Efficacité, sécurité, immunité : comment les vaccins vont-ils atteindre leur cible ?

Alors qu’on espère enfin sortir de la pandémie grâce à des vaccins bientôt disponibles, voici tout ce qu’il faut savoir sur « les » efficacités des vaccins face au méchant virus. 

Crédit : L'actualité

Benoît Mâsse est biostatisticien, épidémiologiste et professeur titulaire à l’École de santé publique de l’Université de Montréal.

Avec la pandémie, nous avons dû tous suivre un cours d’épidémiologie en accéléré afin de comprendre comment se propage un virus dans une population : le R0, l’importance des « contacts étroits », l’aplatissement de la fameuse courbe. Maintenant que nous attendons avec impatience le début des campagnes de vaccination pour commencer un déconfinement progressif et, tôt ou tard, mettre fin à cette pandémie, c’est un bon moment pour se familiariser avec les vaccins. Plus particulièrement pour distinguer les différents types d’efficacités d’un vaccin. Car oui, il y a plus d’un !

Le vaccin annoncé par Pfizer-BioNTech serait efficace à 95 %, celui de Moderna autour du même pourcentage. Oxford-AstraZeneca a aussi annoncé des résultats intérimaires pour deux dosages du vaccin de 90 % d’efficacité pour l’un et de 62 % pour l’autre dosage (pour un total de 70% si on combine les deux dosages). Mais ils sont efficaces à quoi, au juste ? Empêcher les infections ou les complications ? Sont-ils sécuritaires pour tous les groupes d’âge ? Les stratégies de vaccination vont dépendre des réponses à ces questions.

Protéger les plus vulnérables

Pour la majorité d’entre nous, un vaccin efficace va prévenir l’infection. Point. Une personne exposée au virus SRAS-CoV-2 mais immunisée par un vaccin efficace ne développera pas la COVID-19, car il n’y aura pas de propagation du virus dans son corps. Le vaccin va causer une réponse immunitaire générant des anticorps, qui vont s’attaquer au virus et empêcher sa propagation et sa multiplication. Le vaccin interrompt la chaîne de transmission, donc la COVID-19 ne se développe pas.

Un vaccin peut également procurer un effet indirect si on vaccine, par exemple, les membres du personnel de la santé œuvrant dans les CHSLD, qui sont en contact avec des personnes à haut risque de développer des complications sévères de COVID-19. Pourquoi ne pas vacciner ces dernières directement ? C’est que, bien souvent, elles ont des réponses immunitaires plus faibles et de plus courte durée que les plus jeunes adultes. C’est le cas entre autres avec les vaccins contre l’influenza. La stratégie de vaccination efficace est alors de vacciner les personnes en contact avec celles à haut risque. Ces dernières sont indirectement protégées, étant principalement en contact avec des personnes vaccinées.

Les priorités de vaccination pour la COVID-19 vont dépendre de ce qu’on connaîtra sur la force de la réponse immunitaire et la sécurité du vaccin chez les personnes âgées. À ce sujet, les nouvelles sont bonnes. Les communiqués de presse sur les résultats intérimaires des vaccins de Pfizer-BioNTech et de Moderna décrivent une très bonne efficacité parmi les personnes âgées, et ce, sans problème apparent de sécurité.

Prévenir les complications

On pourrait croire que les études cliniques sur les vaccins présentement en cours ont comme principal objectif de démontrer l’efficacité à prévenir les infections. En fait, la plupart ont plutôt comme objectif de démontrer l’efficacité à prévenir une forme modérée, sévère ou critique de la COVID-19. C’est le cas de l’étude sur le vaccin Ad26.COV2.S développé par Johnson & Johnson (dont le protocole est en ligne) et des études des vaccins de Pfizer-BioNTech, Moderna et Oxford-AstraZeneca. Elles évaluent l’efficacité du vaccin à prévenir l’infection, mais ce n’est pas l’objectif principal dans un premier temps.

Un vaccin efficace à réduire la sévérité de la COVID-19 permettrait au malade d’être moins malade, justement, mais aussi d’être potentiellement moins contagieux. Car le vaccin pourrait réduire la sévérité des symptômes facilitant la transmission (par exemple la toux et les éternuements). Il pourrait également réduire l’excrétion virale : moins grande la quantité de virus dans un individu, moins grands sont les risques de transmission à un autre individu. Cela limiterait la transmission communautaire.

Par contre, un vaccin qui réduirait la sévérité de la maladie sans réduire l’excrétion virale pourrait n’avoir aucun effet sur la transmission. Il pourrait même l’augmenter ! Les personnes vaccinées qui deviendraient infectées seraient pour ainsi dire asymptomatiques, facilitant la transmission communautaire. Un vaccin efficace qui réduirait les risques de maladie sévère chez les jeunes adultes, mais qui n’offrirait aucune protection directe ou indirecte aux personnes à haut risque, serait d’une utilité excessivement limitée.

Il y a d’autres effets directs du vaccin. Il pourrait réduire le risque de décès causé par la COVID-19.

Pourquoi alors évalue-t-on l’effet du vaccin sur la sévérité de la maladie en premier ? Parce que c’est ce qu’on peut démontrer le plus rapidement et, d’une certaine façon, le plus facilement.

Pour mesurer l’efficacité à prévenir les infections, on doit être en mesure de distinguer une réponse immunitaire générée par un vaccin de celle générée par une infection. C’est possible, mais cela demande des analyses de laboratoires plus complexes. Dans le cas de l’infectiosité, on doit mesurer fréquemment la charge virale chez les individus asymptomatiques et symptomatiques (une fois par semaine, par exemple). C’est très contraignant pour les participants, en plus d’être très dispendieux pour l’entreprise pharmaceutique. C’est possible, mais seulement l’étude d’Oxford-AstraZeneca fait ces prélèvements chaque semaine (du moins selon les protocoles disponibles). De plus, comme un haut niveau de précision sur les mesures d’efficacité est nécessaire, le nombre de participants requis est plus élevé pour ces autres effets directs.

Nous savons tous qu’il est préférable de prévenir que de guérir. Lors d’une campagne de vaccination, un vaccin qui prévient les infections non seulement permet d’atteindre une immunité collective, mais aussi de limiter les répercussions de l’épidémie sur les services de santé. Un vaccin qui prévient la sévérité de la COVID-19 procure également des bénéfices en réduisant le nombre d’hospitalisations et en désengorgeant ainsi les services de santé. Par contre, si ce même vaccin n’est pas très efficace à prévenir les infections, l’épidémie continue à se propager dans la population, même si une grande proportion de la population est vaccinée. Avec une forte propagation du virus dans la population, on court le risque que les personnes plus vulnérables finissent par devenir infectées et développer des cas de COVID-19.

Ce qu’on sait des vaccins de Pfizer-BioNTech et de Moderna

Pfizer-BioNTech et de Moderna ont annoncé des efficacités entre 90 % et 95 % pour leurs vaccins. C’est encourageant.

De quelle efficacité parle-t-on exactement ? De l’efficacité à prévenir des cas légers et modérés de COVID-19.

Est-ce que ces vaccins préviennent les formes sévères de la COVID-19 ? Sur les 74 000 personnes vaccinées dans ces deux études, 21 personnes ont développé des cas sévères. Tous ces cas sévères sauf un avaient été vaccinés avec le vaccin placebo. Malgré le nombre restreint, il semble que les deux vaccins soient efficaces pour prévenir les cas sévères de COVID-19.

Est-ce que l’efficacité est plus forte ou plus faible dans certains sous-groupes (par exemple chez les personnes âgées ou chez les personnes qui souffrent de certaines maladies) ? Les résultats préliminaires semblent indiquer que la forte efficacité est maintenue pour tous les sous-groupes.

Pour qui le vaccin est-il sécuritaire ? Aucun problème majeur de sécurité n’a été rapporté.

Est-ce que le vaccin réduit l’infectiosité également ? Le risque de décès ? Est-ce qu’il prévient l’infection ? Pour le moment, nous n’avons pas de réponses à ces questions, mais les réponses viendront dans les mois à venir.

Quelle est la durée de l’immunité et de la protection de ces vaccins ? On ne le sait pas encore. Comme la grande majorité des participants dans ces études ont été vaccinés dans les trois derniers mois, il n’est pas possible de savoir si ces vaccins seront toujours aussi efficaces un an ou deux ans après la vaccination.

Les résultats préliminaires sont encourageants, mais on doit attendre un examen plus approfondi des données des études de Pfizer-BioNTech et de Moderna. Examen qui sera fait par les autorités réglementaires dans un premier temps (FDA, Santé Canada). Après quoi les résultats seront publiés dans les revues médicales et nous serons tous en mesure de les consulter. Dans l’histoire de la science, ces deux études seront assurément parmi celles les plus examinées. D’une certaine façon, cette surexamination sera rassurante pour ceux qui craignent que des étapes importantes aient été bâclées par le développement ultrarapide de ces vaccins.

Si les résultats sont confirmés, deux vaccins efficaces et sécuritaires vont permettre une campagne de vaccination où les personnes les plus vulnérables et à risque de développer des cas sévères de COVID-19 seront vaccinées en premier. La campagne de vaccination va nécessairement inclure un plan de vaccination et un plan de déconfinement progressif selon certaines priorités ; le tout modulé par le nombre de doses disponibles. La pression pour le déconfinement dès le début d’une campagne de vaccination sera énorme. Plusieurs vont vouloir se faire vacciner non pas pour se protéger, mais bien pour pouvoir se déconfiner.

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