Emmène-toi, Faucheuse

Le docteur Alain Vadeboncoeur présente ici deux textes coups de poing : ceux d’une jeune femme, Daniella Meneghini, dont le père se meurt. Respirez un grand coup.

Je suivais de loin son histoire, depuis des mois. Son histoire, et surtout celle de son père, malade, puis mourant. Les symptômes, le diagnostic de cancer, les difficultés, les traitements, les douleurs — morales et physiques —, la détresse, la peine. Et ces deniers jours, la résignation devant la fin.
Blogue_mort

J’avais croisé Daniella Meneghini en octobre, au lancement de mon livre. Jeune femme dans la vingtaine, qui travaille à une table de concertation de son quartier, comme agente aux communications. Elle s’implique en politique et m’a dit que son milieu l’avait aidée à passer à travers cette épreuve, sans ajouter de pression. Elle était souriante et sympathique.

Le texte qu’elle m’a envoyé, dimanche soir, est à la fois très dur, violent et beau, sombre et magnifique. Je ne savais si c’était fini ou ou pas pour son père ; je le lui ai donc demandé. Elle m’a répondu que non, que son père était actuellement dans le coma, sous sédation intraveineuse, et que c’était «la dernière attente…»

Je publie également son précédent texte, qu’elle a nommé : «Mon père, c’est le plus fort». On y comprend bien les épreuves traversées ces dernières semaines. «C’est en canalisant la situation via l’écriture et le partage que je m’en tirais».

Respirez un grand coup et plongez.  

*

Mon père, c’est le plus fort.

Papa, au moment où j’écris ces lignes, tu es endormi à mes côtés, cuillère à la main, dessert sur la table. C’est ce qui arrive ces jours-ci : tu n’as pas l’énergie pour être éveillé plus que deux ou trois minutes à la fois. Alors tu t’interromps et t’endors au milieu d’une action, d’une phrase, d’un regard. Vois-tu, c’est qu’il a fallu augmenter ta médication considérablement pour apaiser tes souffrances. Et encore là, tu as des moments horribles que je ne m’explique pas.

Ton transfert à la côte, vers la maison de soins de fin de vie, a été retardé, d’abord par un problème de logistique de personnel médical, puis par des conditions météorologiques, puis par le manque de place, car ils ont dû libérer la tienne. Donc on va attendre quelques jours encore, mais tu sais, papa ? Moi je pense que derrière cette attente, il y a ton départ.

À chaque heure, je prends une minute pour vérifier ta respiration, pour m’assurer que tu ne fasses pas un arrêt respiratoire. À chaque heure, je te rafraîchis le visage, le cou, les épaules, pour que tu sois bien. Parfois, tu t’en rends compte et tu l’apprécies, parfois pas. À chaque heure, je vérifie tes réflexes, si tu sens encore tes pieds et tes jambes. Et je t’entends murmurer des choses, ou rire des fois, parfois même gémir.

Tu sais, papa, j’aurais voulu que tu reviennes à Montréal. J’aurais voulu que tu voies ce que je fais, qui sont mes amis, où j’habite, quelle est la vie que j’ai choisie. Malgré la distance, nous n’avons jamais cessé de nous parler, plusieurs fois par semaine, pour un tout et pour un rien.

Le nombre de fois où je t’ai appelé parce que j’avais une pièce de viande et que je ne savais pas comment la préparer, pour faire changement. J’aurais voulu cuisiner à tes côtés de nouveau. J’aurais voulu te présenter mon copain, si je finissais par en trouver un à la hauteur de l’homme que tu as été. J’aurais voulu te présenter tes petits-enfants. J’aurais voulu faire ce voyage qu’on s’est promis vers les terres de ton grand-père, en Italie. Mais tout ça, sois rassuré, ce ne sont pas des regrets. Ce sont simplement des choses que le temps nous a enlevées.

Axel Törneman, « Portrait d’un fermier » (1905). Oeuvre choisir par Ianik Marcil.
Axel Törneman, Portrait d’un fermier (1905). Œuvre choisie par Ianik Marcil.

Les choses se sont passées très vite : en moins de six mois, tu es rentré à l’hôpital, le diagnostic est tombé, ton état s’est détérioré, et la maladie a gagné du terrain. Toi, le plus jeune de tes frères, le plus actif, le plus sain, tu seras le premier à partir, et de la pire manière qui soit.

On dit de toi que tu es un profond humaniste. Tu auras reçu à ta table des gens de toutes les convictions, spirituelles, religieuses et politiques, sans peurs ni appréhensions, sans jugements. Tu avais cette façon de voir au travers des gens et de les lire pour ce qu’ils sont réellement. Ton humour, quant à lui, aura été fidèle au rendez-vous jusqu’au dernier moment.

J’admire ta force, ta résilience, papa. Tu as mené ce combat de front, dès le premier instant, n’hésitant jamais, ne doutant surtout pas. Tu t’es livré aux mains de la médecine, entièrement confiant, avec un unique objectif en tête : ne jamais baisser les bras. «If this were a war, you’d deserve a fucking medal», qu’on t’a dit.

Papa, au moment où j’écris ces lignes, il fait nuit et je suis revenue à l’hôpital passer la nuit à tes côtés. Non pas que je veuille donner un sens davantage mélodramatique à tout ça, aucunement. Mais je sens que je suis au bon endroit, au bon moment. Toi et moi, ensemble, jusqu’à la fin, comme on s’était dit. This is it, que je pense.

Mais tu t’accroches à la vie. Tu t’accroches à chaque regard que tu peux croiser, même si tu ne peux le soutenir longtemps. Et tu souris, mon Dieu que tu souris, quand tu entends la musique de fond que je fais jouer depuis mon arrivée. Tu fais même aller tes doigts au son de la guitare de Paco de Lucia, comme si tu jouais toi-même.

Papa, au moment où je publie ces lignes, tu te reposes de la pire journée que tu as vécue jusqu’à présent. Et je te chuchote de penser à toi, de ne pas t’inquiéter pour moi, de lâcher prise si tu sens que tu dois le faire. Je te répète une fois et une autre que je suis là, que je t’aime, que je ne serais pas la femme que je suis aujourd’hui si tu n’avais pas occupé ce rôle si important.

J’aurais voulu que tu aies conscience de tout l’amour qui t’est envoyé par mon entourage, par maman, par ceux que tu as laissés à Montréal.

C’est correct, papa. C’est toi le plus fort.

Ta fille qui t’aime plus que tout.

*

Emmène-toi, Faucheuse

Elle est partout. Elle est assise au bout du lit où mon père est couché. Elle est debout, près de lui. Elle flotte au-dessus de lui. Elle est partout dans cette chambre maudite dont j’ai fait mon domicile ces derniers jours. Elle nous observe, elle nous nargue. Elle nous soumet à l’ultime test, le plus ardu de tous : l’agonie.

Nous l’attendions, c’est certain. Mais nous pensions qu’elle cognerait à la porte, viendrait chercher son dû, et quitterait en silence. Ou qu’elle entrerait par la porte arrière, sans avertir, tel un cambrioleur. Non, il n’en est rien. La mort s’est installée parmi nous, et elle prend son temps.

On m’avait dit que ce serait difficile à vivre, que le cancer est une horrible bête, que ça sera dégueulasse. On ne m’avait pas dit que le cancer envahit son hôte, prend possession de son corps. On ne m’avait pas dit que la souffrance serait telle qu’on en perd la tête.

On ne m’avait pas dit que le champ de bataille qu’est devenu le corps serait visible à l’œil nu, à coup de soubresauts, de spasmes et de tremblements. On ne m’avait pas dit qu’il arriverait le moment où plus rien n’est possible. On ne m’avait pas dit que le cancer gagne toujours.

J’étais préparée, dans la mesure du possible, à perdre mon père aux mains de cette affreuse maladie. Je n’étais pas préparée à chercher par tous les moyens d’effacer de ma tête ses cris à l’aide, ses pleurs de douleur, ses plaintes d’agonie. Je n’étais pas préparée à être assise à ses côtés pendant 36 heures consécutives à attendre qu’il ouvre un œil, qu’il dise un mot. Je n’étais pas préparée aux odeurs qui émanent à mesure que le corps abandonne. Je n’étais pas préparée à avoir ce sentiment territorial, ultraprotectrice de mon père, prête à bondir au moindre faux pas d’une infirmière.

Je n’étais pas préparée à devenir l’une de celles qui surveille le travail du corps médical avec minutie et impatience. Je n’étais pas préparée à devoir faire la distinction entre le moment où c’est mon père qui est avec moi, et le moment où c’est le cancer qui prend sa place. Je n’étais pas préparée à vivre autant de rage face à l’impuissance à laquelle nous sommes tous confrontés. Je n’étais pas préparée à ne pas reconnaître mon père.

J’aurais voulu que ça se passe comme dans les films, quand la personne fait ses adieux, s’endort, le visage détendu, et nous quitte dans le calme le plus serein. J’aurais voulu que ce soit rapide et efficace, sans souffrances supplémentaires, sans complications. Insidieuse, la mort effraie la plus courageuse des personnes.

Fleury-François Richard, « Valentine de Milan pleurant la mort de son époux Louis d’Orléans » (c. 1802). Oeuvre choisie par Ianik Marcil.
Fleury-François Richard, Valentine de Milan pleurant la mort de son époux Louis d’Orléans (c. 1802). Œuvre choisie par Ianik Marcil.

Paradoxale, la mort soulève des questions que nous ne nous sommes jamais posés. Elle met à rude épreuve l’entourage de celui qu’elle est venu chercher, sans pitié. Elle nous prouve qu’être humain, c’est avoir des réactions très différentes non seulement des autres, mais des nôtres quelques heures auparavant. Elle nous rappelle qu’être humain, c’est l’inconnu, et que le mystère de la vie n’est pas résolu, même au dernier moment. Elle s’assure d’être la seule à tester notre patience, notre résilience, notre courage, notre amour.

Puis, la mort nous dévoile qui sont nos proches, nos amis, notre famille, notre entourage. La mort génère un immédiat sentiment d’empathie et de compassion même chez un parfait inconnu. La mort va chercher ce qu’il y a de plus beau en nous et nous dénude de toute fausseté, laissant place à la plus grande sincérité dont nous sommes capables envers nous. Et ça, ça n’a pas de prix.

Alors emmène-toi, Faucheuse. Car le combat que mon père a perdu contre le cancer, toi, tu peux le gagner. Je suis de ton bord. Viens chercher mon père, je te le donne. Mais emmène-le vers la sérénité et la paix qu’il mérite plus que quiconque. Ne t’en fais pas pour moi, je vais bien, je suis prête, je suis mieux entourée que tu ne le penses. Je t’attends.

*

Je n’ai rien à ajouter à ces textes coups de poing. 

Sinon, ce dernier mot de Daniella Meneghini, quand je lui ai demandé comment elle voulait que je la présente.

En plus de son travail, elle a ajouté : «Sinon, à part ça, jeune femme de 24 ans, encore la petite princesse de papa».

J’ai cru deviner qu’elle souriait entre ses larmes. Noël sera triste pour elle et sa famille.

– Alain Vadeboncœur

* * *

Ajout – 23h05. J’ai terminé la présentation du texte dimanche soir à 23h00. L’équipe de l’Actualité l’a publié lundi à 14h01 sur mon blogue. 

Voici le texte que Daniella a envoyé au début de la soirée de lundi:

Vous dire que mon père nous a quittés cet après-midi à 13h15 heure de l’Ouest. Je venais de quitter l’hôpital pour aller prendre une marche sur une montagne qu’il adorait, avec ses deux chiens. Je lui ai dit en partant que je serais de retour dans quelques heures, que j’avais besoin de cette pause et d’air frais, mais qu’il ne m’attende pas s’il devait quitter, que je l’aimais et qu’il était mon héros.

Cinq minutes après mon départ, il nous a quittés.

Merci à tous d’avoir pris le temps de lire mes textes, et merci au Dr Vadeboncoeur d’avoir suivi mon histoire. C’est maintenant une autre étape qui commence.

 

Toutes mes sympathies, Daniella, merci pour ton témoignage bon courage et prend soin de toi. 

* * *

À propos d’Alain Vadeboncœur

Le docteur Alain Vadeboncœur est urgentologue et chef du service de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal. Professeur agrégé de clinique à l’Université de Montréal, où il enseigne, il participe aussi à des recherches sur le système de santé. Auteur, il a publié Privé de soins en 2012 et Les acteurs ne savent pas mourir en 2014. On peut le suivre sur Facebook et sur Twitter :@Vadeboncoeur_Al.

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10 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Merci de tout coeur pour ce témoignage. Je le ferai lire à mes fils en espérant qu,ils ne souffrent pas trop lorsqu,à mon tour je devrai faire face à l,inévitable

merci de partager cette expérience percutante…..je reconnais cette agonie pour l’avoir vécue avec mon frère lors de la dernière Annee……Mais,moi j’ai vu des « faux amis » et des vautours qui se sont présentés .,.honte a eux !

Il faut définitivement avoir du courage pour « vivre » cette expérience jusqu’au bout, que beaucoup d’entre nous on vécu.
Un grand Merci à M. Vadeboncoeur pour nous faire parvenir ce merveilleux texte de Daniella, un texte qui nous arrache des larmes malgré nous car nous nous sentons plus près de notre vraie nature humaine, plus près que jamais à cette triste réalité qu’est la mort. Bon courage Daniella, maintenant c’est toi la plus forte… tu as hérité beaucoup de ton père. On le voit souvent beaucoup plus tard.

Merci pour ce généreux partage. Il me ramène au décès de mon père en 1990 attaqué par un cancer virulent. Je l’ai accompagné dans ses derniers moments et pris conscience aussi de tout le changement qui s’est opéré alors en moi.Cotoyer la mort de si près, surtout celle d’un être cher, change toute notre vision de la vie, surtout du sens qu’on veut lui donner. En lisant ce témoignage si touchant, je n’aurais pu mieux exprimer ce qui peut se passer en nous. Je comprends jusqu’à quel point on peut souhaiter le départ d’un être cher qui subit une telle souffrance, par amour. Bonne route à cette belle jeune femme. Elle est déjà une grande sage. Elle démontre une grande capacité d’amour et de détachement sain.

Textes magnifiques de courage et de volonté, Toutes nos pensées à Daniella..

Mais textes aussi qui me convainquent encore plus, que si loisir m’en est donné, je vais décider moi-même du moment de quitter ce monde,

Mes sicères condolèances Daniella. Vous avez 24 ans et parlez comme une personne ayant un grand vécu. Quelle sagesse!! Si votre père vous a compris avant de partir, il est pati heureux, vous sachant aussi forte face à sa mort et si bien préparée. Vous semblez déterminée et vous savez accepter les choses que vous ne pouvez changer avec humilité. Vous êtes une grande âme qui avez pu dire merci à votre père pendant qu’il était là. Il ne vous reste qu’à marcher dans ses pas ma belle!, vous qui l’admiriez tant! Bon courage et bonne route!

Mes condoléances pour Daniella et sa famille je sais je ne suis qu’une inconnue mais je me suis sentie émue pour ces mots qui représente tellement ce que nous vivons quand quelqu’un que nous aimons nous quittes à cause de cette maladie . Merci d’avoir publier ces paroles .

La lecture du deuxième texte m’a mise en colère. Elle me rappelait l’agonie de ma belle-mère de 86 ans en 1996 alors qu’elle criait de douleur et suppliait sa mère (morte depuis longtemps) de venir la chercher, la petite quantité de morphine ne suffisant pas à la soulager. Il semble que presque 20 ans plus tard, ce genre d’agonie est encore de mise dans les hôpitaux. J’en suis profondément choquée et j’ai peur pour les miens.

Est-ce, pour moi, indécent et injurieux de commenter ? Un des pires sentiments possible à l’Homme: l’impuissance. L’impuissance devant la souffrance de l’autre, l’impuissance devant et face à ce qui nous échappe. Comme la mort de «l’autre» qui nous «glisse entre les doigts, entre les mains» en y laissant au coeur, à l’esprit et à l’âme, ces trous noirs indélibiles que rien ne sait et ne saura effacer. Oui, Félix a bien chanté que «…la mort, c’est plein de vie dedans» La trouver…cette vie…parfois, une autre« paire de manches». Nous avons, êtres humains, cette inqualifiable chance voire cadeau de pouvoir expérimenter voire faire appel à l’amour. Celui qui échappe à toute intelligente logique. Celui qu’aucun cours universitaire peut décrire avec juste acuité (si ce mot convient?) La vie a ses frontières…la mort aussi. L’amour…n’en a pas. Mercis madame Daniella pour tous ces fort touchants et interpellants moments d’amour…je me permets d’ajouter à votre intention: «L’amour vous aime…» Dr. Vadeboncoeur, mercis. La vie vous remercie. Sans prétention. Gaston Bourdages – Petit «pousseux de crayon sur la page blanche» Saint-Mathieu de Rioux, Qc.