Du pétrole « sale » au Québec ?

Calgary a un plan : faire passer son pétrole par pipeline jusqu’au Québec pour l’exporter sur la côte est du continent. Mais des résidants de la Montérégie sont inquiets.

Du pétrole « sale » au Québec ?
Fort McMurray / Photo : E. Beament/PC

Le village de Dunham, réputé pour ses vignobles, est une étape incontournable de la Route des vins, qui attire chaque année des milliers de touristes en Montérégie. Mais à un mètre sous le plancher des vaches passe depuis des décennies une route plus discrète : celle du pétrole.

Opérationnel depuis 1950, le pipeline de 380 km qui relie le port de Portland, dans le Maine, à Montréal n’avait jamais causé de soucis aux 3 460 habitants de Dunham. C’était avant que les stratèges de l’industrie pétrolière de Calgary s’intéressent à ce village champêtre. Ils veulent y installer une station de pompage, qui permettrait de renverser le sens de l’écoulement du pétrole dans l’oléoduc et d’acheminer ainsi le brut des sables bitumineux de l’Alberta vers la côte est américaine.

C’est ce projet qu’était venu expliquer, un soir de janvier, le grand patron de Pipe-lines Montréal à une trentaine d’élus et de résidants de Dunham. Guy Robitaille, dont la société appartient en grande partie à la Pétrolière Impériale, grande productrice de pétrole en Alberta, se voulait rassurant. Les pompes seront sécuritaires et peu bruyantes, a-t-il répété. Mais dans la petite salle du conseil de l’hôtel de ville, les regards exprimaient la défiance.

Pas une seule goutte de l’or noir albertain n’alimente les stations-service du Québec. Le pétrole consommé dans la province provient surtout de la mer du Nord, de l’Algérie, de l’Angola et de Terre-Neuve. Il a deux points d’entrée : le terminal en eau profonde de la raffinerie Ultramar, à Lévis, et le port de Portland. Le brut de Portland est transporté par pipeline à Montréal, où on en raffine une partie. Le reste continue sa route jusqu’à Sarnia, dans le sud de l’Ontario, dans un oléoduc exploité par Enbridge, société de Calgary propriétaire du plus grand réseau de pipelines au pays.

Le projet d’Enbridge et de Pipe-lines Montréal, nommé Trailbreaker, prévoit le transport d’un volume de 200 000 barils par jour des gisements du nord de l’Alberta jusqu’à Montréal. Quelque 80 000 barils pourraient être raffinés dans la métropole, assez pour assurer 20 % de la consommation quotidienne du Québec. Le reste du brut poursuivrait son chemin jusqu’au Maine. Reste un défi technique à relever : inverser la circulation du brut dans les oléoducs Sarnia-Montréal et Montréal-Portland.

La station de pompage de 13 millions de dollars que l’on installerait à Dunham, dans un bâtiment ressemblant à une grange pour qu’il se fonde dans le paysage, devient donc la pièce maîtresse du projet. « Sans la force de ces pompes, explique Guy Robitaille, le pétrole ne pourrait franchir la barrière des monts Sutton. »

L’arrivée du brut albertain au Québec n’aurait aucune incidence sur le prix de l’essence à la pompe, indique Pierre-Olivier Pineau, professeur à HEC Mont­réal et spécialiste des questions énergétiques. « Le prix du baril est fixé à New York. Quant aux coûts de transport du pétrole, ils sont négligeables dans le prix final, comparativement aux coûts du raffinage et aux taxes. »

Toutefois, malgré les plans du Trailbreaker, rien ne dit que ce pétrole sera raffiné à Montréal. La raffinerie Shell a annoncé qu’elle cessera ses activités d’ici la fin de l’année. Il ne restera donc que celle de Petro-Canada, qui, pour l’instant, n’a pas l’équipement nécessaire pour traiter le pétrole de l’Alberta, un brut synthétique qui requiert un procédé particulier. « Si l’entreprise n’investit pas 1,5 milliard de dollars dans ses installations, le brut sera entièrement raffiné aux États-Unis », dit Jules Lauzon, qui dirige le bureau québécois de l’Association canadienne des fabricants de produits chimiques. La situation inquiète l’industrie pétrochimique de Montréal-Est, qui transforme les sous-produits du raffinage en divers composants, comme le plastique, car elle pourrait perdre sa matière première. Cette industrie fait travailler 3 000 personnes.

Les environnementalistes, eux, soulignent le décalage entre l’intention du gouvernement Charest de réduire de 20 % les émissions de gaz à effet de serre de la province d’ici 2020 et le fait que le Québec pourrait participer au commerce du « pétrole sale », comme ils appellent le brut des sables bitumineux. Son extraction génère trois fois plus de gaz à effet de serre que celle du pétrole classique. Et puisque les livraisons actuelles aux États-Unis et dans l’ouest du Canada suffisent à peine à la demande, la cadence de production devra augmenter pour alimenter le nouveau marché de l’est du continent.

À Dunham, le mouvement d’opposition à la station de pompage rallie un large pan de la population. Le maire, Jean-Guy Demers, producteur de poires de 62 ans, s’est fait élire en novembre en promettant de faire cesser le projet. « Cette station serait construite à proximité du domaine d’un apiculteur qui produit de l’hydromel, d’une grande ferme laitière et de résidences dotées de puits privés, dit-il. Une fuite de pétrole pourrait être catastrophique. »

Les gens de la région gardent en mémoire l’accident de la station de pompage de Saint-Césaire, sur le même pipeline, à 50 km au nord de Dunham. En 1999, le conduit s’était rompu, déversant 45 000 litres de brut dans l’environnement. Le fait que le pipeline soit âgé de 60 ans ne rassure personne, précise le maire.

L’oléoduc est bien entretenu et répond aux normes, se défend Pipe-lines Mont­réal. La société a engagé des démarches pour obtenir des gouvernements pro­vincial et fédéral l’autorisation de construire la station. Mais 13 maires et 5 députés provinciaux et fédéraux dont les territoires suivent le corridor du pipeline veulent un autre avis. Ils ont formé une coalition pour demander à Québec de confier le dossier au Bureau d’audiences publiques sur l’environnement. On craint que l’inversion de la pression dans le pipeline n’augmente le risque d’accident.

Tous attendent maintenant de voir la position de Christian Paradis, le nouveau ministre des Ressources naturelles du gouvernement Harper, dans ce dossier. Le Québécois, dont le portefeuille inclut la responsabilité des sables bitumineux, pourrait être un allié comme un adversaire, croit Guy Durand, qui préside le comité de citoyens de Dunham opposé à la station de pompage. « Il pourrait être sensible aux intérêts du Québec, qui mise sur les énergies vertes, dit-il. Mais il pourrait éga­le­ment avoir pour mission de faire avaler la pilule du pétrole sale aux Québécois. »

Laisser un commentaire