Drogues à usage thérapeutique : ça se complique

La semaine dernière, un article publié dans le New England Journal of Medicine par l’équipe de la Dre Suzanne Brissette, du CHUM, démontrait clairement que l’injection d’héroïne pharmaceutique est plus efficace que la méthadone donnée sous forme orale pour aider les héroïnomanes qui ne répondent pas aux traitements usuels. Du point de vue scientifique, l’étude NAOMI menée à Vancouver et Montréal est un franc succès.

Mais alors que le gouvernement fédéral était prêt à financer la suite de NAOMI à condition que Québec en assume une partie, le ministère de la santé et des services sociaux a confirmé vendredi qu’il n’en ferait rien. Il a d’autres priorités.

Soit. Mais laisser tomber un traitement efficace et qui sauve la vie de personnes en situation critique est-il vraiment superflu par rapport à toutes les autres dépenses du MSSS? Et par rapport au coût social que représente la toxicomanie? J’en doute vraiment beaucoup. Les détails sont ici.

Dès qu’on parle de drogue, les scientifiques ont du mal à se faire écouter et leurs propos sont souvent déformés. Je crains fort qu’une autre étude publiée ces jours-ci soit bientôt mal interprétée, cette fois par les opposants à l’usage thérapeutique de la marijuana pour traiter la douleur. Alors prenons les devants et dégonflons la balloune avant qu’elle n’éclate.

Un groupe de chercheurs issus de 8 pays relance la controverse en publiant un article dans le magazine Science dans lequel ils suggèrent que certains cannabinoïdes, les substances actives de cette plante, peuvent amplifier et prolonger certaines douleurs plutôt que de les combattre (voir plus bas pour des explications détaillées).

Précisons d’emblée que les chercheurs n’ont pas étudié directement les effets du cannabis, mais plutôt ceux des endocannabinoïdes, des substances sécrétées par le corps humain qui agissent sur les mêmes récepteurs neuronaux que leurs équivalents présents dans la marijuana.

Selon Volker Neugebauer, un des auteurs de l’étude cité ici, on devrait donc  faire preuve de prudence en recourant à la marijuana pour combattre la douleur. Même si plusieurs études ont montré que cette drogue peut effectivement soulager certaines douleurs chroniques, elle risque aussi, selon le chercheur, d’activer un mécanisme qui, dans la moelle épinière,  transforme la douleur aigue en douleur persistante. À éviter, donc, pour soigner un bobo intense, mais de courte durée, comme par exemple un mal de dents.

Alors, faut-il remettre en cause l’utilisation thérapeutique du cannabis? Certainement pas sur le champ, puisque plusieurs études ont conclu à son efficacité pour traiter des douleurs chroniques comme celles provoquées par la sclérose en plaques ou le sida. Mais cela montre qu’il faut continuer les recherches, pour vérifier qu’on ne fait pas, au fond, plus de mal que de bien. Et surtout pour éventuellement  découvrir des antidouleurs encore plus efficaces ou dénués d’effets secondaires.

Voilà l’explication pour l’effet des cannabinoïdes sur la douleur:

Les chercheurs sont arrivés à cette surprenante conclusion en cherchant à comprendre comment le corps humain se débarrasse rapidement d’une douleur intense comme celle qui survient quand on se donne un coup de marteau sur un doigt. Tout se passe dans la moelle épinière, où certains neurones activent la transmission du signal de douleur au cerveau, alors que d’autres la bloquent.

Dans un premier temps, les scientifiques ont placé des endocannabinoïdes au contact des neurones inhibiteurs de douleur, en utilisant des tranches de moelle épinière de souris. Puis ils ont appliqué un bref signal électrique à l’ensemble, ce qui aurait dû, normalement, activer les neurones inhibiteurs en provoquant une douleur vive mais de courte durée, équivalente au coup de marteau sur le doigt. Pourtant, rien ne s’est produit. Ils ont alors répété l’opération sur des souris modifiées génétiquement pour être insensibles aux cannabinoïdes. Cette fois, les neurones inhibiteurs ont fonctionné normalement, en bloquant rapidement le signal de douleur intense.

Les chercheurs ont ensuite testé l’effet de ces substances en injectant de la capsaïcine à des rats anesthésiés. La capsaïcine, qui donne tout leur piquant aux piments forts, produit sur ces animaux l’équivalent d’un sévère mal de dents. En mesurant le signal électrique parcourant la moelle épinière des rats, les chercheurs se sont aperçus que ceux dont on avait bloqué les récepteurs aux endocannabinoïdes toléraient beaucoup mieux les injections que les autres.

Finalement, ils ont vérifié leur hypothèse sur des cobayes humains, qui ont accepté de recevoir un courant électrique sur l’avant-bras puis, pour certains, une substance bloquant l’effet des endocannabinoides.

Résultat : lors d’une deuxième séance de «torture» (façon de parler, la douleur infligée n’étant pas insupportable), les personnes dont les récepteurs aux cannabinoïdes avaient été bloqués ont ressenti cette douleur comme la première fois, alors que les autres ont jugé l’expérience plus pénible. Leur sensibilité à la douleur aigue avait augmenté entre ces deux épreuves.

Conclusion des chercheurs :  les endocannabinoïdes interviennent dans un mécanisme encore inconnu, qui peut rendre plus sensible à la douleur et transformer une douleur aigue en douleur chronique.

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…que l’injection d’héroïne pharmaceutique est plus efficace que la méthadone donnée sous forme orale pour aider les héroïnomanes qui ne répondent pas aux traitements usuels…

Je peux être dans l’erreur, mais est-ce que la méthadone n’est pas le traitement usuel….
Donc, si oui, cette phrase perd tout son sens car elle se base sur les héroïnomanes qui ne répondent pas à la méthadone donc, une réponse positive à un traitement autre est automatiquement meilleur.

L’Héroîne médiacale devrait être un traitement alternatif pour ceux qui ne répondent pas à la méthadone et non plus efficace que la méthadone.

Bonjour M. Duquette,

Vous avez raison, ma phrase n’était pas claire. Les chercheurs ont comparé l’effet de la méthadone orale et celui de l’héroïne en injection sur 226 utilisateurs d’héroïne injectable de longue date, qui avaient déjà résisté à deux traitements de désintoxication auparavant, dont un au moins à la méthadone orale. Parmi eux, 111 ont reçu un nouveau traitement à la méthadone et 115 à la diacétylmorphine (le vrai nom de l’héroïne thérapetique injectable). Pour l’instant, le seul recours pour aider ces personnes consiste à essayer une fois de plus le traitement à la méthadone, en espérant qu’il fonctionne même s’il a déjà échoué par le passé. C’est plutôt décourageant, mais tant que le traitement à l’héroïne injectable n’aura pas été validé et approuvé au Canada (même si cela a déjà été fait ailleurs), il n’y a pas d’autre solution.

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