonpoint. La raison est relativement simple : les hommes riches pouvaient se permettre de manger davantage, une taille plus forte était donc un signe de réussite.

Ce n’est qu’au début du XIXe siècle que les hommes ont souhaité avoir un physique mince et musclé. En l’espace de quelques décennies, les corps bien en chair ont été considérés comme négligés, tandis que les silhouettes minces, athlétiques ou musclées étaient associées au succès, à l’autodiscipline et même à la piété.

C’est au début du XIXe siècle qu’avoir un physique mince et musclé a commencé à être très valorisé. (Crédit : Strongman Project.)

La kinésiologue Jan Todd et d’autres auteurs ont écrit sur l’influence de l’imagerie et de la statuaire de la Grèce antique sur l’image corporelle. De la même manière que les médias sociaux ont déformé cette image, des artéfacts comme les marbres d’Elgin — des sculptures importées en Angleterre au tournant des années 1800 dont les figures masculines sont minces et musclées — ont contribué à stimuler l’intérêt pour la musculature.

Une pièce des marbres d’Elgin exposée au British Museum de Londres. (Crédit : Wikimedia.)

Cet intérêt s’est accentué au cours du siècle. En 1851, une grande fête commerciale et culturelle connue sous le nom de « Grande Exposition » a été organisée à Londres. À l’extérieur des salles se trouvaient des statues grecques. En 1858, le moniteur d’éducation physique britannique George Forrest a écrit sur leur influence, estimant que les Britanniques « [étaient] apparemment dépourvus de cette belle série de muscles qui entourent la taille et se voient si bien dans les anciennes statues ».

Projections de la puissance militaire

Les statues et les peintures ont joué un rôle bien avant que la photographie n’influence les normes de la forme physique à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Cependant, le développement de l’entraînement militaire a été tout aussi important.

À la suite des guerres napoléoniennes, au début du XIXe siècle, plusieurs programmes d’entraînement ont été créés pour renforcer le corps des jeunes hommes en Europe. Les soldats français étaient réputés pour leur excellente forme physique, tant par leur capacité à marcher pendant des jours que par leur facilité à se déplacer rapidement lors d’un combat. Après les humiliantes défaites subies par de nombreux États européens aux mains des troupes de Napoléon, leurs dirigeants ont commencé à prendre beaucoup plus au sérieux la santé de leurs soldats.

Le gymnaste et éducateur prussien Friedrich Ludwig Jahn, grâce à son programme d’exercices Turner, a eu la responsabilité de « muscler » la force militaire de la Prusse.

En France, un professeur de gymnastique espagnol nommé Don Francisco Amorós y Ondeano a été chargé de reconstruire le physique et l’endurance des troupes françaises, tandis qu’en Angleterre, un professeur de fitness suisse, P.H. Clias, a formé l’armée et la marine dans les années 1830. Pour répondre à l’intérêt croissant des Européens pour l’éducation physique, on a commencé à bâtir des gymnases de plus en plus grands sur le continent.

Un dessin du milieu du XIXe siècle représentant un gymnase à Paris. Les soldats n’étaient pas les seuls à s’entraîner. Par exemple, le système de Friedrich Ludwig Jahn est devenu l’un des programmes d’exercices les plus populaires de ce siècle auprès des Européens. (Crédit : Strongman Project.)

L’éducation physique a ensuite gagné des adeptes parmi les Américains. Le Suisse Clias, quant à lui, a ouvert des séances pour les hommes des classes moyenne et supérieure, et Amorós y Ondeano — avec d’autres professeurs de gymnastique européens — a été régulièrement cité dans des textes publiés sur le sujet à partir des années 1830.

L’industrie du six-pack est née

C’est ainsi que l’engouement moderne pour les abdos est né : dans un premier temps, les hommes ont commencé à regarder avec admiration et envie les statues grecques, puis ils ont trouvé les moyens de sculpter leur corps à l’image de ces statues. Pendant ce temps, les écrivains des années 1830 et 1840 ont incité les hommes à aspirer à des physiques sveltes et à des ceintures abdominales fortes, ainsi qu’à éviter d’accumuler de la masse graisseuse en excès.

Mais l’obsession du six-pack a véritablement pris son essor au début des années 1900. À cette époque, des hommes forts comme Eugen Sandow ont su tirer parti de l’intérêt pour l’imagerie et la gymnastique grecques en utilisant la photographie, le courrier et la nouvelle science des suppléments nutritionnels.

Eugen Sandow pose dans un numéro du Sandow’s Magazine of Physical Culture, considéré comme le premier magazine de culturisme. (Crédit : Wellcome Images.)

Sandow lui-même vendait des livres, du matériel d’exercice, des suppléments nutritionnels, des jouets pour enfants, des corsets, des cigares et du cacao. Il a un jour été reconnu comme « le spécimen le plus parfaitement développé au monde », et a incité d’innombrables hommes à se débarrasser de leur excès de « chair » — le mot utilisé pour la graisse corporelle — afin de pouvoir montrer leurs abdominaux.

Ce n’est qu’à la fin des années 1980 et au début des années 1990 que l’obtention d’un six-pack est devenue une obsession. Une recherche sur Google Ngram montre que du milieu à la fin des années 1990, la popularité du terme a augmenté de manière exponentielle.

Les mots « abdominaux » et « six-pack » sont vite devenus des expressions courantes grâce à d’ingénieux spécialistes du marketing déterminés à vendre une gamme d’appareils permettant de se mettre en forme rapidement, comme Abs of Steel ou 6-Minute Abs.

Peu ont résisté à l’épreuve du temps. Mais l’engouement pour le très convoité six-pack perdure : seulement sur le site Instagram, plus de 12 millions de publications portent le mot-clé #sixpack.La Conversation

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation.

Les commentaires sont fermés.

Wow. Tout un article sur les abdominaux mais aucun article sur les décisions récentes du gouvernement touchant les zones protégées du sud du Québec. Où va L’actualité?

Où va L’Actualité ?
Elle va dans la bonne direction! Un peu de légèreté que diable! Nous en avons bien besoin. En même temps c’est un sujet de « société »… « l’obsession du corps ». Il faut vous détendre un peu!

Le mot six-pak ne fait pas image. Ma fille, à mes 40 ans, me disait « tu as la bedaine comme une Caramilk » , l’image est plus réaliste que le six-pak.