Efficace, le couvre-feu ?

Le couvre-feu a sans doute été la mesure sanitaire la plus décriée pendant la pandémie. Maintenant que nous sommes à nouveau libres de sortir en soirée, notre collaborateur explique comment on peut vérifier si cette règle a eu l’effet escompté.

Adrian Wyld / La Presse Canadienne

Chaque fois que la santé publique et le gouvernement du Québec (ou d’ailleurs) prennent une décision visant à enrayer la pandémie de COVID-19, des journalistes, des chroniqueurs et des opposants posent la même question : l’efficacité de cette mesure a-t-elle été démontrée scientifiquement ? Comme s’il était toujours possible — et surtout facile — de « démontrer scientifiquement » l’efficacité d’une mesure avant même de l’avoir appliquée dans le monde réel !  

Comment démontrer scientifiquement ?

Maintenant que le couvre-feu n’est plus en vigueur, il est possible d’analyser calmement et de manière scientifique comment s’y prendre pour montrer empiriquement son efficacité, au lieu d’affirmer sans preuve qu’il donne quelque chose ou, à l’inverse, de prétendre qu’il n’a pas d’effet en utilisant son « gros bon sens ». 

Deux études récentes rapportées par Le Devoir (18 avril 2021) concluent, selon le résumé de la journaliste Isabelle Paré, que « le couvre-feu imposé de ce côté-ci de la frontière a fait chuter l’hiver dernier de 30 % les déplacements en soirée » et que le nombre de cas déclarés de COVID-19 est fortement lié à la circulation des personnes. Prises conjointement, les études en question « amènent de l’eau au moulin des tenants du “nécessaire” couvre-feu, et ébranlent ceux qui n’y voient qu’une mesure liberticide sans fondement scientifique », écrit la journaliste.

Ces études proviennent d’une équipe composée d’une douzaine de chercheurs ontariens. C’est signe, en passant, que la recherche contemporaine n’est plus l’affaire de scientifiques isolés dans leurs laboratoires. De plus, leurs travaux offrent l’occasion de voir par quelles méthodes de raisonnement on peut établir si obliger les personnes à rester chez elles après 20 h diminue, ou pas, la progression du virus dans la population. 

En lisant l’article du Devoir et les deux études, j’ai été frappé par le fait que, pour établir ce lien et mesurer l’effet du couvre-feu décrété au Québec, les chercheurs ont essentiellement appliqué les « principes des méthodes de recherche scientifique » présentés en 1843 par le philosophe anglais John Stuart Mill. 

Mill est surtout connu pour son classique De la liberté, publié en 1859, dans lequel il expose sa vision libérale de la politique et de la société. Il a aussi publié Système de logique déductive et inductive, paru en 1843 (traduit en français en 1865) et qui a pour sous-titre Exposé des principes de la preuve et des méthodes de la recherche scientifique. Dans un chapitre intitulé « Des quatre méthodes de la recherche expérimentale », Mill montre que c’est seulement par les méthodes des concordances, des différences, de leur combinaison et des variations concomitantes que l’on peut établir empiriquement des lois et déterminer les causes des phénomènes observés. 

Les méthodes de la recherche

Les chercheurs ontariens ont utilisé deux des méthodes de Mill dans leurs récents travaux sur les déplacements et l’effet du couvre-feu. Les outils de mesure (GPS de téléphones cellulaires) et les méthodes d’analyse statistiques des données sont évidemment plus sophistiquées que celles qui existaient au temps de Mill. Les raisonnements logiques — et donc les méthodes et les arguments utilisés pour établir la cause de la diminution ou de la croissance des infections —, demeurent cependant ceux que les chercheurs ont toujours utilisés et que Mill a codifiés.

L’étude publiée dans la revue de l’Association médicale canadienne met essentiellement en œuvre la méthode la plus intuitive, celle des variations concomitantes. Mill la décrivait ainsi : « Un phénomène qui varie d’une certaine manière toutes les fois qu’un autre phénomène varie de la même manière est [soit] une cause, [soit] un effet de ce phénomène, ou y est lié par quelque fait de causation. » Même sans doctorat en science, n’importe qui peut comprendre que si l’on augmente ou diminue une seule variable et qu’une seule autre variable augmente ou diminue en même temps, alors les deux sont liées directement ou indirectement par une cause commune.

Pour mettre en application cette méthode, les chercheurs ont étudié des données recueillies du 20 mars 2020 au 6 mars 2021 et portant sur deux variables : la mobilité des personnes dans les provinces du Canada ainsi que la variation hebdomadaire du nombre de cas de COVID-19. 

La méthode statistique dite des « séries temporelles » permet de mesurer quantitativement s’il y a un lien significatif entre les variations hebdomadaires de cas et le temps moyen passé en dehors de la maison au cours des trois semaines précédentes. Grâce à ce décalage temporel, on peut tenir compte du temps d’incubation de la maladie. L’article présente une série de graphiques qui montrent que « la mobilité prédit très bien (“strongly predict”) le taux de croissance du SARS-CoV-2 jusqu’à trois semaines d’avance ».

Dans la seconde étude, diffusée sur le site de prépublications MedXriv (où les études présentées n’ont pas encore été évaluées par les pairs), c’est la méthode des différences qui est mise en œuvre pour mesurer l’effet particulier du couvre-feu sur la mobilité des personnes. Selon Mill, il est en effet « évident que c’est par la méthode des différences seule que l’on peut, par la voie de l’expérience directe, arriver avec certitude aux causes ». Cette méthode est utile lorsque l’on observe « un cas dans lequel un phénomène se présente et un cas où il ne se présente pas, et qui ont toutes leurs circonstances communes, sauf une seule [ici le couvre-feu], et celle-ci se présente seulement dans le premier cas [le Québec] ; alors la circonstance par laquelle seule les deux cas diffèrent [la mobilité des personnes] est l’effet, ou la cause, ou partie indispensable de la cause, du phénomène ».  

Pour mesurer l’effet du couvre-feu, les chercheurs ont utilisé des données de mobilité recueillies au Québec et en Ontario du 1er décembre 2020 au 23 janvier 2021. La « différence » introduite ici, c’est le fait que, le 9 janvier 2021, le Québec a imposé un couvre-feu, alors que l’Ontario n’en a pas mis en place. Comme la mobilité de jour et de soir était comparable dans les deux provinces avant le couvre-feu, l’effet de celui-ci est mesurable en comparant la mobilité au Québec et en Ontario dans les semaines suivantes. Or, les données montrent une baisse de 31 % de la mobilité au Québec par rapport à l’Ontario, et de 39 % à Montréal comparativement à Toronto. Comme c’est le seul changement observé entre les deux provinces au cours de cette période, les auteurs concluent que l’imposition du couvre-feu a eu comme effet de diminuer la mobilité. 

En combinant la première étude, qui établit un lien entre la mobilité et le nombre de cas de COVID-19, et la seconde étude, qui montre que le couvre-feu a diminué la mobilité, la règle de l’implication logique permet de conclure de manière plausible que le couvre-feu a réduit la transmission du virus au Québec. Car si A (couvre-feu) implique B (mobilité réduite) et si B (mobilité réduite) implique C (baisse du nombre de cas COVID-19), alors A (couvre-feu) implique C (baisse du nombre de cas de COVID-19).

Mill définit par ailleurs la méthode des concordances, qui consiste à observer que « si deux cas ou plus du phénomène, objet de la recherche, ont seulement une circonstance en commun, la circonstance dans laquelle tous les cas concordent est la cause (ou l’effet) du phénomène ». Cette méthode consiste en somme à « comparer des cas différents pour constater en quoi ils concordent ». C’est ainsi, par exemple, que les principaux symptômes d’une infection par le SRAS-CoV-2 ont été déterminés, en comparant les malades. Enfin, on peut aussi combiner les méthodes de concordance et de différence, ce qui complète la liste des quatre méthodes de la recherche scientifique.

Une méthode scientifique facile à apprendre

L’intérêt de rappeler ici un texte datant de près de deux siècles est de faire voir qu’au-delà des détails techniques fastidieux et compliqués, les raisonnements logiques fondamentaux à la base de la « méthode scientifique » ne sont pas difficiles à saisir. Le traité de Mill en a exposé clairement les bases. Il est donc sûrement possible de les enseigner à tout le monde en commençant graduellement dans les écoles primaires (si ce n’est pas déjà fait) à partir d’exemples très simples de concordances, de différences et de variations concomitantes. Ensuite, on pourrait étudier, au niveau secondaire, par exemple, des cas plus complexes qui combinent ces différentes méthodes d’analyse. 

En somme, la science contemporaine n’est qu’une complexification instrumentale et méthodologique de raisonnements logiques de base relativement simples et nullement mystérieux, si on prend la peine de les décortiquer.

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Pour ma part, je ne contestais pas le couvre-feu, mais son imposition à 20h plutôt qu’à 21h30. Il me semblait que ces 90 minutes étaient inutilement vexatoires. Mais de cela, l’article ne parle pas.

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Merci Monsieur Gingras!
Je ne suis pas toujours d’accord avec vos analyses, mais là je dois dire que vos propos sont très éclairants.
Scientifiquement vôtre
Claude COULOMBE

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