Ebola : les pensées magiques d’Ottawa

Le ministère fédéral de la Santé vient d’annoncer un investissement de 30,5 millions de dollars supplémentaires pour la lutte contre le virus Ebola. Mais le choix des mesures financées et les changements récents apportés dans les politiques d’immigration montrent que le Canada n’investit pas en priorité dans les actions qui auraient le plus de chances de sauver des vies, déplore la blogueuse Valérie Borde.

Outbreak of Ebola in Liberia.
Photo : The Washington Post/Getty Images

La ministre fédérale de la Santé, Rona Ambrose, a annoncé, lundi, un investissement de 30,5 millions de dollars supplémentaires pour la lutte contre le virus Ebola, ce qui porte la contribution du Canada à 96 millions de dollars depuis le début de l’épidémie.
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Mais le choix des mesures financées et les changements récents apportés aux politiques d’immigration montrent que le gouvernement fédéral n’investit pas en priorité dans les actions qui auraient le plus de chances de sauver des vies.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS), les organisations humanitaires et les experts en épidémiologie et en santé publique s’entendent sur le fait que la priorité des priorités, aujourd’hui, devrait être le renforcement des capacités de réaction des pays touchés en Afrique de l’Ouest.

Mais seuls 3 des 30,5 millions de dollars d’Ottawa sont destinés à soutenir l’OMS sur place, essentiellement sous la forme de fourniture d’équipements de biosécurité. Rien pour aider au déploiement de professionnels de la santé, ce dont on a pourtant le plus besoin. Selon Médecins sans frontières (MSF) :

Les équipes de MSF en Afrique de l’Ouest sont toujours témoins de lacunes importantes dans tous les aspects des interventions, que ce soit dans les soins médicaux, la formation du personnel soignant, la prévention de la transmission, le suivi des personnes-contacts, la surveillance épidémiologique, les systèmes d’alerte et de référence, l’éducation communautaire et la mobilisation.

Le gros des investissements d’Ottawa — 23,5 millions de dollars — va au développement du vaccin mis au point au Laboratoire national de microbiologie de Winnipeg et à la production des anticorps monoclonaux qui pourraient servir au traitement.

Ces investissements ne sont pas vains, loin de là. Mais on peut toutefois se demander pourquoi Ottawa ne s’est pas associé à des géants pharmaceutiques qui ont la capacité de mener rapidement les essais et de produire des doses en grandes quantités, plutôt que de faire affaire avec de petites sociétés de biotechnologie.

NewLink Genetics, la biotech américaine à qui Santé Canada a accordé la licence de commercialisation de son vaccin, n’a pas du tout la même capacité d’action qu’un géant du domaine, comme GSK — dont les essais cliniques de phase 1 ont commencé deux mois plus tôt.

Selon Amir Attaran, professeur réputé en droit et en santé des populations à l’Université d’Ottawa, le gouvernement canadien devrait d’urgence revoir l’entente qui le lie à NewLink pour confier le développement de son vaccin à une grosse pharmaceutique qui l’amènerait beaucoup plus rapidement sur le marché, ce qui permettrait sans doute de sauver plus de vies. Ce n’est de toute évidence pas ce qui intéresse le plus Ottawa dans ce dossier.

Quand au traitement ZMapp, il est encore à un stade très expérimental et produit dans des quantités infimes par un ensemble de petites sociétés de biotechnologie américaines et canadiennes.

Même si la recherche doit se poursuivre, rien ne permet d’affirmer pour l’instant que ce traitement pourrait jouer un rôle important dans le contrôle de l’épidémie, surtout que les coûts de production risquent d’en limiter fortement l’usage à grande échelle.

Le reste des investissements d’Ottawa, soit quatre millions de dollars, va aux mesures de lutte contre l’Ebola au Canada, au renforcement des services de quarantaine dans les aéroports et à une campagne publicitaire pour rassurer les Canadiens.

Vendredi dernier, Citoyenneté et Immigration Canada a aussi annoncé qu’elle n’accorderait plus aucun visa aux ressortissants étrangers en provenance des zones touchées par le virus. Le Canada rejoint ainsi l’Australie dans le groupe des cancres qui refusent de comprendre ce que les experts en santé publique du monde entier ne cessent de répéter depuis le début de l’épidémie :

Les mesures de ce type ne sont pas efficaces pour lutter contre la propagation du virus, et sont même contreproductives : non seulement elles nuisent aux activités économiques des pays touchés, accroissant d’autant plus la pauvreté qui empêche de combattre l’épidémie à la source, mais elles encouragent la clandestinité et l’immigration illégale, qui font en sorte que le virus voyage sous le radar des autorités et devient encore plus difficile à traquer.

Mais le ministre Chris Alexander est fier de nous annoncer qu’il protège la santé et la sécurité des Canadiens ! On appelle cela de la pensée magique. Lamentable.

* * *

À propos de Valérie Borde

Journaliste scientifique lauréate de nombreux prix, Valérie Borde a publié près de 900 articles dans des magazines depuis 1990, au Canada et en France. Enseignante en journalisme scientifique et conférencière, cette grande vulgarisatrice est à l’affût des découvertes récentes en science et blogue pour L’actualité depuis 2009. Valérie Borde est aussi membre de la Commission de l’éthique en science et en technologie du gouvernement du Québec, en plus d’être régulièrement invitée dans les médias électroniques pour commenter l’actualité scientifique. On peut la suivre sur Twitter : @Lactu_Borde.

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