Ebola en Occident : de la panique à l’oubli ?

Maintenant que les pays occidentaux semblent mieux prêts à faire face à des cas d’Ebola, il y a fort à craindre que l’épidémie galopante qui touche l’Afrique de l’Ouest retombe doucement dans l’oubli… jusqu’à ce que de nouveaux cas surgissent chez nous, ce qui se produira immanquablement si la communauté internationale n’accentue pas ses efforts à la source, dit Valérie Borde.

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Photo : AFP/Getty Images

Maintenant que les pays occidentaux semblent mieux prêts à faire face à des cas d’Ebola, il y a fort à craindre que l’épidémie galopante qui touche trois pays d’Afrique de l’Ouest retombe doucement dans l’oubli… jusqu’à ce que de nouveaux cas surgissent chez nous, ce qui se produira immanquablement si la communauté internationale n’accentue pas immédiatement ses efforts à la source.

Sante_et_scienceEntre le 10 et le 17 octobre, 531 personnes sont décédées de la fièvre hémorragique causée par le virus en Sierra Leone, au Liberia et en Guinée, selon les chiffres compilés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Près de 10 000 personnes ont contracté le virus depuis le début de l’épidémie, qui est toujours hors de contrôle dans ces trois pays.

Selon une étude publiée cette semaine dans The Lancet par des chercheurs de l’Université de Toronto, les contrôles aux aéroports de départ restent le meilleur moyen d’éviter que le virus se propage ailleurs dans le monde.

En comparant le trafic aérien en 2013 et 2014, Kamran Khan et ses collègues ont estimé que les mesures qui ont été prises évitent l’exportation de trois cas par mois.

Actuellement, selon les chercheurs, 64 % des voyageurs en avion en partance du Liberia, de la Guinée et de la Sierra Leone voyagent vers des pays à faible revenu, qui sont potentiellement moins susceptibles de pouvoir contenir un cas s’il survient chez eux.

Le Sénégal et le Nigeria ont tous deux réussi cet exercice très difficile et viennent d’être déclarés exempts d’Ebola par l’OMS.

Mais la bonne performance de ces pays — bien préparés en raison de leur proximité avec l’épicentre de l’épidémie — ne doit pas faire oublier que des pays beaucoup plus lointains et moins bien préparés ont d’autant plus de risques d’être touchés que le nombre de cas à la source augmente toujours exponentiellement.

Les Centers for Disease Control (CDC) américains viennent pourtant de décider que chaque personne en provenance des trois pays frappés devra désormais se rapporter aux autorités chaque jour pendant 21 jours, soit le temps d’incubation de la maladie.

Compte tenu des calculs réalisés par les chercheurs canadiens, cette mesure est certainement très coûteuse en comparaison du risque encouru.

Surtout que le nombre de fausses alertes risque d’être très élevé, puisque le paludisme, une maladie non contagieuse (mais qui donne aussi des poussées de fièvre), est omniprésent en Afrique de l’Ouest.

Les CDC visent sans doute bien plus à rassurer les Américains — et éviter la stigmatisation des Africains aux États-Unis — qu’à combattre la maladie elle-même.

Mais pendant ce temps, dans les pays touchés, les organisations humanitaires comme Médecins sans frontières manquent toujours de milliers de personnes — surtout des médecins et des infirmières —, prêtes à travailler dans des conditions dangereuses et très difficiles d’un point de vue physique et psychologique.

Le Canada, comme la plupart des autres pays (à l’exception notable de Cuba), ne fait pas grand chose pour inciter les professionnels à se rendre sur place.

Avez-vous entendu la ministre fédérale de la Santé, Rona Ambrose, ou son homologue québécois Gaétan Barrette implorer les médecins de partir en Afrique, ou annoncer un soutien accru à ceux qui pourraient franchir le pas ?

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À propos de Valérie Borde

Journaliste scientifique lauréate de nombreux prix, Valérie Borde a publié près de 900 articles dans des magazines depuis 1990, au Canada et en France. Enseignante en journalisme scientifique et conférencière, cette grande vulgarisatrice est à l’affût des découvertes récentes en science et blogue pour L’actualité depuis 2009. Valérie Borde est aussi membre de la Commission de l’éthique en science et en technologie du gouvernement du Québec, en plus d’être régulièrement invitée dans les médias électroniques pour commenter l’actualité scientifique. On peut la suivre sur Twitter : @Lactu_Borde.

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Bien sûr, vous avez raison, il faut que la communauté internationale se mobilise pour lutter rapidement et efficacement contre cette épidémie. Mais il ne faut pas non plus sombrer encore une fois dans l’excès de culpabilisation et de mauvaise conscience comme nous le faisons d’habitude quand une guerre, une maladie ou une famine se déclare en Afrique, comme si l’Occident était seule responsable de tout ce qui va mal sur ce continent. Il serait trop long ici de dêcrire l’ensemble des facteurs qui contribuent à faire en sorte que le malheur alimente le malheur dans trop de pays africains ( corruption généralisée, détournement de capitaux étrangers par des rêgimes scélérats, conflits religieux ou ethniques, infrastructures détruites ou inexistantes). Nous les connaissons tous. Ces situations intolérables entraînent la fuite des professionnels africains vers un avenir meilleur, en pays étrangers. On peut les comprendre. Mais ces médecins qui ont fui par milliers le Nigéria, la Guinée, la Sierra Leone, où sont-ils? Ne seraient-ils pas les premiers à devoir se manifester en ce moment, à se montrer solidaires de leurs pays exsangues, vidés de toutes leurs compétences professionnelles?
Nos mêdecins et infirmières qui se portent volontaires pour aller servir en Afrique de l’Ouest sont admirables et les risques qu’ils et elles encourent pour leur vie très importants; c’est pourquoi, en ce qui me concerne, j’hésite à condamner ou culpabiliser ceux et celles qui ne se porteraient pas volontaires. Qu’est-ce que je ferais, moi, est-ce que j’aurais ce courage? Je ne sais pas.