Ebola : trop peu, trop tard

Il aura fallu attendre que la communauté internationale se sente menacée par le virus Ebola pour qu’elle déclenche de réels efforts de recherche afin de contrer cette terrible maladie. Quitte à griller les étapes, dit Valérie Borde.

Berlin Hospital Prepares For Possible Ebola Cases
Photo : Getty Images

Au mieux, un vaccin contre le virus Ebola pourrait être offert dès l’an prochain, alors que la compagnie britannique GSK pourrait commencer des essais cliniques dès cet automne, apprend-on ces jours-ci.
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Depuis les premiers cas découverts en 1976 au Soudan et au Zaïre, le virus Ebola a tué des milliers de personnes en Afrique lors de plusieurs flambées épidémiques. Entre 50 et 90 % des personnes qui contractent ce virus en meurent.

Mais il aura fallu attendre que la communauté internationale se sente menacée — l’Organisation mondiale de la santé (OMS) juge en effet qu’il s’agit d’une urgence sanitaire de portée internationale — pour qu’elle déclenche de réels efforts de recherche afin de contrer cette terrible maladie. Quitte à griller les étapes.

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La base de données américaine ClinicalTrials.gov, qui regroupe plus de 172 000 essais cliniques menés sur des humains dans 187 pays, recense en tout et pour tout neuf essais déjà réalisés sur ce virus — cinq sur des vaccins et quatre sur des traitements.

Neuf, c’est vraiment très peu pour une maladie aussi virulente. En comparaison, plus de 1 800 essais cliniques ont été enregistrés sur la grippe, et plus de 44 000 sur des cancers.

La principale raison tient à l’absence d’un marché payant pour les compagnies, ainsi qu’au peu d’intérêt des organismes publics qui subventionnent la recherche.

À ce jour, aucun essai clinique sur des vaccins et traitements contre le virus Ebola n’a dépassé la phase 1.

À ce stade — le premier des essais menés sur des humains —, on teste uniquement la sécurité du produit sur quelques dizaines de personnes en bonne santé.

C’est en phase 2 qu’on va tester son efficacité auprès d’un petit nombre de malades, en le comparant à un placebo, avant de passer éventuellement à la phase 3, où il sera testé sur des milliers de personnes avant que le fabricant puisse soumettre une demande d’approbation par les autorités de santé.

Une compagnie de Boston, Sarepta, a décidé d’arrêter l’élaboration de son produit en 2012, même si ses essais de phase 1 avaient été satisfaisants, parce que le département américain de la défense qui la soutenait financièrement a mis fin à son aide.

Elle continue toutefois la recherche sur le virus de Marburg, proche d’Ebola, et pourra rapidement relancer la recherche sur Ebola si elle obtenait du financement.

Une entreprise de Colombie-Britannique, Tekmira, a vu son essai de phase 1 d’un traitement interrompu en juillet par la Food and Drug Administration (FDA), qui a estimé que le risque n’était pas assez bien documenté. Elle vient d’obtenir une levée partielle de l’interdit et va poursuivre les essais.

Selon l’OMS, GSK pourrait quant à elle démarrer un essai de phase 1 pour un vaccin cet automne, pour passer en phase 2 cet hiver, puis en phase 3 au courant de l’année 2015, en bénéficiant d’un programme accéléré d’examen des essais cliniques. À condition, évidemment, que son vaccin fasse ses preuves à chacune de ces étapes, ce qui n’a rien d’évident.

Dans l’immédiat, tous les yeux sont tournés vers les deux travailleurs humanitaires américains qui ont contracté le virus et sont actuellement traités avec un médicament expérimental produit par une petite compagnie de San Diego, Mapp Biopharmaceutical.

Son produit, ZMapp (pdf), est composé d’un cocktail de trois anticorps monoclonaux humanisés et produits dans des plants de tabac. Il a montré des résultats intéressants chez une quinzaine de macaques, mais qui n’a encore fait l’objet d’aucun essai clinique chez les humains.

La compagnie fait partie d’un consortium de recherche menée par The Scripps Research Institute, qui a reçu ce printemps une subvention de 28 millions de dollars des National Institutes of Health pour étudier les cocktails d’anticorps actifs contre Ebola. En 2012, des chercheurs du US Army Medical Research Institute of Infectious Diseases ont montré que cette approche était prometteuse pour s’attaquer à ce virus.

Pour l’instant, aucune information n’a filtré sur l’état de santé des deux personnes traitées. Chose certaine, leur sort ne permettra pas de statuer sur l’intérêt du médicament, puisqu’il faudrait beaucoup plus de patients pour obtenir des résultats statistiquement valides.

En temps normal, il aurait aussi d’abord fallu tester le médicament sur des personnes bien portantes avant de l’administrer à des malades.

Compte tenu de l’ampleur de l’épidémie, plusieurs personnes — tel que le chercheur belge Peter Piot, découvreur du virus en 1976 — réclament que le ZMapp soit rapidement administré à plus de malades en Afrique.

L’OMS a décidé de convoquer un comité d’experts pour débattre des conditions éthiques à examiner. Ils devront notamment répondre à deux questions très délicates :

– Est-il souhaitable de prendre le risque de donner un médicament dont on ne connaît ni l’efficacité ni les risques potentiels à beaucoup de gens, et à quelle condition ?

Qui devrait-être traité en priorité, sachant que le médicament est disponible en quantité insuffisante pour traiter tous les gens qui en auraient besoin — et que passer à plus grande échelle trop vite présenterait aussi des risques ?

La décision des éthiciens sera lourde de conséquences, non seulement pour la santé des personnes qui ont contracté le virus, mais aussi à plus long terme, puisque leur raisonnement pourrait s’appliquer à bien d’autres maladies.

Griller les étapes des tests en raison de l’urgence est-il vraiment un service à rendre aux malades ? Cela ne risque-t-il pas de les transformer en cobayes ?

N’est-ce pas aussi conforter les compagnies qui conçoivent des médicaments — et leurs bailleurs de fonds que sont les gouvernements des pays riches — dans leur stratégie, qui consiste à attendre qu’une catastrophe humanitaire se produise et que la menace se rapproche de leurs concitoyens pour qu’ils lancent des essais cliniques à rabais, sur des populations défavorisées, tout en réservant les premières doses de médicaments possiblement efficaces à leurs propres ressortissants ?

Toutes ces questions éthiques se sont déjà posées avec le sida, mais on semble n’en avoir tiré aucune leçon.  Tout au plus peut-on espérer que les choses aillent plus vite avec Ebola.

On n’en serait pas là si les pays industrialisés avaient financé la recherche de manière préventive, plutôt que d’attendre la catastrophe qui semblait pourtant inéluctable. Triste.

* * *

À propos de Valérie Borde

Journaliste scientifique lauréate de nombreux prix, Valérie Borde a publié près de 900 articles dans des magazines depuis 1990, au Canada et en France. Enseignante en journalisme scientifique et conférencière, cette grande vulgarisatrice est à l’affût des découvertes récentes en science et blogue pour L’actualité depuis 2009. Valérie Borde est aussi membre de la Commission de l’éthique en science et en technologie du gouvernement du Québec, en plus d’être régulièrement invitée dans les médias électroniques pour commenter l’actualité scientifique. On peut la suivre sur Twitter : @Lactu_Borde.

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Les pays occidentaux se mobilisent lorsque la paix, la sécurité et le bon gouvernement sont menacés dans leur arrière-cour. Des millions de réfugiés sunnites ou chiites (on s’en fiche) en Syrie: trois années de tergiversations et de beaux discours. Des centaines de milliers de palestiniens parqués dans une bande de quelques kilomètres de largeur à Gaza, incapables de s’approvisionner: encore de beaux discours. Mais quelques milliers de chrétiens menacés en Irak? Tout l’occident monte au créneau! Il faut agir, ces milliers de réfugiés sont un scandale! Même chose pour la dernière épidémie d’Ébola, annoncée depuis le mois de mars. Tout est devenu urgent depuis que nos aéroports sont menacés.